AUTOUR DU PALAIS DE JUSTICE
Violente manifestation contre M, Zola, — Sifflets, gifles et coups
de poing, — Où est la police?
La préfecture de police avait cru devoir, hier, se relâcher de la surveillance rigoureuse qu'elle avait exercée, la veille, aux abords du Palais de justice. Mal lui en a pris, car les incidents les plus regrettables se sont produits à Tissue de Taudience de la cour d'assises.
Mais commençons par le commencement.
Les amateurs de spectacles judiciaires sont toujours les mêmes. Nous les avons vus jadis aux procès Pranzini et Prado» puis à ceux de Ravachol et du marquis de Mores, puis à Taffaire du petit Pierre, l'enfant martyr, puis encore à celle du Panama. Ce sont, pour la plupart, des petits rentiers, des soldats retraités, des employés sans emploi, des ouvriers sans travail, quand ce ne sont pas des vagabonds trop heureux d'être admis à se chauffer pendant plusieurs heures aux cowlo-
rifères que la bonne dame Thémis allume dans son sanctuaire. Nous parlons, bien entendu, du public, du véritable public, celui qui assure la « publicité » légale des débats, et non des belles dames et des élégants messieurs qui ont obtenu de la cour des entrées de faveur.
Le vrai public, celui qui attend patiemment, les pieds dans la boue, l'heure de l'ouverture des portes, n'était guère représenté, hier matin, au long de la grille de la rue de Ilarlay, que par une soixantaine de braves gens appartenant aux catégories indiquées plus haut. Les premiers se trouvaient même là pour d'autres personnes; plusieurs attendaient un client qui voulût bien acheter leur place pour quelques francs.
On avait jugé inutile de barrer la place Dauphine, de même que les grilles principales du Palais de justice, du côté du boulevard du Palais, étaient restées grandes ouvertes. Çà et là, des- groupes de gardiens de la paix, et, un peu partout, des inspecteurs de police en bourgeois. On ne les reconnaît presque pasl
C'est M. Mouquin, commissaire divisionnaire, qui dirige encore le service d'ordre, lequel deviendra, dans l'après-midi, un service de désordre. De temps à autre apparaît M. Touny, directeur de la police municipale; puis M. Charles Blanc, préfet de police, vient se rendre compte de l'exécution des mesures ordonnées par lui.
Arrivée des témoins.
La plupart des témoins, qui, lundi, étaient venus par la place Dauphine, sont arrivés hier par le boulevard du Palais. Les inculpés également.
Voici MM. Charles Dupuy, Trarieux, Delcassé, Develle, Thévenet, Guérin, Joseph Reinach; puis les militaires, presque tous en tenue de ville : le général Gonse, le général de Pellîeux ; le lieutenant-colonel Picquart, surveillé à distance par des inspecteurs de police; le colonel Bougon, du !«' régiment de cuirassiers, qui siégeait au conseil de guerre devant lequel a comparu le commandant Esterhazy. On remarque beaucoup le commandant Forzinetti, l'ex-directeur de la prison do Cherche-Midi.
Un autre groupe s'avance, composé des membres de la famille Dreyfus : Madame Lucie Dreyfus, toujours en grand deuil ; M. Mathieu Dreyfus, en pardessus et chapeau uoirs ; M. Hadamard, le beau-père de i'ex-capitaine ; puis les deux frères de madame Lucie Dreyfus.
Voici encore Me Démange, qui témoignera sans doute aujourd'hui ; M. Ranc, M. Jaurès, M. Mirman, madame Séverine, qui suit les débats comme chroniqueur judiciaire; M. Anatole France, M. Henri Rochefort, qui recueille sur son passage des vivats auxquels il parait très sensible.
Dans la galerie dite de la Sainte-Chapelle, Tencombrement est tel que les personnes citées ont beaucoup de peine à se frayer un passage; les magistrats eux-mêmes, notamment M. le conseiller Delegorgue, doivent jouer des coudes pour écarter les rangs pressés des stagiaires qui encombrent le monument. Jamais, de mémoire de vieux robin, on n*a vu tant d'avocats en même temps au Palais. Ces messieurs ont même leurs invités ; les employés du parquet, les greffiers et jusqu'aux garçons de bureau ont amené là leurs concierges on des parents de province.
Le princiiml inculpé.
M. Zola descend, à onze heures quarante-cinq, devant la grille dorée du Palais. Il traverse rapidement la cour de Mai, accompagné de MM. Georges et Albert Clemenceau, Fasquelle et Dumoulin, et gravit les degrés du grand escalier de pierre. Il est attendu dans la galerie Marchande par M' Labori, MM. Octave Mirbeau et Anatole France. L*auteur de Foi-Bouille porte les mêmes vêtements et la même coiffure que la veille. Le groupe cherche à se diriger vers la cour d'assises par la galerie de la Sainte-Chapelle ; mais cette voie est tellement encombrée que tout le monde est obligé de recourir à la galerie Marchande, d'où l'on arrive à la galerie de Harlay. On s'écrase littéralement à la porte d'entrée des témoins : impossible de pénétrer par là. Enfin, M. Zola et les personnes qui l'accompagnent réussissent à gagner la cour d'assises en passant par la porte des témoins de la chambre des appels correctionnels» située sur le même palier que la précédente.
A plusieurs reprises, M. Zola est Tobjet de manifestations sympathiques de la part d'avocats ; il salue un peu au hasard, car on sait que l'illustre romancier est extrêmement myope
A midi dix minutes, une soixantaine de personnes sont admises à pénétrer dans la partie de la salle des assises réservée au public.
Pendant toute la durée de l'audience, le Palais est resté calme. A l'extérieur, une centaine de curieux se sont obstinés à demeurer sur le terre-plein de la place Dauphine, contemplant les deux aigles impériales qui déploient largement leurs ailes de pierre aux deux angles de l'édifice.
A quatre heures et demie, au moment de la sortie de Taudience, il y a environ deux cents personnes dans la cour de Mai, deux cents autres sont étagées sur les marches de l'escalier monumental. Profitant de l'absence de tout service d'ordre de ce côté du monument, un grand nombre de curieux ont même réussi à pénétrer dans le Palais de justice.
La sortie.
Toujours accompagné de MM«s Labori et Albert Clemenceau, M. Emile Zola descend de la cour d'assises. Dans la galerie de Harlay et dans la galerie Marchande, deux haies se sont formées. Il y a là des avocats, des journalistes, des employés du Palais et un grand nombre de personnes étrangères. Tout ce monde semble très surexcité. On commence à crier : « Vive Zola 1 » Cinquante cris de « A bas Zola ! » répondent à ce vivat, avec accompagnement de sifflets. Le capitaine Perret, commandant des gardes du Palais de justice, cherche en vain à imposer silence aux manifestants. « Quand vous serez dehors, dit-il, vous ferez ce que vous voudrez ; mais, ici, j'ai une consigne, et je la ferai respecter. y>
Naturellement, les cris et les clameurs redoublent. Le vieux militaire cherche à empoigner quelques braillards, mais, comme il ne peut étreindre en même temps près de deux cents personnes, force lui est de laisser faire. D'ailleurs, ses hommes sont débordés, lui-même est bousculé.
Derrière M. Zola et ses amis se forme un cortège bruyant. On s'injurie, on va même jusqu'à échanger des gifles. M® Cou-
tant, avocat, ancien vice-président de TAssociation des étudiants, est souffleté par M. Henri Genty, qui se donne comme préparateur libre aux examens de la Banque de France ; il n'admet pas qu'on vienne lui reprocher sous le nez de manifester en faveur du romancier. M. Genty est, en outre, prévenu d'avoir crié : « A bas la France 1 » Aussi on Tempoigne pour le conduire au commissariat de police du quai de l'Horloge.
MM^s Labori et Albert Clemenceau sont obligés de s'arrêter quelques instants au vestiaire Boscq pour déposer leur robe et leur toque. M. Zola les attend, et ce répit suffît pour que le romancier soit aussitôt entouré d'une foule hostile et même agressive.
Le préfet de police a fait demander à M. Zola s'il désirait, comme la veille, quitter le Palais par une porte dérobée.
— Je veux sortir comme tout le monde, répondit l'auteur de V Assommoir, en même temps que tout le monde et par la grande porte I
Et M. Zola est, en effet, sorti comme tout le monde ; pas tout à fait, cependant.
La bagarre.
Après avoir franchi la porte à tambour donnant accès sar le vaste perron, il a pu dominer un instant cette foule hurlante, surexcitée au suprême degré, prête à tout, qui avait envahi les marches de l'escalier et la cour de Mai. H est descendu entre les poings tendus, au milieu des vociférations et de sifflets retentissants. î\ était pâle, très pâle; ses lèvres étaient agitées de tremblements convulsifs, et Ton voyait qu'il faisait un violent effort sur lui-même pour rester debout. D'ailleurs, ses amis le soutenaient.
Dans la cour, ce fut bien autre chose. Un agent de police ayant pris l'initiative de fermer la grille moyenne de gauche» la seule par laquelle on pût sortir, M. Zola se trouva prisonnier au milieu de cette foule qui le serrait de toutes parts, menaçante, les cannes levées. Sur le boulevard du Palais, cinq cents curieux hurlaient.
Enfin, M. Leproust, commissaire de police de la première brigade des recherches, fit ouvrir la grille ; puis des a^eatA^
accourus de la caserne de la Cité, dégagèrent le trottoir. Encadré de gardiens de la paix, M. Zola put ainsi traverser le boulevard du Palais et gagner sa voiture, qui stationnait rue de Lutèce, devant le tribunal de commerce. M. Noriot, officier de paix, poussa M. Zola dans son coupé, et Tèquipage partit à fond de train dans la direction du pont d'Arcole, cependant que les agents, formés en épais cordon, retenaient les manifestants sur le boulevard du Palais.
Un peu plus tard, sept personnes sont venues affirmera M. Euriat, commissaire de police, que M. Henri Genty, dont nous annonçons plus haut l'arrestation, avait bien proféré le cri de « A bas la France ! » Un seul témoin à décharge s'est présenté : M. Freigûnterler, correspondant parisien de la Gazette de Genève,
Bien que M* Goûtant ait renoncé à porter plainte, M. Genty n'en a pas moins été gardé provisoirement à la disposition de la justice, car il s'est également rendu coupable d'outrages aux agents. A dix heures, il était relaxé.
M. le préfet de police s'est rendu, hier soir, auprès de M. Bertrand, procureur général, pour lui demander l'autorisation de faire pénétrer des gardiens de la paix dans le Palais, au cas où, aujourd'hui, les scènes violentes d'hier se reproduiraient. Il est évident qu'en présence d'un pareil déchaînement de passions les gardes ordinaires du capitaine Perret sont impuissants à maintenir l'ordre.
Sur les mêmes incidents, voici la relation de la Libre Parole du lendemain :
Ce n*est que la deuxième journée du procès Zola, et déjà l'exaspération populaire grandit dans des proportions qui semblent bien inquiétantes pour Israël.
Dès neuf heures du matin, hier, cette exaspération se manifestait par la présence, aux abords du Palais, d'une foule moitié plus considérable qu'avant-hier, et ce n'était plus de la raillerie et des paroles gouailleuses qui s'élevaient de cette foule, mais bien des cris de haine vociférés, les poings tendus sur le passage des Juifs.
Sur le trottoir de la place Dauphine, devant la grande grille, MM. Touny, chef de la police municipale, et iMouquin, inspecteur divisionnaire, vont et viennent, visiblement ennuyés. On les entend qui donnent des ordres aux agents :
— . Surtout veillez au grain quand il va arriver.
//, on s'en doute, c'est ce méprisable Zola.
A onze heures moins le quart, le public n'a pu contempler, jusque-là, que des personnages de minime importance ; mais voici Joseph Reinach.
Le petit monstre hébreu traverse le trottoir en sautillant et en jetant autour de lui des regards inquiets. De temps en temps, il se retourne convulsivement comme un gamin qui sent son postérieur menacé. Ah ! les pieds vengeurs ne manquent pas autour de lui ! Quelle joie on aurait à crever une bottine sur ce fond de culotte I
Il passe, il est passé. Sur la dixième marche Reinach s'arrête et souffle. Il n'a plus peur et son mufle immonde de bête sabbatique se plisse d'une façon horrible :
— Ah I la sale bête — crie un loustic ; il a du poil même sur les yeux 1
Les agents se tordent de rire.
Mais la foule crie : a A l'eau, le Youtre I A mort les Juifs ! »
Un peu de calme se produit. C'est la femme de Tex-capitaine Dreyfus qui arrive au bras de M. Hadamard, en compagnie des frères Dreyfus. On salue Gyp, la grande et bonne Gauloise, et Henri Rochefort.
Sur le passage du général Gonse en tenue, on acclame l'armée.
Zola commence à se faire désirer, et il est onze heures et-demie. Presque ensemble, entrent MM. Delcassé, Poincaré, Charles Dupuy, Develle, Anatole France, Trarieux, Guérin, plusieurs représentants des ambassades et MM. Jaurès, Mirman et Ranc.
— Tiens, voilà Scheurer; comment vas-tu, ma vieille? clame un petit commis, en dansant une gigue effrénée.
C'est en effet Scheurer-Kestner. Le libidineux vieillard n*a sans doute pas absorbé, ce matin, une dose suffisante de ce vin du sénateur qu'on lui tient en réserve dans les caves d'un restaurant casclier de la rue Blanche, car ses jambes sont de coton. Son nez, tel un ongle incarné, s'efforce de plus en plus de s'introduire dans sa bouche. Un beau matin, il le tranchera d'un coup de chicot, c'est certain, s'il n'y prend garde.
Quelques cris de : « À bas les traîtres I » saluent rentrée de l'impudique législateur.
Un long murmure s'élève. La voiture de Zola vient d'apparaître et stoppe devant la grille.
Le paternel de mademoiselle Satin traverse le trottoir, prudemment encerclé de MM. Clemenceau, Octave Mirbeau, Fasquelle et Desmoulins. On dirait qu'il ne s'est pas lavé la figure, tant sa peau est terreuse. Il marche presque renversé sur les talons, la semelle des souliers appuyant à peine. L'ataxie guette ce sadique. Une immense clameur l'enveloppe au passage :
— A bas Zola I Ënlevez-le I A l'eau ! A bas les Juifs 1 Clemenceau roule des yeux terribles, Octave Mirbeau
prend l'air du monsieur qui voudrait être autre part, et l'éditeur Fasquelle semble peu rassuré :
— C'est pas ça qui fera monter le tirage des livres de mon auteur, semble-t-il penser.
Dans la salle des Pas-Perdus, nouvelles avanies.
On ne veut pas laisser entrer à la Cour d'assises le groupe dreyfusard; ce sont de nouveaux gardes républicains qui sont de service et Zola est obligé de montrer sa carte à deux reprises.
— Passez alors I — font les braves soldats — d'un air de dégoût.
— Maintenant que la fouine est passée, brûlons du
sucre — pour chasser l'odeur — propose un confrère.
Il s'agit maintenant d'attendre la sortie dans l'immense vestibule.
Les heures passent gaiement quand même. Aujourd'hui le piquet de service a reçu Tordre d'empêcher de fumer, et naturellement tout le monde s'empresse de rouler, plus que jamais, des cigarettes. — Voyons, messieurs, puisque c'est la consigne I supplient les gardes.
— Empêchez alors les Juifs qui sont là de sentir mauvais — leur disons-nous.
De fait, les Hébreux sont plus nombreux qu'à la dernière audience, ce qui n'est pas peu dire.
Il y a le Juif souriant, M. Fuchs, du Berliner Lokal Anseiger. Il y a le Juif cossu et rondouillard, M. Goldmann^ de la Gazette de Francfort, Il y a surtout un Juif sale, qui est correspondant d'une feuille allemande don j'ai oublié le nom.
Oh 1 ce Youtre ! joie de nos longues heures oisives I Vêtu d'une longue lévite rousse et coiffé d'un chapeau luisant de crasse, il est partout, baragouinant un patois judische extraordinaire. Sa chaussure qui claque sur les dalles avec un bruit de guenilles mouillées est un véritable poème. Figurez-vous d'énormes bottes à plis, enfouies dans des snow-boots trop larges. De temps en temps un coreligionnaire lui passe un tuyau^ et il fait : « Pon, pon, très pon I » tandis que sa face se creuse de mille petits plis, comme une coiffe angevine.
Un grand remue-ménage se produit. C'est M. Gasimir- Perier qui vient d'entrer. Quelques amis lui font une discrète ovation, et il pénètre dans la salle des assises par la porte dite des magistrats et des jurés.
Les heures se succèdent remplies de papotages et de on-dit. M. Gustave Hubbard, député de Pontoise, déclare que Scheurer a été « épatant » et les amis d'Hubbard eux-mêmes en semblent estomaqués. Mais voici que la
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nouvelle est démentie : Scheurer épatant! allons donc! il a bafouillé lamentablement, au contraire I Nous saurons ça à la sortie.
Les nègres de la première audience sont revenus avec des serviettes monumentales. Bons jeunes gens ! la défense de fumer les a terrorisés et ils roulent entre leurs doigts sombres de blanches cigarettes qu'ils n'osent allumer. Pour tuer le temps, le plus jeune de ces Africains fait tam-tam avec ses pieds, et des confrères accompagnent ce menu tapage en chantonnant :
Arbi, arba, arbo, Macache booo 1
Ah mais ! ah mais I que se passe-t-il?
Les gardes républicains dégringolent Tescalier de la cour, à toute vitesse.
11 n'est que cinq heures et c'est déjà la fin de l'audience. Une énorme bousculade se produit, Zola paraît et on entend un cri : « Vive Zola I A bas la France I »
•Un avocat en robe, M* Coûtant, s'écrie : « Quel est le misérable qui vient de crier : « A bas la France ! » et comme personne ne dit mot, M® Coûtant continue : « Ce ne peut être qu'un vendu », et il va se diriger vers le vestiaire, quand un homme bondit sur lui, et lui assène un coup de poing sur l'épaule. M® Goûtant se retourne, saisit son agresseur par le bras, et l'envoie tomber sur un garde républicain.
En un clin d'œil, l'homme est saisi et emmené au poste, où il déclare s'appeler Henry Genty, préparateur libre aux examens de la Banque de France. Dix témoins interrogés déclarent alors avoir parfaitement entendu ce misérable pousser le cri de : « A bas la France 1 » Seul, un Juif, du nom de Freigeinteiler, correspondant de la Gazette de Genève^ affirme le contraire. Mais on sait le cas qu'il faut faire d'une affirmation d'un Hébreu.
Pendant ce temps, Zola descend Tescalier, entouré d'une foule énorme qui l'insulte furieusement. Le cordon des agents est rompu et le maître des pornographes, bousculé de toutes parts, trébuche à chaque pas. Quelques bourrades bien senties parviennent même à destination.
Zola va passer décidément un mauvais quart d'heure, mais le capitaine des gardes du Palais veille, et le fait rentrer dans la salle des assises. Finalement, au milieu des huées qui éclatent, farouches, immenses, il parvient jusqu'au vestiaire Bosc, oti, entouré de Clemenceau, de Mirbeau, d'un groupe de Dreyfusards et de gardes, il attend qu'on protège sa sortie.
A cinq heures moins dix, Zola se décide à quitter la place. On ouvre les grandes portes donnant sur le boulevard du Palais et le Vendu aux Juifs^ blême, claquant des dents, les yeux hagards, franchit la première marche, soutenu par Mirbeau, Henry Houssaye, M"Labori et Clemenceau, qui vocifèrent : « Vive Zola! » avec des voix étranglées.
Dans la cour et derrière la grille, des milliers d'ouvriers, d'avocats, de journalistes et d'étudiants tendent vers le défenseur du traître des bras menaçants. Et, devant cette fureur du peuple, Zola chancelle. C'est une loque qu'on entraîne. A cette minute, il fait vraiment pitié. Certainement la vision de la mort doit obscurcir ses yeux, car ses mains s'agitent convulsivement comme celles d'un agonisant.
Sans discontinuer, la foule clame : « A mort! A mort! A bas les Juifs! » Zola est traîné par ses amis jusqu'à une voiture de place qu'entoure. une escouade d'agents, et on l'y jette en hâte.
— Partez! mais partez donc! — crie M. Touny au cocher.
Oh! oui, qu'il parte I... Autour du fiacre, la foule se
rue, hurlante, dispersant les agents et les gardes républicains qui leur prêtent main-forte. Des coups de canne frappent la capote, cinq ou six Juifs sont malmenés d'importance.
Et c'est dans une clameur immense, effroyable de huées et de malédictions, que s'éloigne à toute vitesse le véhicule oîi gît, quasi-mourant, le défenseur du Juif de l'île du Diable.