‹ Le lieutenant-colonel Picquart?Chapitre 30 sur 61 · II. V · texte numérisé non relu

II. V

L'un de ces télégrammes, répond M« Leblois, disait : « Demi- Dieu demande tous les jours à mademoiselle de Comminges quand il pourra voir le bon Dieu. » Il était signé « Speranza )>. Il tendait à faire croire que le lieutenant-colonel Picquart était en relations avec un personnage politique. En réalité, d'ailleurs, « Demi-Dieu » était la désignation du commandant de Lallemand, et le « bon Dieu », celle du lieutenant-colonel Picquart.

L'autre, signé « Blanche », portait ; « On a la preuve que le petit bleu signé C. est de Georges, d

Il émanait évidemment des bureaux de la guerre, car comment aurait-on su au dehors que l'on s'occupait de Taffaire Esterhazy ?

Da reste, il a été démontré au conseil d'enquête que le lieutenant-colonel Picquart était absolument étranger à tous ces faux.

M* Labori demande ensuite si M. du Patj de Clam n'a pas été en relations avec une dame voilée.

— Oui, répond le témoin, il était en relations avec la famille de Comminges.

Et Me Leblois nous raconte Thistoire que nous narra, hier, M® Labori et qui se trouve dans les conclusions déposées que nous avons données.

— A quoi tendent toutes ces questions ? demande le président.

— Mais simplement à ceci, répond M^ Labori : nous voulons démontrer que la fameuse Speranza, la célèbre dame voilée qui fut si tutélaire au commandant Esterhazy, est sortie de l'entourage de M. du Paty de Clam, c'est-à-dire des bureaux du ministère de la guerre.

Af. Scheurer-Kestner, — Deuxième attitude — Les lettres du

général Gonse.

M. Scheurer-Kestner a eu, hier, à la barre, une attitude que nous ne lui connaissions pas. Il a abandonné cette réserve que Ton avait jugée sévèrement au conseil de guerre et il s'est expliqué catégoriquement sur les motifs qui avaient déterminé sa

conduite. Au conseil, il avait laissé au colonel Picquart le soin de s'expliquer sur les lettres, fort importantes, du général Gonse. Le colonel Picquart fut entendu pendant le huis-clos, et cet incident nous échappa. Nous ne savons ce que dira aujourd'hui M. le colonel Picquart, mais les paroles de M. Scheurer-Kestner ont eule don d'intéresser fort, hier, l'auditoire tout entier.

Les deux mains appuyées à la barre, le torse rejeté en arrière, M. Scheurer-Kestner, dès le début de sa déposition, a des accents combatifs. C'est presque avec orgueil qu^il nous raconte les anxiétés premières qui s'emparèrent de son esprit relativement à la possibilité d'une erreur judiciaire dans l'affaire Dreyfus. Il nous fait ensuite le récit de son enquête, toutes choses que nous connaissions déjà.

Il nous dit quelle fut son entrevue avec le ministre de la guerre, la façon dont il supplia ce vieil ami de lui dire toute la vérité sur Dreyfus et la bonne foi qu'il mit dans sa démarche. Il nous raconte la demande de surseoir que lui adressa le mitiîstre. Il nous parle de ces quinze jours pendant lesquels il ne Voulut rien dire, ayant engagé sa parole, et qui lui valurent lant d'outrages pour, finalement, ne pas recevoir du ministre ie la guerre la réponse promise.

Mais le point capital de la déposition de M. Scheurer-Kestner ist relatif aux lettres du général Gonse. Il annonce qu'il les a lans sa poche, et qu'il est prêt à les lire.

— Ce sont ces lettres, dit-il, qui, finalement, ont déterminé Oa conviction.

Mdis, ici, un gros incident se place : le président s'oppose à a lecture des lettres.

M^ Labori explique que, si les lettres n'ont pas été versées Usqu'alors aux débats et si ou n'a point averti dans les délais égaux le ministère public de leur production, c'est que l'on ne oulait s'en dessaisir que dans des conditions spéciales, c'est [ue ces lettres ont été apportées une première fois par le lieuenant-colonel Picquart au conseil de guerre qui jugea le comc^andant Ësterhazy. Or le président de ce conseil aurait pris as lettres, les aurait jointes au dossier sans les lire ; bref, les Urait confisquées.

Toujours est-il que M. Scheurer-Kestner ne pourra les lire. Mais, comme il en sait les passages les plus importants par cœur et qu'il nous le dira, nous n'y perdons qu'à moitié :

— C'était le 7 septembre 1896, dit le témoin. Le lieutenantcolonel Picquart reçut du général Gonse, qui était à la campagne en Seine-et-Olse, une lettre lui disant : « Agissez avec prudence, avec la plus grande circonspection ; surtout pas de bruit, ne mettez pas de tiers (experts) dans cette affaire. »

Le lieutenant-colonel Picquart répond :

(( Je suivrai vos instructions à la lettre ; mais les personnes intéressées et qui croient qu'on s'est trompé peuvent aller de Tavant, provoquer un scandale. Il faut faire justice à temps. »

Trois jours plus tard, le général Gonse répondait par une autre lettre, la plus importante de toutes, où M. Scheurer- Kestner a relevé cette phrase :

a Au point où vous en êtes arrivé de votre étiquete, il ne s* agit pas d'éviter la lumière^ mais de savoir comment on arrivera à la manifestation de la vérité, »

Cette phrase, qui paraît avoir un sens si précis, a produit une impression profonde.

J>f. Casimir 'Fer ier, — Vanclen préddent à la barre. — La vérité

impossible.

M. Casimir-Perier fend difficilement la foule, qui se presse autour de lui, pour arriver à la barre. Un ancien président de la République témoignant en cour d'assises est un spectacle rare, que tout le monde tient à voir. Cette qualité de président de la République est tellement présente à l'esprit de tous qu'à plusieurs reprises M® Labori laisse échapper ces mots : « M. le président de la Rép... » et le président des assises perd aussi son sang-froid : « M. leprésid... ». Chacun se reprend :

— M. Casimir-Perier, dit M. Delegorgue, levez la main droite et prêtez serment.

— Avant de prêter serment, dit l'ancien président de la République, je tiens à répéter la déclaration que j'ai faite hier par écrit dans ma lettre à M. le président des assises.

— 11 faut, avant de parler, insiste M. Delegorgue, d'abord prêter serment.

Alors, M. Gasimir-Perier, plus têtu encore que le président, déclare :

— Je ne peux prêter serment de dire toute la vérité, parce je ne peux pas la dire 1

Finalement, comme il faut que Tun des deux cède, M. Casimir-Perrier, qui a le plus grand respect de la justice, prête serment.

Voici, alors, à peu près textuellement, le dialogue qui s'engagea :

M° Labori. — M. Gasimir-Perier, lorsqu'il était président de la République, a-t-il connu, avant son arrestation, qu'un ofûcier d'état-major était poursuivi et a-t-il connu les charges relevées contre lui?

Lr président. — La question ne sera pas posée.

M® Labori. — A-t-il eu connaissance que, soit relativement à l'affaire Dreyfus, soit relativement à l'affaire Eterhazy, il y eût un dossier secret?

Le président. — Pas pour l'affaire Dreyfus.

M. Gasimir-Perier. — Je n'ai pas eu connaissance de l'existence d'un dossier Ësterhazy.

M« Labori. — M. Gasimir-Perier n'a-t-il pas eu connaissance que, dans l'affaire Dreyfus, une pièce secrète ait été communiquée hors des débats?

Le président. — La question ne sera pas posée.

M® Labori. — Si une pièce secrète eût été produite hors de débats quelconques, dans une affaire quelconque, et qu'une condamnation fût intervenue, que penserait M. Gasimir- Perier?

Le président. — Je ne poserai pas la question. G'est une façon détournée de poser la même question que tout à l'heure.

M® Labori. — Je vais déposer des conclusions.

M® Albert Clemrnceau. — M. Gasimir-Perier n'a-t-il pas dit, tout à l'heure, qu'il ne pouvait pas dire toute la vérité?

M. Gasimir-Perier. — Oui, et c'est à raison de l'irresponsabilité constitutionnelle, dont je parlais dans ma lettre au président.

M« Labori. — Je demande pardon à M. Gasimir-Perier de le

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retenir encore, mais je ne puis consentir à ce qu'il s'en aille, avant qu'il soit statué sur mes conclusions.

M. Gasimir-Perier. — Je suis un simple citoyen et aux ordres de la justice.

M* Labori. — M. Gasimir-Perier donne ici un illustre exemple, et je prie MM. le jurés de constater que d'autres se font contraindre par justice pour comparaître ici.

Sur ces derniers mots, l'audience est suspendue, et une oyation est faite à M. Gasimir-Perier.

Et Ton crie tout au long : « Vive Casimir-Perier 1 », bien que quelques méchants esprits aient prétendu jadis que ça l'était un peu trop.

M. de Castro.

Et Taudience est définitivement levée sur une dernière déposition de M. de Gastro.

— J'ai fait, dit celui-ci, comme attaché à une banque, plusieurs opérations de Bourse pour le compte de M. Esterhazj, dontje connaissais parfaitement l'écriture, au point que je la reconnaissais parmi les lettres du courrrier.

Quand les camelots publièrent le fac-similé du bordereau, je fus frappé de la ressemblance, de l'identité même existant entre l'écriture du bordereau et celle de M. Esterhazy. J'en fas très troublé.

J'en parlai à quelques amis, qui me conseillèrent de faire part de ma découverte à M. Mathieu Dreyfus. Je l'allai trouver. Je lui apportai des lettres du commandant. M. Mathieu Dreyfus me pria d'aller les communiquer à M. Scheurer-Kestner. Je le fis, et M. Scheurer-Kestner partagea mon sentiment.

La cour n'a pas plutôt quitté le prétoire qu'on commence à hurler : a Vive Zola I A bas Zola 1 » et qu'on s'administre des coups.

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