GHA.P1TRE QUATRIÈME
Deuxième audience du procès Zola (8 février).— Encore des témoins récalcitrants : Eslerhazy et madame Chapelon. — Comparution muette de madame Dreyfus. — Déposition de Scheurer-Kestner. — Comparution muette de Casimir-Perier. — Déposition de Castro.
La seconde audience du procès Zola eut lieu le 8 février. En voici la physionomie d'après le Matin :
Où est la vérité? — Questions interdites. — Côté militaire et côté civiL — Les grands muets. — Quelques dispositions suggestives.
Quel procès que celui qui peut nous donner une audience conime celle d'hier 1 Une audience où, de part et d'autre, des gens de bonne foi se livrent une bataille telle, sur le terrain de la loi, qu'il n^est pas d'exemple qu'on se soit jeté à la face, avec une pareille frénésie, les arguments et les textes !
Quel procès que celui qui met aux prises M.' Zola, qui veut la lumière, et des magistrats qui estiment qu'elle est faite, accusé et ministère public parlant et agissant tous deux pour ce qu'ils croient être la vérité 1
Au nom de cette vérité, M. Zola réclame ses droits, et l'accusation les lui enlève. La cour rend un arrêt qui lui retranche son principal moyen de défense.
il est poursuivi pour avoir accusé un second conseil de guerre d'avoir couvert l'illégalité commise par un premier, et il lui est interdit de s'expliquer sur cette illfe%B\\\.^-\^\
— L'homme se soumet, s'écrie-t-il , mais ma raison se révolte !
Quel procès que celui où Ton yoit des avocats, qui ont tout intérêt à entendre proclamer la liberté de la défense, conspuer un homme qui ne se réclame que de cette liberté...
Où un ancien président de la République, tel un simple citoyen, et donnant ainsi une leçon & ce que M*" Labori appelait hier la a caste militaire », vient déclarer que le secret constitutionnel qui le lie ne lui permet pas de dire toute la vérité.. .
Où la cour déclare, à la satisfaction de tous, que les nombreux témoins qui se récusent devront se présenter, mais qui, toujours pour la sauvegarde de la vérité, clôt la bouche de ces témoins, à la stupéfaction universelle, et se refuse & les interroger...
Où l'on voit madame Dreyfus s'avancer à la barre et ne rien dire parce qu'on interdit aux avocats de lui poser des questions.. .
Où à ces arrêts continuels qui commandent le silence, M«s Labori et Clemenceau opposent des conclusions qu'ils savent repoussées déjà...
Où M. . Scheurer-Kestner, ex- vice-président du Sénat, se défendant d'être Prussien, expose qu'il a cru à une erreur judiciaire parce qu'un officier d'état-major y a cru lui-même et parce qu'un général a semblé y croire !
Quel procès, enfin, que celui où des hommes de loi, qui sont ses amis, après avoir protégé un homme de lettres de leurs arguments et de leur science du droit dans une salle d'assises, protègent de leur corps et de la force de leurs muscles un client que l'on injurie et que l'on frappe à l'heure où la bataille, commencée dans l'enceinte delà cour, en franchit les portes et se continue dans les couloirs du Palais et sur le pavé de la ruel
C'est là un spectacle sans pareil, mais que, dans notre impartialité, nous jugerions lamentable si cette cause, à jamais célèbre, n'avait été engagée, selon la parole de M. Zola, au nom de l'humanité, de la vérité et de la justice.
Encore la liste des témoins.
Et d'abord^ c'est, au début de l'audience, l'éternel incident
de procédure qui se produit. On continue de lire la liste des témoins.
Le commandant Esterhazy, cité comme témoin, écrit au président la lettre suivante :
« J'ai été accusé par M. Mathieu Dreyfus du crime de trahison, et j'ai été acquitté par le conseil de guerre. Aujourd'hui, je reçois de MM. Emile Zola et Perrenx, simples particuliers, une citation à comparaître devant la cour d'assises. Il est constant que les prévenus d'aujourd'hui ont pour but de reviser par une voie révolutionnaire l'arrêt qui m'a acquitté et de salir comme des criminels les juges qui l'ont rendu et que je respecte. Dans ces conditionar, je refuse de me rendre & la citation. »
M« Fernand Labori proteste contre l'abstention de M. Esterhazy. Cependant, dit-il, comme, en le citant, on a obéi & un sentiment de haute discrétion, parce qu'en somme les débats rouleront sur sa personnalité, s^il veut absolument ne pas être entendu, les débats continueront sans lui.
Mais M« Albert Clemenceau ne l'entend pas de cette oreille. Il veut avoir M. Esterhazy à la barre. Finalement, les deux avocats tombent d'accord et déposent des conclusions pour que M. Esterhazy vienne déposer, même, s'il est besoin, contraint et forcé par la « force armée ».
Puis c'est madame veuve Chapelon qui a l'influenza. Les avocats demandent la réassignation. Madame Chapelon serait venue, à V Aurore, demander qu'on ne la fît point comparaître aux débats, car elle attendait du gouvernement une place pour son ûls. Les avocats n'ont pas à entrer dans de pareilles considérations.
Ce témoins singulier aurait déclaré que, si on la forçait à comparaître, elle dirait le contraire de la vérité.
On procède enfin à l'appel nominal des témoins.
La lecture de la liste nous a appris quels étaient ceux qui n'ont pas répondu à cet appel .
Arrêt contre témoins défaillants.
La cour se décide à rendre alors son arrêt sur les conclusions déposées la veille et relatives aux témoins défaillante.
Voici cet arrêt :
La cour, statuant sur les conclusions prises par Perrenx et Emile Zola :
En ce qui touche la dame de Boulancj, la demoiselle Blanche de Gomminges, le sieur Autant et la yeuve Chapelon :
Attendu que ces témoins, régulièrement cités, ont produit des certificats médicaux réguliers constatant qu'ils étaient, en raison de leur état de santé, dans Timpossibilité de Tenir déposer en justice ;
Qu'il importe toutefois de s'assurer que leur état de santé est tel qu'ils ne peuvent se présenter sans danger deyanl la cour et qu'il y a lieu de commettre un expert, lequel aura pour mission de se transporter au domicile desdits témoins et de constater leur état de maladie;
En ce qui touche Lebrun-Renaud, du Paty de Clam, d'Ormescheville, Ravary, général Mercier, Patron, Vallecalle, Maurel, Eichmann, général de Boisdeffre, Esterhazy :
Considérant qu'aux termes de Tarticle 80 du code d'instruction criminelle, toute personne citée est tenue de comparaître devant la justice ;
Qu'il n'appartient pas aux témoins cités d'apprécier à l'avance les questions qui leur seront posées, sauf par eux à se retrancher à l'audience, s'il y a lieu, derrière le secret professionnel ;
Qu'il y a lieu d'ordonner que les personnes susvisées seront citées à nouveau pour l'audience de demain.
Par ces motifs.
Commet M. le docteur Socquet, lequel, serment préalablement prêté entre les mains du président de la cour, aura pour mission de se transporter au domicile de la dame de Boulancyt de la demoiselle Blanche de Comminges, d'Autant et de la veuve Chapelon, les examinera, dira si, en raison de leur état de santé, ils peuvent ou non se présenter à l'audience de la cour d'assises, fera son rapport verbal à l'audience, pour être ensuite par les parties requis et par la cour statué ce qu'il appartiendra;
Dit que les sieurs Lebrun-Renaud, du Paty de Clam, d'OrmescheyiUe, Ravary, général Mercier, Patron, ValIecallC)
Aaurel, Eichmann, général de Boisdeffre et Esterhazy seront le nouveau cités pour Taudience de demain ;
Dit n'y avoir lieu de statuer, quant à présent, sur le sur- )lus des conclusions, et ordonne qu'il sera passé outre aux lébats.
MM. Zola et Perrenx, gérant de V Aurore, ayant déclaré ju'ils n'avaient, pour le moment, aucune observation à présenter, on va entendre les premiers témoins.
Madame Alfred Dreyfus. — La femme en deuil. — Un incident,
AI. Zola proteste.
Le premier témoin qui s'avance & la barre est madame Alfred Dreyfus. Nous n'avons point besoin d'insister sur le sentiment d'ardente curiosité qui se manifeste dans la salle dès son entrée.
Gomme au procès du commandant Esterhazy, madame Dreyfus est entièrement vêtue de noir et fort simplement. Une étroite bordure d'astrakan orne sa jaquette. De son chapeau noir descend une voilette légère, presque imperceptible. Elle a les mains dans un manchon. Sa démarche est un peu hésitante, et le rose qui lui monte aux pommettes est l'unique symptôme de l'émotion qui doit l'agiter.
Elle lève les yeux vers M. le président Delegorgue et attend.
Elle attendra vainement qu'il lui pose une question, car le président se refusera à tout interrogatoire du témoin, et cette femme se retirera sans que nous ayons entendu le son de sa voix.
Aux questions qu'énumère M« Labori comme devant être posées à madame Dreyfus le président répond en disant que cela n'a pas trait à railaire Esterhazy et qu'il ne peut les poser.
Alors, M. Emile Zola se lève et s'écrie:
— Je demande à jouir ici des mêmes droits que les escarpes 6t les assassins ! Ils assignent des témoins et les font entendre . On m'injurie dans la rue. On me poursuit jusque chez moi. On brise mes carreaux. Je voudrais au moins qu'on me laU&^.<. U possibilité de prouver ma bonne foil
214 LIVRE TROISlà&iE
Ce à quoi M. le président répond :
— Mais la loi, que vous connaissez, ne permet pas de poser ces questions. Nous avons rendu un arrêt hier : il faut le respecter 1 ilj
M. Zola fait alors entendre cette parole, qui est couverte de pi protestations : ]
— Je ne connais pas la loi. Je ne veux pas la connaître. Je la: ne demande que le droit de me défendre. t
Tout à rheure, il expliquera qu'il a voulu dire par là qu'il \^ s'insurgeait contre Thypocrisie d'une procédure qui le lie et lui ferme la bouche.
Les avocats reviennent alors sur le point de savoir s'ils peuvent parler du premier procès Dreyfus. Gomment prouver |ij qu'un conseil de guerre a couvert une illégalité si on ne peut démontrer cette illégalité ? Or l'illégalité a été commise, dés la période d'instruction. C'est M. du Paty de Clam qui a conduit cette instruction, et le président, disent-ils, devrait leur permettre d'interroger sur ce point madame Dreyfus.
Le président répond encore à tout ceci : te
— - La cour a rendu un arrêt. Vous devez le respecter.
M. Zola prend la parole. Il dit simplement : o
— L'homme, chez moi, s'incline devant votre arrêt, mais ma raison se révolte ! it
Et il se rassied en ajoutant: o
— Elle se révolte, car je ne comprends pas!
Conclusions relatives à madame Dreyfus. Les avocats déposent alors les conclusions suivantes :
Attendu que parmi les passages relevés dans la citation figure le passage suivant :
« J'accuse le second conseil de guerre d'avoir couvert cette » illégalité par ordre en commettant à son tour le crime juri- » dique d'acquitter sciemment un coupable » ;
Attendu que, pour faire preuve de l'exactitude de cette allégation, il est indispensable de prouver qu'une illégalité a été commise lors du jugement rendu par le conseil de guerre qui a condamné le capitaine Dreyfus ;
Attendu que madame Dreyfus a été citée comme témoin
pour déposer sur les faits à sa connaissance tendant à établir cette illégalité, que son témoignage est donc éminemment pertinent; que l'audition de madame Dreyfus n'est en aucune façon en contradiction avec Tarrêt de la cour rendu à la date d*hier, qui n'a pu écarter et n'a écarté que la preuve des faits qui seraient en dehors de ceux articulés ;
Et attendu que les faits sur lesquels le témoignage de madame Dreyfus est requis portent directement sur les faits expressément articulés, et notamment sur l'illégalité alléguée dans le passage susénoncé ;
Attendu en outre que les concluants conservent, malgré l'arrêt de la cour, le droit absolu de prouver leur bonne foi ;
Attendu que le refus d'entendre les témoins cités constituerait au premier chef la violation des droits de la défense, Ordonner, par ces motifs,
Que les questions suivantes seront posées à madame Dreyfus : lo Qu'est-ce que vous pensez de la bonne foi de M. Zola ? 2» Quelles sont les raisons qui vous ont amenée à croire à cette bonne foi?
30 Eslimeriez-vous, d'après ce que vous en savez, que Tinformation suivie contre votre mari a été légale ou illégale?
40 Voulez-vous raconter la première visite du commandant du Paly de Clam à votre domicile? Quelles étaient les personnes présentes?
5« M. du Paty de Clam ne proférait-il pas contre votre mari les plus grossières injures?
60 Ne prétendait-il pas démontrer géométriquement et en traçant des cercles concentriques sa culpabilité ? 70 Ne lui a-t-il pas parlé du Masque de fer ? 80 Ne lui a-t-il pas fait défense expresse de parler de l'arrestation à qui que ce soit, même à sa famille ?
90 Au bout de combien de temps a-t-elle eu le droit d'écrire à son mari ?
IQo Au bout de combien de temps a-t-elle revu son mari? 110 M. du Paty de Clam ne lui a-t-il pas dit : « Il nie, mais j'arriverai bien à lui faire cracher tout ce qu'il a dans le corps » ? ^
120 M. da Paty de Clam ne lui a-t-il pas fait cependant â.,. pérer que, peut-être, il y avait une erreur, et cela jusqu' i^^ novembre ?
130 M. du Paty de Clam n'a-t-il pas essayé par les moye les plus irréguliers, et même par des moyens captieux, de î arracher des aveux pendant tout le cours de Tinformation |^ après la condamnation ?
140 Que pense-t-elle du caractère de son mari et de sa m ralité ? Quel a été le caractère de leur vie commune depi .t leur mariage?
150 N'a-t-il pas toujours déclaré, pendant l'information depuis, que toute cette affaire était incompréhensible et qu' était la victime d'une machination ?
ty
L'avocat général demande aussitôt le rejet de cesconclusîo Et la cour, obtempérant aux desiderata de M. Van Cas rejette, en effet, les conclusions. jj
Et Ton prie madame Dreyfus de se retirer.
M® Leblois. — Le télégramme de Blanche, — Le bon Dieu \
Speranza,
On entend ensuite M® Leblois. On sait quel rôle il joua d cette affaire. Ce fut l'ami et le conseil, plus même : Tavo de M. le lieutenant-colonel Picquart. Il a donné hier à la co d'assises des explications aussi nettes et aussi complètes possible. M® Leblois parle froidement et méthodiquement, avocat d'affaires qui sait la valeur des mots, qui s'emballe rement et qui ne se charge d'une cause qu'après y avoir mû ment réfléchi.
Il est interrogé sur l'affaire Esterhazy et sur le rôle qu'y joii|iE le colonel Picquart et qu'il y joua lui-même :
— Le colonel Picquart, dit Me Leblois, est un ami de long date. Nous sommes toujours restés fidèles. ^e
Vers le milieu de 1895, il a été nommé chef du bureau de|i renseignements. Il était naturel qu'il me consultât sur len difficultés juridiques qu'il rencontrait. Il ne me parla toulei[ fois jamais que de deux affaires : une instruction faite àNancjs et un règlement concernant les pigeons voyageurs.
Quand il partit brusquement du ministère, il ne m'avait jai
lais dit un mot des affaires Dreyfus et Esterhazy, Ce n'est
î^i'en juin 1897, alors qu'il était à Sousse, où il avait reçu une
titre de menace, qu'il vint me consulter comme avocat. C'est
^•Hi cours de cet entretien qu'il me fit connaître sa conviction
le l'innocence de Dreyfus.
Je fus profondément ému de cette révélation, en même £mps que par le trouble que pouvait faire naître dans le pays « révélation de cette erreur judiciaire. Je cherchai alors à rebieillir des renseignements sur cette affaire et sur la famille Dreyfus. Je sus, au cours de ces démarches, que M. Scheurertestner faisait le même travail, et, comme nous nous rencon- Hons à dîner dans une maison amie, le vice-président du lénat me demanda de lui faire connaître tout ce que je savais ft de Téclairer complètement. C'est ainsi que je lui parlai des ettres que le général Gonse avait écrites au colonel Picquart. i fut convaincu et, certes, il n'abandonna jamais la cause que lous soutenons.
Mais il fallait des preuves matérielles concernant récriture lu commandant Esterhazy, semblable à celle du bordereau.
C'est alors que nous apprîmes qu'une pièce avait été commu- Uquée secrètement au conseil de guerre qui jugea Dreyfus. Je ^reposai à M. Scheurer-Kestner de saisir le garde des sceaux l'une demande de revision. Le vice-président du Sénat ne le Voulut pas, parce que nous n'avions pas encore de preuves Matérielles.
» Nous apprîmes également que des machinations terribles ktaient préparées contre le colonel Picquart, qui avait reçu leux télégrammes rédigés évidemment au bureau des renseignements du ministère de la guerre. Mon premier devoir était l'instruire le gouvernement de cette situation. Je n'avais pas le moyens directs de m'adresser à lui. Je priai alors M. Tra- *Ieux d'être mon interprète auprès du gouvernement. L'ancien Carde des sceaux vous fera connaître le résultat de ces déïiarches à la suite desquelles je déposai, au nom de mon client, ane plainte au procureur de la République, plainte dont |5st saisi M. le juge d'instruction.
M^ Labori demande des explications supplémentaires sur les télégrammes :