CHAPITRE SEPTIÈME
Troisième audience (9 février). — Dépositions Boisdeffre et Gonse, Lauth et Gribelin, Mercier et Trarieux.
La troisième audience du procès Zola eut lieu le 9 février.
Eu voici le compte rendu d'après le Matin :
Procès dans les ténèbres.
Les jours se suivent, et les incidents se multiplient. C'est toujours la défense qui veut dire quelque chose, et l'accusation qui ne veut rien entendre. Toutes les deux sont dans leur rôle : l'accusation, parce quelle se base sur un arrêt de la cour qui défend de parler de l'affaire Dreyfus; la défense, parce quelle se base sur ce que l'on poursuit M. Zola relativement à une illégalité commise lors du procès Dreyfus.
Mais il n'y a pas d'affaire Dreyfus. M. Méline Ta déclaré à la tribune. M. le président des assises ayant déclaré à son tour, hier, qu'il n'y avait pas d'affaire Zola, on se demande ce qu'il y a à la cour d'assises. Ce n'est pas l'affaire Esterhazy, puisqu'elle a été jugée et qu'il faut respecter la chose jugée.
La vérité, en effet, est que nul ne sait ce qui se passe
en ce moment-ci à la cour d'assises, pas môme ceux qui assistent à ce rare spectacle ; surtout ceux-là. Quel nom donner à cet ensemble d'incidents, de protestations, de huées, d'acclamations, de dépôt de conclusions, de dépositions où des témoins déposent sous réserve, et d'autres sans réserve, où tout le monde argue de sa bonne foi, où Ton jure que l'on est honnête homme, où des soldats en uniforme reprochent à des avocats en robe de tendredes traquenards, où le bâtonnier juge utile de venir à la barre défendre les droits de la défense violés, où un avocat général se tait quand il n'a qu'un mot à dire pour faire cesser des manifestations trop violentes et parle quand on ne ne manifeste plus, où le président des assises reproche à Tavocat de conduire les débats, et où l'avocat fait des appels aussi virulents que réitérés à un jury qui ne l'entend pas, mais qui somnole, dans Tattente du dernier incident qui marquera la dernière heure de la dernière audience ?
Quelles ténèbres dans ce procès, où il n'est question que de lumière, et que de désordre ! M. Van Gassel, par une maladresse incompréhensible de la part d'un représentant du ministère public qui n'arrive pas de province, par un entêtement presque puéril et qu'il regrette quand il est trop tard, par une attitude d'enfant rageur qui stupéfie tout le monde, ajoute à ce désordre et fait le jeu des manifestations.
Qui aurait jamais pu prévoir qu'un incident comme celui qui fut soulevé par une parole du général Gonse serait susceptible d'atteindre un tel degré de violence?
Le général Gonse, parlant en soldat, avec la franchise d'un soldat, mais aussi avec sa brutalité, et exprimant en des termes qui toujours la dépassent son intime pensée^ a un mot malheureux.
Ce mot soulève une tempête. Une réplique de deux minutes du ministère public peut remettre les choses
au point. Mais à rinvitation qui lui est faite, M. Van Gassel ne répond pas. Il a la tôle dans sa main et son coude sur la table et il a Pair d'un écolier têtu.
C'est que, dans ce procès, nul ne semble connaître d'une façon bien précise ni ce qu'il a à faire ni ce qu'il a à dire. On va à l'aveuglette.
Les débats.
Dès le début hier, comme avant-hier, comme demain, c'est un incident qui ouvre Taudience. Le président parle à M* Laborie de ses conclusions relatives à l'audition de madame Dreyfus. Il veut bien qu'on interroge madame Dreyfus sur la bonne foi de M. Zola dans le procès Esterhazy, mais pas dans le procès Dreyfus.
M® Labori réplique qu'il ne s'agit point de la bonne foi de M. Zola dans tel ou tel procès, mais de la bonne foi de M. Zola dans raffaire Zola.
— Il n'y a pas d'affaire Zola! s'écrie le président.
Cette déclaration est accueillie par un étonnement universel. On s'exclame.
Puis M* Clemenceau fait observer que l'audience est ouverte et que des témoins sont encore dans la salle. D'où des conclusions qui tendent à un cas de cassation.
Pour clore cette première série d'incidents, M* Labori explique à MM. les jurés que les brochures qui leur sont distribuées relatives à l'affaire Dreyfus ne viennent ni des défenseurs de Dreyfus ni de sa famille.
M. le docteur Socquet vient nous donner des nouvelles des malades, de mademoiselle de Comminges, qui a une maladie de cœur, et de madame de Boulancy, qui éprouve également des troubles cardiaques.
Quant à madame Chapelon, elle n'était pas chez elle quand s'y présenta le docteur. M. Autant, lui, est rétabli et viendra.
Le général de Boisdeffre. — Le serment avec réserves,
— La dame voilée. — Refus de témoignage en ce qui touche Dreyfus,
C'est M. le général de Boisdeffre qui est entendu le premier des témoins militaires. M. le général de Boisdeffre, comme tous les officiers qui suivront, déclarera, quand on lui demandera de prêter serment :
— Sous la réserve du secret professionnel, je jure de dire la vérité !
M® Labori pose sa question :
— Quel est le document que M. le commandant Esterhazy a fait parvenir au ministère de la guerre avant son procès ?
— Le document dont il est question a trait à l'affaire Dreyfus. Je ne puis en parler sanc violer Tarrêt de la cour.
— Je retiens que le document se rattache à l'affaire Dreyfus. Et, cependant, il se rattache aussi à l'affaire Esterhazy, puisque lui-même l'a appelé le « document libérateur ». Quel est ce document libérateur?
— Je persiste à dire que le secret professionnel ne me permet pas d'en parler.
— Ce n'est pas le secret professionnel derrière lequel se retranche M. de Boisdeffre : c'est le secret d'Etat. Hier, M. Gasimir-Perier a invoqué ce secret d'Etat; il en avait le droit, car il est déclaré, de par la Constitution, irresponsable. Mais M. de Boisdeffre n*est qu'un haut fonctionnaire : il ne peut se retrancher derrière le secret professionnel. Nous saluons l'armée, mais tout soldat doit, comme un simple citoyen, donner à la justice et au jury les explications qu'on lui demande. Je pose & nouveau la question à M. de Boisdeffre.
— Pour moi, dit le général, qui ne sais point faire de distinction juridique entre le secret professionnel et le secret d'Etat, je me retranche derrière l'un ou derrière l'autre, mais je me tais.
M*Labori continue :
— M. le général de BoideCfre a-t-il eu connaissance de la dame voilée qui a remis le fameux document à M. Esterhazy ?
— Je ne la connais pas. Mon service de renseignements n'a pu la connaître. Tous mes efforts ont été inutiles.
— Gomment le « document libérateur» est-il sorti du ministère et a-t-il pu se promener dans Paris et y revenir ensuite, apporté par M, Esterhazy, grâce à l'intermédiaire d'une femme voilée ?
— Je n'en sais rien.
— Savez-vous quelque chose sur les imputations qui ont été dirigées contre le colonel Picquart ?
— Oui. 11 y a eu plusieurs points répréhensibles dans la conduite du colonel Picquait. Ainsi il a fait publier hier des lettres (celles du général Gonse), chose qu'il ne devait pas faire. Les autres points sur lesquels il serait répréhensible ont été jugés & huis clos par le conseil d'enquête. Je me tais encore.
— M. Picquart a été envoyé en mission ?
— Oui.
— Cétait une disgrâce ?
— Ce n'est pas une disgrâce qu'une mission.
— Pardon! Toutes les paroles qui sortent de la bouche d'un général n'intéressent pas nécessairement la défense nationale. Pourquoi a-t-on éloigné M. Picquart de Paris?
— Parce que son état d'esprit ne lui permettait plus de faire son service au ministère de la guerre.
— Et pourquoi? Quel était cet état d'esprit ?
— Je ne puis répondre. G'est l'affaire Dreyfus.
— Vous avez répondu...
Convaincu de la culpahilité.
, M. le général de Boisdeffre explique que le lieutenantcolonel Picquart avait des doutes sur la culpabilité de Dreyfus et soupçonnait Esterhazy. Lui, il est persuadé de la culpabilité de Dreyfus et ne pouvait croire qu'un autre officier fût coupable du même crime.
On applaudit.
— Sur quoi fondez- vous voire conviction ?
— Sur les faits de 1894, qui ont été jugés par le conseil de guerre ; sur des faits aussi, antérieurs et postérieurs^ qui confirmaient...
Ici, une hésitation.
— (... confirmaient n*est pas le mot... Le jugement n'avait pas besoin d'être confirmé) mais qui pouvaient plus encore prouver la culpabilité de Dreyfus.
— Antérieurs et postérieurs ! s'écrie M^ Labori. Je demande à la cour de prendre acte de ces paroles.
— La cour ne le peut pas, dit le président.
— N'importe. La sténographie fait son œuvre I
M. le général de BoisdefTre déclare, en terminant sa déposition :
— Les officiers d'état-major sont de braves gens qui font leur devoir, tout leur devoir, qui n'ont qu'un souci : faire ce devoir et servir leur paysl
De vifs applaudissements accueillent ces paroles, prononcées avec une grande chaleur et une grande émotion.
M^ Labori dépose ensuite des conclusions tendant à ce que le général de BoisdefFre n'ait pas le droit de se retrancher derrière le secret professionnel.
Voici ces conclusions :
Plaise à la cour,
Attendu que le général de Boideffre, cité comme témoin, présent à la barre, déclare se retrancher derrière le secret professionnel et refuse de déposer ;
Attendu que tous les citoyens doivent la vérité & la justice lorsqu'ils sont interpellés par elle; que ceux mêmes qui, aux termes de l'article 378 du code pénal, sont dépositaires, par état ou profession, des secrets qu'on leur confie, ne sont pas dispensés d'une manière absolue de cette obligation générale;
Qu'il ne suffît pas, dès lors, à la personne citée qui se refuse k déposer d'alléguer, pour justifier ce refus, que c'est dans Texercice de ses fonctions que le fait sur lequel sa déposition est requise est venu à sa connaissance; qu'il faut, en outre, que le fait ait été révélé au témoin sous le sceau du secret et & raison de sa profession ;
Attendu que la faculté de déposer n'est pas laissée à la volonté ou à l'arbitraire du témoin, que c'est & la cour qu'il appartient de décider ;
Attendu que le secret professionnel ne peut être invoqué que par les personnes qui ont reçu une confidence forcée et contrainte en quelque sorte et déterminée par le caractère professionnel et non par le caractère personnel de celui qui Ta reçue ;
Attendu qu'un fonctionnaire ne reçoit aucune confidence à raison de sa profession ;
Attendu que le secret professionnel n'existe que pour empêcher de pénétrer trop aisément dans la vie privée des citoyens ; qu'il ne saurait exister pour les actes des fonctionnaires ;
Attendu que cela est si vrai que M. Casimir- Perier, pour refuser de répondre aux questions qui lui étaient posées, a invoqué non pas le secret professionnel j mais son irresponsabilité constitutionnelle ;
Pour ces motifs,
Dire que c'est à tort que le général de Boisdeffre se retranche derrière le secret professionnel pour ne pas répondre aux questions à lui posées.
Le général Gonse. — Le mot malheureux. — Tempête dans la salle, — Le sahre et la toque.
L'entrée du général Gonse est accueillie avec plus de curiosité encore que celle du général de BoisdefTre. Tout le monde attend des explications relatives aux fameuses lettres qui ont été publiées le matin même.
— Quel est le document que M. Eslerhazy a fait parvenir au ministre de la guerre ? demande M« Labori.
— Je n*ai pas à répondre,
— Je déposerai, dit M» Labori, des conclusions comme pour M. le général de Boisdefifre. Pourquoi ce document était-il appelé le c document libérateur » î
Le général fixe M® Labori et lance ces mots, qui sont couverts immédiatement d'une protestation générale :
— Je ne répondrai pas. Ce sont des traquenards.
Cinq minutes se passent dans un tumulte indescriptible. Quand le bruit s'est un peu calmé, M^ Labori s'écrie :
— Je n*ai pas de question à poser après une telle réponse l J'ai une observation à faire ! M. le général Gonse s'est permis de dire que je lui tendais des traquenards I Je ne veux plus rien dire que ceci : M. l'avocat général va-t-il prendre la parole pour faire respecter les droits de la défense ?
Mais, à cette question directe, le ministère public ne répond pas. Il conserve cette attitude dont nous parlions tout à l'heure. Et, comme M* Labori réitère sa question, disant qu'il ne s'asseoira pas avant que le ministère public ait répondu, M. Van Cassel faitle sourd et se détourne vers les murs.
Le tumulte reprend, plus violent que jamais. Et le président se voit dans la nécesité de s'écrier :
— Gardes, faites évacuer la salle I
L'audience est suspendue. La cour se retire en chambre du conseil.
Immédiatement une manifestation éclate, et cent avocats crient : «Vive Labori I »
On reprend l'audience une demi-heure plus tard. La salle n'est pas évacuée. C'est une besogne au-dessus des forces des quelques gardes républicains qui se trou vent là.
M. Van Cassel prend immédiatement la parole et dit
les deux mots qui eussent été si favorablement accueillis une demi-heure plus tôt.
— J'ai, dit-il, deux observations à présenter. D'abord, le mot prononcé par l'honorable témoin a dû dépasser sa pensée. Ensuite si je me suis tu, c'est que je n'ai pas cru devoir répondre à des sommations dans la forme où elles m'étaient adressées. Quant au barreau, il ne peut se méprendre sur mes profonds sentiments d'estime et de sympathie, que M. le bâtonnier connaît bien.
Le bâtonnier de Tordre des avocats s'avance lui-même à la barre, aux côtés du général Gonse, et remercie M. Van Cassel des paroles qu'il vient de prononcer. Gomme M. Van Cassel, M. le bâtonnier estime que les paroles du général ont dû dépasser sa pensée, et il espère que le général voudra bien lui-même le reconnaître et donner les explications que réclament le barreau tout entier et son chef,
M. le général Gonse dit alors :
— Monsieur le président, sous l'empire d'une émotion profonde, que vous comprendrez, ma parole a dépassé ma pensée. Ma présence ici prouve mon respect pour la justice...
Le bâtonnier remercie.
— Au nom du barreau tout entier, je remercie le général Gonse des paroles qu'il vient de prononcer.
M* Labori remercie lui-môme, et l'incident est clos.
Le général Gonse explique que le lieutenant- colonel Picquart croyait avoir trouvé un traître autre que Dreyfus. Il rincita à suivre sa piste, séparant bien Taffaire Dreyfus de la nouvelle qui allait naître :
— Mes lettres n'avaient qu'un but : c'est de pousser le lieutenant-colonel à la recherche de la vérité. Je le suppliais également de ne commettre aucune imprudence, car M. Picquart
voulait faire arrêter le commandant Esterhazy avant d'avoir les preuves suffisantes 1
M. le général Gonse se retire en répétant que, dans sa pensée, Tenquête sur Ësterhazy ne détruisait pas la certitude qu*il avait de la culpabilité de Dreyfus.
Le commandant Lauth,
Le témoin qui suit a une grande importance, car il a déposé sur des faits qui paraissent très graves, relativement à Tattitude du lieutenant-colonel Picquart aux bureaux de la guerre.
Nous retrouverons, aujourd'hui encore, le commandant Lauth, qui sera confronté avec le lieutenant-colonel Picquart,
Le témoin est invité à s'expliquer sur le maquillage de lettres dont se serait rendu coupable le lieutenantcolonel Picquart, au dire du rapport Ravary.
— M. Picquart a gardé des fragments de lettres, en effet, mais pendant six jours. Il me ût, en effets la proposition de reconnaître récriture de ces fragments quand il les aurait recollés. « Jamais de la vie, lui dis-je. Vous savez bien d'ailleurs que ce n'est pas l'écriture de la personne que vous m'avez nommée ; vous avez plus de vingt pièces qui vous prouvent le contraire. Les deux écritures ne sont pas comparables. »
Le bruit de cette discussion a passé par les murs, car, au sortir du bureau de mon chef, deux camarades m'ont demandé ce qui s'était passé. Je les ai mis au courant.
— Mais n'avez-vous pas dîné chez lui en octobre 1896 ?
— Parfaitement. Je l'ai invité aussi. Je n'avais aucune raison de lui tourner le dos.
— Quand a-t-on commencé à photographier de l'écriture du commandant Esterhazj? demande l'avocat général.
— En mai 1896. Quand on me remettait une lettre du commandant Esterhazj, on me recommandait de dissimuler
PREMIER ACTE DU PROCàs ZOLA 251
certains mots, de cacher le commencement ou la fin de la lettre à Taide de plaques, de « caches » ; j*ai encore les clichés. (Rumeurs,) Je remettais le travail au lieutenant-colonel Picquart.
V archiviste Oribelin, — Confrontation avec Leblois,
— Délit commis à Vaudience, — L' avocat général reste muet.
Après M. Lauth, M. Gribelin. Il a le grade d'adjudant et est archiviste principal au ministère de la guerre.
— J'ai vu M® Leblois à plusieurs reprises dans le bureau du colonel Picquart. Une fois, en automne 1896, la lampe était allumée devant deux dossiers secrets, sur la table du lieutenant-colonel. L'un de ces dossiers se rapportait au service des pigeons voyageurs.
— Et l'autre ?
— L'autre était relatif à Dreyfus. J'en ai reconnu l'enveloppe parce que c'est moi qui, quelque temps auparavant, avais remis ce dossier au lieutenant-colonel. Sur cette enveloppe^ il y avait un paraphe : celui du lieutenant-colonel Henry. Il ne voulait pas que ce dossier fût ouvert en son absence. Quand j'ai vu le dossier devant M® Leblois, l'enveloppe était ouverte, mais le dossier n^en était pas sorti.
Oa confronte M'' Leblois et le témoin.
— Il est exact, dit M^^ Leblois, que je suis allé au mois de novembre faire une visite au lieutenant-colonel Picquart. Pour tout le reste, c'est inexact. Je donne au témoin le plus formel démenti.
— Devant Dieu, je le jure.
— Eh bien, moi aussi !
— Vous êtes entré là pour allumer les lampes ? dit le président.
Explosion de rires.
— J'entrais pour chercher les ordres de mon supérieur.
Suit une longue discussion sur la date où ces choses se seraient passées. Le témoin n'en est pas bien sûr, el M® Leblois affirme qu'elles n'ont jamais existé.
— Le rapport Ravary, dit M° Leblois, constate que le dossier, à cette époque, n'était pas entre les mains du lieutenantcolonel Picquart ; par conséquent, je ne pouvais le voir dans son bureau. M. le commandant Ravarj lui-môme est de raon avis et a déclaré qu'il ne fallait tenir aucun compte des déclarations de M. Gribelin.
Là-dessus, les deux témoins se disent des choses désagréables.
M* Clemenceau se lève et dit :
— Un délit vient d'être commis à l'audience. Deux témoins ont lait, sous serment, des dépositions contradictoires. Il faut savoir qui a menti. 11 faut faire venir ici les pièces du dossier militaire qui établiront qui a menti.
M. Van Cassel se refuse à intervenir pour l'apport des pièces qui se trouveraient dans le dossier du conseil d'enquête, statuant à huis clos,
M® Labori dépose des conclusions pour que le président ordonne l'apport des pièces.
M® Clemenceau insiste pour que Ton sache quel est celui des deux témoins qui ment.
Le général Mercier, — Insinuation monstrueuse. — Sa rétractation» — Equivoque sur la pièce secrète.
M. le général Mercier apparaît à la barre.
— Le témoin pourrait-il nous dire s'il a pris connaissance du rapport Uavary dans l'affaire Esterbazy ?
— Non.
— Dans ce rapport, il est question d'un « document libérateur », — M. le général Mercier connaît-il cette pièce? — oii se trouvent ces mots : « Cet animal de D... »?
— Je ne la connais pas.
Viennent des questions sur TafFaire Dreyfus. Refus de répondre,
M° Labori demande si le témoin a eu connaissance de certaines publications d*un journal du matin.
— J'ai Yu des renseignements confidentiels publiés par un journal, au début de Taffairc Dreyfus. Je ne sais pas d'où ils pouvaient venir. Je ne suis pour rien dans cette publication. Toutes ces publications ont été faites malgré moi, malgré les bureaux de la guerre.
— Si les renseignements ne venaient pas du ministère, puisqu'il s'agissait d'une enquête secrète, d'où venaient-ils?
— Je n'en sais rien. Cela pouvait venir de madame Dreyfus,
— Je demande la confrontation du général et de madame Dreyfus.
— Voilà que vous parlez encore de Taffaire Dreyfus ! s'écrie le président d'un air navré.
M. le général Mercier s'explique :
— Ce n'est de ma part qu'une supposition. Madame Dreyfus a peut-être parlé, mais je n'en suis pas sûr.
A propos de la pièce secrète, M* Labori pose la question suivante :
— On a publié que le général Mercier avait reconnu luimême, qu'une pièce secrète avait été communiquée au conseil de guerre, et je suis sûr que, si on lui posait cette question, il ne le nierait pas.
Le général Mercier. — Pardon ! pardon! Ce n'est pas vrail (Applaudissements prolongés.)
M^ Labori. — Il ne laut pas qu'il y ait d'équivoque. Le général Mercier veut-il dire qu'il n'y a pas eu de pièce secrète ou qu'il n'a jamais déclaré qu'il y en eût une?
Le général Mercier. — Je n'ai pas à répondre à la première question. Mais, sur la seconde, je réponds : Non, ce n'est pas vrai 1
M* Labori insiste vainement pour obtenir une réponse à la première question. Refus absolu.
— - On ne douterait pas, s'écrie M« Labori, de votre parole de soldat !
Le général. — Puisqu'on me demande ma parole de soldat, je la donnerai pour dire : C'était un traître, et il a été justement et légalement condamné. (Applaudissements.)
M* Labori. — Nous savions quelle est votre opinion làdessus, mais ce n'est pas cela que je vous demande. Ce que je vous demande, c'est ceci : Oui ou non, y a-t-il eu une pièce secrète ?
Le général. — Je n'ai pas à répondre. {Exclamations, — Bruits divers.)
Nouvelle suspension d'audience. Cris et tumulte. Des avocats montent sur un des bancs :
— C'est l'aveu de la communication de la pièce secrète! s'écrient-ils.
Ce à quoi d'autres répondent :
— Vive la pièce secrète I Quelqu'un crie encore :
— Vive nilégalité !
Mais celui-là a été arrêté.
A quatre heures un quart, la cour revient avec un arrêt qui décide que madame Dreyfus sera interrogée sur la bonne foi de M. Zola en ce qui concerne l'affaire Esterhazy.
Pour ce qui regarde la présence des témoins au début de l'audience, la cour donne note à la défense de cet incident.
En troisième lieu, la cour décide que c'est à bon droit que le général de Boisdeffre et le général Mercier se sont retranchés derrière le secret professionnel.
Pour le surplus des conclusions, il sera statué aujourd'hui.
M, Trarieux, — Vaffaire Esterhazy. — A la rechercjie de la vérité. — Qui est ce D... ?
Puis M. Trarieux, ancien garde des sceaux, est introduit.
M® Labori le prie de raconter tout ce qu'il sait de l'affaire Esterhazy.
La déposition de M. Trarieux est fort longue et très intéressante.
— Messieurs, dit-il, si je me suis occupé du procès Esterhazy, c'est que je voyais derrière ce procès une autre cause, qui était, à mes yeux, une cause d'humanité et de justice. Si j'avais cette opinion, c'est qu'elle se basait, sans doute aucun, sur des choses fort sérieuses. Je dois vous dire sur quoi. En 1895 et 1896, des divulgations graves m'inquiétèrent. J'entendis parler de l'existence de documents secrets qui auraient joué un rôle dans le procès en question. Il y avait là une illégalité telle qu'aucune raison d'Etat ne pourrait l'expliquer. C'est une des bases du droit qu'on ne peut condamner un homme sur des pièces qui ne lui ont pas été soumises et qu'il ignore peut-être.
J'eus ensuite connaissance du bordereau et des pièces de comparaison. Entre l'un et les autres, il y avait des dissemblances telles qu'on ne les expliquait qu'en disant qu'elles avaient été voulues par Dreyfus. C'était là mon appréciation. Le bordereau et cette partie... légale du procès ne furent point suffisants à éclairer ma religion relativement à la culpabilité de rhomme qui avait été condamné.
Tout ceci me troubla, Je m'occupe des questions de justice, comme c'est mon droit. C'est Thonneur d'un pays libre que les citoyens de ce pays puissent s'occuper en liberté de ces questions.
C'est alors que j'appris que M. Scheurer-Kestner allait intervenir dans cette affaire et qu'il croyait avoir la preuve de la culpabilité d'un autre. J'interrogeai mon ami M. Scheurer- Kestner. 11 me répondit qu'il était tenu au silence pour le moment, car il espérait bien que le gouvernement l'aiderait dans l'œuvre de justice qu'il avait entreprise.
Il y eut une interpellation au Sénat relative à cette question. J'entrai dans le débat. Je montai à la tribune pour dire que ce n'était point s'attaquer à l'armée que de réclamer la réparation d'une erreur judiciaire et que ce n'était point là
mépriser la chose jugée, puisque la loi elle-même prévoyait cette possibilité de l'erreur et cette nécessité de la réparation.
Les écritures.
Je reyis ensuite M. Scheurer-Kestner. Et alors il me dit tout ce qu'il savait.
Il m'apprit qu'en 1896, il s'était trouvé au ministère de la guerre un commandant, le commandant Picquart, à la tête du service des renseignements, lequel aurait eu la conviction que le bordereau était d'un autre que Dreyfus, du commandant de troupe Esterhazy.
Et M. Trarieux nous raconte tout ce que nous savons déjà, ce que nous a dit M. Scheurer-Kestner à propos de récriture du commandant Esterhazy et de son identité — selon son expression et celle de M. Bertillon — avec récriture du bordereau.
M. Trarieux, lui aussi, put comparer les écritures qu'on lui soumit.
— Ce fut, dit-il, un voile qui se déchira. C'était la vérité. Cette écriture était celle du bordereau. Il n'y avait aucune différence. Les experts eux-mêmes qui se sont prononcés dans Tafifaire Dreyfus n'ont-ils point déclaré que l'écriture du bordereau était d'une ressemblance effrayante avec l'écriture d'Esterhazy ?
Je dis alors à M. Scheurer-Kestner :
t Voici pour le bordereau ; mais qui me dit qu'il n'y a point d'autres preuves de la culpabilité de Dreyfus? Des pièces secrètes peut-être. »
C'est alors que M. Scheurer-Kestner me montra les lettres du général Gonse. J'y trouvai la preuve incontestable que cet officier général a émis des doutes sérieux sur la culpabilité de Dreyfus, a admis la possibilité d'une revision et a commenté les actes du lieutenant-colonel Picquart. Le général Gonse n'aurait pas eu cette attitude si les pièces secrètes avaient été aussi probantes.
M. Trarieux étudie la conduite du général Gonse et montre que celui-ci s'est occupé de la façon la plus sérieuse^ quoique la plus prudente, deTenquête à laquelle se livrait le lieutenant-colonel Picquart. Et le témoin commente les lettres du général Gonse et les réponses du lieutenant-colonel.
— Le lieutenant colonel avait pensé que si le gouvernement lui-même ne prenait pas l'initiative d'un procès de revision, il en résulterait une agitation colossale dans le pays.
Les lettres du général Gonse, conclut sur ce point M. Trarieux, ne sont pas celles d'un homme qui est persuadé de la culpabilité d'Ësterhazy, mais bien celles d'un homme dont le cœur est troublé, dont l'àme est emplie d'anxiété devant le problème, qui se posait à nouveau à lui, de la culpabilité ou de rinnocence de Dreyfus.
La dernière explication que je demandai à M. Scheurer- Kestner fut celle-ci ;
a Gomment expliquez-vous qu'au ministère de la guerre on ait ainsi couvert tout d'abord le lieutenant-colonel Picquart et admis, en quelque sorte, la possibilité de la revision pour frapper ensuite de disgrâce l'officier ? »
Le cas du colonel,
M. Scheurer-Kestner m'expliqua qu'au moment où le colonel Picquart faisait son enquête, VEclair et le Matin publiaient, le premier un renseignement sur la pièce secrète, le second le bordereau, et que la publication de ces articles avait tellement retourné l'opinion publique qu'au ministère on jugea bon d'éloigner le lieutenant-colonel Picquart, qui avait admis la possibilité d'une innocence que l'opinion publique n'admettait pas.
Mais nous nous demandâmes alors qui avait eu intérêt ainsi & barrer la route au colonel Picquart. Dans tous les cas, comme VEclair, parlant de la pièce secrète, donna ce texte : « Cet animal de Dreyfus », alors que la pièce ne comporte que a Cet animal de D... », il y avait là une altération d'écritures, un véritable crime.
258 LITRE TROISlèUE
Oui, répète avec force M. Trarieux, le document dont j'affirme l'existence et dont j'affirme le texte ne porte pas : « Cet animal de Dreyfus », mais « cet animal de D... » D..., nous ne savons qui ça désigne. D... peut ne pas être Dreyfus.
Ce ne fut pas tout. Quelque temps après, M® Leblois crut devoir me rendre visite et me demander mon concours éventuel pour son ami. Il me parla des pièges tendus au lieutenant-colonel Picquart. On voulait l'empêcher de déposer, de raconter ce qu'il savait. On le menaçait. M* Leblois me dit que le lieutenant-colonel fut reçu par M. le général de Pellieux comme un accusé. Celui-ci plaça sous les yeux de M. Picquart quatre documents. C'était dabord une lettre qu'on avait arrêtée, ouverte et, qui était adressée à lui.
Et nous entendons reparler du « demi-Dieu ».
Bref, cette lettre semblait prouver que le lieutenantcolonel se livrait à des manœuvres louches et condamnables.
— Les autres documents étaient deux dépêches signées Tune Speranza, l'autre Blanche, dont il a été parlé hier.
Ces témoignages étaient accablants pour le lieutenantcolonel. Mais il n'eut point de mal à prouver qu'il était victime d'une mystification. Sa justification fut complète. Et, de ces documents, il ne fut plus question.
Mais qui était l'auteur de cette mystification ? Le lieutenantcolonel soupçonnait quelqu'un. Il le dit. Et M® Leblois me le fit savoir.
Le 18 décembre dernier, j'allai chez le ministre de la justice et je lui exposai les faits. Il me promit d'en entretenir le président du conseil. Je reçus bientôt l'avis que le président du conseil avait résolu de faire comparer les écritures des télégrammes et des lettres avec celle de l'officier que nous soupçonnions. On m'a répondu que la chose [avait été faite et que nous nous étions trompés. L'enquête s'arrêta là. Alors, le lieutenant-colonel Picquart déposa une plainte au parquet. M. Bertulus est chargé de l'instruction.
Quant à moi, j'avais fait un dernier effort et j'avais écrit une lettre au ministre de la guerre, lui demandant de compléter,
sur le point qui nous occupait, une procédure qui avait été jusqu'alors singulièrement négligée.
J^allai enfin au conseil de guerre qui jugea Esterhazy. Je vis tout de suite que je n'allais pas assister à un procès ordinaire. La famille demandait à interyenir. On écarta cette intervention. On donna ensuite lecture de l'acte d'accusation, qui est un plaidoyer pour l'accusé et un réquisitoire contre le plaignant. C'est tout ce que j'ai vu de ce procès. C'est tout ce que je sais de cette affaire.
Et raudience est levée, et les hurlements de la veille reprennent avec une force nouvelle.