CHAPITRE HUITIÈME
Autour de la sixième audience. — Manifestations incohérentes do barreau. — La voiture de madame Blanc secouée parla lie parisienne.
Voici, d'après le Matin, le récit des divers incidents qui se passèrent en dehors de Tenceinte judiciaire, en même temps que les débals de la sixième audience :
Calme relatif. — Protestation des avocats.
Les gardiens de la paix des brigades de réserve qui avaient concouru pendant cinq jours au service d'ordre étant fourbus, on les avait remplacés, hier, par des gardes municipaux à pied et quelques escadrons de gardes achevai. Ils étaient renforcés par des agents pris parmi ceux des arrondissements excentriques.
Disons tout de suite que les excès de la veille ne se sont pas renouvelés. A Tintérieur du Palais, les fonctionnaires de la préfecture de police chargés de maintenir Tordre avaient reçu et transmis à leurs subordonnés des consignes d'une extrême sévérité.
On n'a plus revu de calicots et de garçons épiciers affublés de la robe d'avocat ; seuls, les véritables membres du barreau, les chroniqueurs judiciaires et les nouvellistes munis de leur insigne corporatif ont pu circuler librement.
On raconte môme que M. le premier président Périvier a failli êlre victime de la sévérité de la consigne. Il s*est vu refuser par un garde l'accès de la porte d'entrée des avocats. Loin de manifester son dépit, il a eu le bon esprit de féliciter chaleureusement M. Orsatti, commissaire divisionnaire, de l'exécution des mesure ordonnées par lui.
Les avocats s'occupaient encore de Tincident de la veille, et nous devons à la vérité de déclarer qu'ils ne se montraient guère indulgents pour leur jeune confrère Gourot.
Hommage à Varmée.
Les deux documents suivants se couvraient de signatures.
Le premier :
« Les avocats soussignés, inscrits au barreau de la cour d'appel, adressent à M. le bâtonnier Ployer Texpression de leurs plus respectueux remerciements pour avoir, au nom de l'ordre tout entier, porté devant M. le président de la cour d'assises une protestation patriotique indignée contre les acclamations adressées à un témoin, qui, dans les circonstances de la cause, ne pouvaient être considérées que comme une insulte à l'armée nationale et à ses chefs respectés. »
Le second :
« Les avocats de la cour d'appel de Paris soussignés déclarent qu'ils regrettent vivement les manifestations qui se sont produites hier à Taudience de la cour d'assises.
« Ils n'acceptent aucune solidarité avec les auteurs de ces manifestations et saisissent cette occasion d'afûrmer leur plus profond respect pour l'armée et pour ses chefs. »
Il en circulait même un troisième, lancé par un II. ^A
groupe de protestataires et à peu près conçu en ces termes :
« Les soussignés, avocats à la cour d'appel de Paris, protestent contre les pétitions, qui ne tendent qu'à aggraver la situation présente. Ils ont confiance dans la fermeté de M. le bâtonnier Ployer pour faire cesser toute agitation et prévenir les manifestations.
«Ils invitent M. le bâtonnier à ne pas approuver la publicité de toute pétition. »
Les avocats qui avaient pris l'initiative de pétitions félicitant M® Ployer de sa conduite à l'égard des'généraux, faisaient enfin placarder, dans la galerie de Harlay, l'affiche manuscrite suivante :
«Moins de deux heures après avoir rédigé l'adresse dont vous avez eu connaissance, plus de deux cents signatures étaient apposées au bas de cette adresse. M. le bâtonnier, informé, fit demander l'un de ceux qui avaient répondu par cette manifestation au secrétariat général et le pria d'arrêter le mouvement commencé.
« D'abord, lui dit-il, je n'ai point à être remercié pour « avoir fait mon devoir, pour avoir salué, hier, respec- « tueusement les généraux que j'ai trouvés sur ma route « en allant voir M. le président des assises au sujet des « regrettables incidents qui s'étaient produits.
« Et puis, ce matin, encore tout à l'heure, les généraux « sont venus, en leur nom, au nom de l'armée, saluer « en ma personne le barreau et rendre hommage aux « sentiments qui avaient dicté mes démarches. »
«Dans ces conditions, l'adresse n'avait plus de raison d'être, et les avocats qui recueillaient les signatures se sont inclinés devant le désir de leur bâtonnier. »
La journée de M. Zola.
Revenons maintenant à M. Zola.
L'illustre romancier a quitté son hôtel de la rue de
Bruxelles à onze heures. Des agents barraient la rue à ce moment; mais une dizaine de jeunes gens réussirent à se faufiler et ils suivirent la voiture au pas de course en criant : « A bas Zola I »
Peu à peu, des passants se joignirent à ces manifestants, et, rue d'Anjou, le coupé fut arrêté par une foule de deux cents personnes environ.
Alors, les agents de la Sûreté qui escortaient M. Zola descendirent de leur fiacre et, aidés de gardiens de la paix, firent face aux tapageurs. La voiture de M. Zola put achever sa course sans autre incident. Le romancier alla prendre, comme d*habitude, son défenseur, M'Labori, à son domicile, 12, rue de Bourgogne.
M. Zola est arrivé au Palais toujours par le n» 34 du quai des Orfèvres ; il a été accueilli par les cris hostiles auxquels ses oreilles doivent maintenant être accoutumées.
Dix minutes après, le colonel Picquart paraissait, ea uniforme de tirailleur algérien. Gris habituels de a A baa Picquart I » et de « Vive Picquart I »
Rien de particulier à signaler à Textérieur pendant la durée de Taudience sinon que, sur la place Saint- Michel et au quai de la Mégisserie, des jeunes gens arrachent à l'étalage des kiosques des journaux qu'ils disent être vendus au Syndicat et en font des feux de joie.
Çà et là, quelques arrestations sont opérées pour refus de circuler. On s'écrase littéralement sur le boulevard du Palais, la seule voie par laquelle on puisse traverser la Cité sans être arrêté tous les cent mètres par des barrages de gardes de Paris.
A cinq heures, les témoins commencent à sortir du Palais par la grande porte de la galerie de Harlay. Les officiers passent entre une quadruple haie de curieux étages sur les marches de Tescalier. On crie : « Vive
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rarméelYive la France! » Mais le cri qui domine est toujours celui de « Vive la République I »
A six heures vingt minutes, M. Zola et ses amis sortent par le quai des Orfèvres. La voiture se dirige au grandissime galop vers le pont Neuf; elle prend le quai de Gonti, les quais Voltaire et d'Orsay et dépose M® Labori rue de Bourgogne. Puis Tauteur de Pot-Douille se fait reconduire rue de Bruxelles. Son hôtel est gardé par des forces respectables de police, afin de prévenir les incidents de la matinée.
Madame Blanc en danger.
Quelques instants avant le départ de M. Zola du Palais de justice, il s'est produit un malentendu qui a failli avoir des conséquences fort désagréables pour madame Blanc, la femme du préfet de police.
Une foule considérable attendait au coin du quai des Orfèvres et du pont Saint-Michel, ignorant que M. Zola était parti par le pont Neuf. Une voiture a débouché du quai des Orfèvres.
Le public a pris cette voiture pour celle de M. Zola. La foule s'est précipitée et, avant que la police ait eu le temps d'intervenir, elle a secoué la voiture, et trois dames qui s'y trouvaient ont été l'objet de menaces.
D*autres allaient dételer les chevaux quand les gardes municipaux sont intervenus, et la voiture a pu pénétrer sous la voûte de l'hôtel de la préfecture de police. Dans cette voiture se trouvaient madame Blanc et deux de ses amies.
Les brigades centrales sont sorties et ont refoulé les manifestants, qui étaient au nombre d'un millier.
Suite de manifestations.
En rendant compte des incidents qui se sont produits dans la soirée de vendredi, nous avons mentionné celui
qui s'est passé boulevard Voltaire, où des manifestants ont assailli à coups de pierres la façade des ateliers de MM. Bernheim frères, fabricants de jerseys, scène au cours de laquelle la femme d'un employé a été blessée par un éclat de vitre.
Dans l'après-midi d'hier, Tun des frères Bernheim s'est rendu à la Chambre et a fait demander M. Lockroy, député de la circonscription du onzième arrondissement oh se trouve sa fabrique, qui Ta ensuite présenté à M. Barthou.
M. Bernheim a exposé au ministre de l'intérieur qu'il occupait deux mille ouvriers et ouvrières et que, dans rintérèt môme de ces derniers, il était nécessaire de prévenir le retour des violences exercées contre ses ateliers.
Le ministre a promis de faire exercer une surveillance sur la maison.
Une plainte.
D'autre part, M. Milliard, garde des sceaux, a communiqué au conseil des ministres, hier matin, le procèsverbal de l'incident provoqué, vendredi soir, à l'issue de l'audience de la cour d'assises, par M. Courot, avocat, fils de l'un des vice-présidents du tribunal de la Seine.
Il a été décidé que le ministre de la guerre déposerait une plainte contre M. Gourot pour « insultes à l'armée ».
Une nuit au poste.
Avant-hier soir, à la sortie du lycée Janson-de Sailly, les jeunes écoliers s'amusèrent à manifester assez violemment. Ils criaient: « A bas Zola! A bas Dreyfus I Vive l'armée I »
Deux d'entre eux se faisaient particulièrement remarquer par leur vigueur à pousser le cri de «Vive l'armée I » : le jeune Gaplain, fils du conseiller municipal de la Muette, et le jeune de Selves, fils du préfet de la Seine.
Des agents, attirés par les cris et ne pouvant faire taire les petits manifestants, s'élancèrent sur eux. Le jeune Gaplain, très alerte, put échapper, mais le fils du préfet de la Seine et quatre de ses camarades restèrent aux mains des agents qui les conduisirent au poste.
Le jeune de Selves ne voulut pas faire connaître son nom. On le garda; les autres furent relaxés. Et le fils du préfet passa la nuit au poste. Ce n*est qu'hier matin, à neuf heures, qu'il fut relâché, lorsqu'on eut établi son identité, son père ayant signalé son absence à son collègue le préfet de police.
Aux Mille-Colonnes.
Hier soir avait lieu aux Mille-Golonnes, rue de la Gaieté, une réunion anarchiste au cours de laquelle divers orateurs, dont M. Sébastien Faure, ont pris la parole et ont violemment attaqué Tarmée.
A la sortie, une vingtaine d'arrestations, motivées par des cris séditieux, ont été opérées.
Voici, d'autre part, la version de la Libre Parole sur les mêmes incidents « d'à côté de l'audience » :
Plus s'éternise le procès, plus les esprits se montent, et la salle des Pas-Perdus présentait, dans la journée d'hier, l'aspect d'une cage remplie de fauves en fureur. On n'en est pas encore aux coups, mais c'est tout juste, l'insolence des Youtres devenant de plus en plus manifeste.
La matinée, du reste, a été moins que calme. Aussi, en prévision d'altercations possibles, on avait même établi une consigne à la porte des avocats. A partir de dix heures du matin, défense d'y stationner.
Le brouillard jaunâtre qui flotte sur Paris depuis l'aube, n'a point empêché les témoins et spectateurs privilégiés d'arriver à l'heure exacte de l'audience. Quant
à la foule, elle est massée en rangs serrés depuis neuf heures.
Les forces de police ont été augmentées d'une façon de plus en plus formidable. Dans la cour de la cité, un escadron de gardes républicains à cheval est consigné comme d'habitude.
Voici MM. Marcel Habert, Le Senne, Jullien, députés.
Il est midi moins un quart et nous voyons Mathieu Dreyfus et son beau-père Hadamard qui viennent en parlant avec M* Guyon, avocat, des divers incidents de la veille et des divers cris poussés par la foule. Ils sont accueillis par les cris de : « A bas Dreyfus I A bas le Syndicat ! »
C'est ennuyeux tout de môme de voir Zola pénétrer dans le Palais en cachette, comme un voleur. Môme chose que les autres jours, môme cordon d'agents, mêmes cris : « Conspuez Zola ! » à l'arrivée du misérable au quai des Orfèvres.
Et cependant, il devait y avoir une manifestation sympathique pour Tami des Juifs... Dès huit heures du matin, un grand Hébreu enveloppé d'une riche fourrure avait garni d'or une vingtaine d'individus pour hurler : « Vive Zola 1 »
Hélas! Le Syndicat est mal vu même chez les fripouilles. Sur les vingt souteneurs, quinze seulement étaient à leur poste pour glapir un « Vive Zola ! » absolument anémique.
Que dire de la longue attente passée de midi à cinq heures et demie dans la salle des Pas-Perdus ? Plus surexcités que les autre jours, les Sémites semblent méditer quelque mauvais coup. Lequel? Voilai
On raconte que M* Démange se livre, pour tuer le temps, à des « à peu près », avec des avocats amis. Il aurait dit : « Quelles sont les trois personnes qui forment entre elles le nombre « six «>, et, n'obtenant pas de
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réponse, il aurait dit : ces trois personnes sont Méphisto, Ophélie et Faure, parce que Méphisto fait TS, 0, fait l'I, etFaurefaitrX.
Horrible I ChinchoUe colporte ces infamies, et que voulez-vous ! on trouve ça amusant tout de même. Ça fait passer le temps en tout cas, car voici cinq heures déjà et Paudience est levée.
A grand fracas les portes s'ouvrent. Le flot des spectateurs et des témoins s'écoule. On salue les officiers: « Vive la France I Vive Tarmée 1 » Gré matin ! pourquoi Joseph Reinach et Scheurer-Kestner ne sont-ils pas làl
EnBn, ayant franchi le cordon d'agents, nous voici devant le numéro 34 du quai des Orfèvres.
Plus que jamais, les agents de la paix sont furieux après Zola :
— Non I mais jusqu'à quand faudra-t-il protéger ce cochon-là?
— Ah I sapristi, si nous avions seulement dit sur un caporal la dixième partie de ce qu'il a dit sur nos généraux, ce que nous aurions écopé !
— Ah! fichtre oui, crie un troisième, ce qu'on nous aurait envoyés à Biribi.
Enfin 1 la porte s'ouvre. Le coupé de Zola file au galop et, tout de suite, nous voilà derrièrele véhicule en criant : « A bas Zola I Vive l'armée ! A bas les traîtres I »