CHAPITRE NEUVIÈME
Condamnation de Rochefortà cinq jours de prison. — Rocbefortse compare à Pauffin. — Il reprend pour son compte le mot de Zola : « condamné par ordre ».
Tels avaient été les débats de la première semaine de ce procès extraordinaire, où se concentrait la vie de Paris.
Tandis que s'étaient déroulées les premières audiences du procès Zola, le mercredi 9 février, était intervenue la solution du procès intenté par Reinach à Rochefort devant la neuvième chambre correctionnelle.
Voici en quels termes l'Intransigeant du 11 février avait rendu compte de ce jugement :
La neuvième chambre correctionnelle a rendu hier après-midi son jugement dans le procès intenté à Vintransigeant, par le sieur Joseph Reinach, le gendre et neveu du célèbre escroc Jacques de Reinach, qui après avoir volé des millions à la Compagnie de Panama, se suicida au moment oh les gendarmes allaient Tempoigner.
Notre rédacteur en chef, Henri Rochefort, est condamné à cinq jours de prison et 1,000 francs d'amende ; Delpierre, gérant de V Intransigeant , à 1,000 francs d'amende, et tous les deux solidairement à 2,000 francs de dommages-intérêts et à Tinsertion du jugement dans
V Intransigeant et cinq journaux au choix du sieur Reinach.
Voici les principaux considérants de ce jugement, que nous laissons à Topinion publique le soin de qualifier :
Attendu que Joseph Reinach a assigné devant la neuvième chambre Delpierre et Henri Rochefort à raison d'articles paras dans les numéros des 25, 26 et 27 décembre 1897 du journal V Intransigeant, Delpierre en qualité de gérant, Henri Rochefort comme signataire des articles, à raison des injures et diffamations que contiendraient à l'égard des demandeurs lesdits articles ;
Attendu que, dans le no du 25 décembre, signé Henri Rochefort, on lit sous le titre : « l'Aveu des faussaires y> (assignation A) ; attendu qu'après avoir traité Reinach « d'odieuse fripouille », l'article continue (assignation B);
Attendu que l'article du no du 26 décembre intitulé « De la lumière », revient sur la fabrication de la lettre signée Otto et sur les machinations que le signataire attribue aa « Syndicat Dreyfus », mais que Reinach n'y est pas l'objet d'une imputation directe et précise ;
Attendu que, dans l'article du n^ du 27, on lit sous la signature de Henri Rochefort, les passages suivants (assignation G. D. E. F.);
Attendu que ces articles, dans lesquels le demandeur est traité de « drôle, chef des faussaires, d'odieuse fripouille, de Boule de Juif, de professionnel du faux », renferment des injures graves que n'excuse aucune provocation directe de Reinach par parole ou par écrit ;
Attendu que l'accusation qui y est itérativement formulée contre le demandeur d'avoir provoqué et payé la fabrication frauduleuse d'une pièce, d'y avoir prêté son concours en faisant de sa main une copie du faux, d'avoir tenu la pièce en réserve pour la produire en temps opportun et déterminer ainsi la condamnation d'un innocent, constitue évidemment la plus grave des diffamations, ce délit étant : <c toute allégation ou imputation d'un fait » — vrai ou faux — qui porte atteinte à l'honneur et à la considération de la personne auquel il est imputé « et étant passible d'une peine de
cinq jours à six mois d'emprisonnement et de 25 à 2,000 francs d'amende...
Attendu que Rochefort déclare qu'à la fin du mois de décembre, il reçut la visite d'un individu qu'il ne connaissait pas, disant s'appeler Durand, et qui lui remit sans aucune rémunération la copie d^une lettre signée Otto, et compromettante pour le commandant Ësterhazj : qu'il lui raconta qu'elle avait été fabriquée à Bruxelles, payée 9,000 marks et que l'original en était entre les mains de Reinach...
Attendu que Rochefort déclare en outre qu'ayant contrôlé et reconnu vrais certains dires de Durand relatifs à des réunions qui avaient lieu chez Reinach, il avait cru pouvoir considérer comme exactes les autres assertions de cet individu et dénoncer l'existence de la pièce entre les mains de ce qu'il appelait « Je Syndicat Dreyfus » ;
Attendu que, les circonstances de fait étant ainsi établies, il en résulte que les allégations des articles ainsi incriminés en ce qui touche la participation de Reinach à un faux sont contraires à la vérité; que Reinach n'a été, ni comme auteur, ni comme complice, ni comme inspirateur, mêlé à la fabrication de la lettre Otto ;
Mais, attendu qu'à l'époque où les articles incriminés ont paru, les esprits étaient vivement surexcités par les entreprises dirigées contre l'autorité de la chose jugée et les procédés obliques et irréguliers employés pour la battre en brèche ;
Attendu qu'il n'était alors question que de dénonciations, de soustractions de documents... qu'il soufflait comme un vent de falsifications, de truquages, de maquillages de pièces; qu'on s'explique dès lors dans quel état d'esprit la communication du soi-disant Picard dut trouver Rochefort et l'accueil qu'il lui ût ;
Que Rochefort, qui savait que Reinach était un agent actif et tout dévoué de la campagne en faveur de Dreyfus... put trouver surprenant et suspect que Reinach l'eût gardée au lieu de la remettre à l'autorité judiciaire, et appréhender qu'on ne la tînt en réserve pour une production ultérieure ;
372 LIVRE QUATRIÈMB
Qu'aussi on doit considérer que Tétat de ropinion pablique et la disposition d'esprit de Rochefort lorsque les articles ont été écrits apportent une atténuation assez notable au délit par lui commis, sans toutefois fsdre perdre de vue rextrême gravité des accusations émises évidemment avec Tintention de nuire, réitérées dans les articles retenus et que les débats ont démontrées être sans fondement ;
Par ces motifs :
Condamne Rochefort à cinq jours d'emprisonnement et 1,000 francs d'amende,
Delpierre à 1,000 francs d'amende.
Tous deux solidairement, sur les conclusions de la partie civile, à 2,000 francs de dommages-intérêts et à l'insertion da jugement dans 1' « Intransigant » et dans cinq autres joumaax au choix de M. Reinach.
Le même numéro de Y Intransigeant reproduisait une interview prise par un de ses confrères du Jou?* au condamné du 9 février. Ce dernier y maudissait ses juges en ces termes :
— Que pensz-vous, moucher maître, de la condamnation que la neuvième chambre vient de prononcer contre vous?
— Je pense qu'elle est l'œuvre du ministre de la justice, ami de Reinach, de Scheurer-Kestner, de Trarieux, de Billot, également sénateur, et, avec eux, protecteur du Syndicat des Traîtres.
» Le président Richard avait, en outre, à se venger d'un de mes articles où, à propos de la condamnation d'Ëtiévant à la relégation pour un article de journal, j'avais appelé ce magistrat : « L'infâme président de la neuvième chambre. »
» C'est lui^ en effet, qui, en condamnant le rédacteur du Libertaire à la relégation, c'est-à-dire à la mort, l'acculait presque inévitablement au crime et qui est la cause directe de l'assassinat des deux sergents de ville frappés par Ëtiévant.
» Il a également voulu venger son ami Zola des huées qui Tont accueilli pendant ces trois jours d'audience. En effet, pas un seul des défenseurs de Dreyfus n'a été frappé. Seul, le commandant Pauffin de Saint-Morel, qui passait pour ôtre venu me donner des preuves de la culpabilité du détenu de Tlle du Diable, a été frappé de trente jours d'arrêts.
» Moi qui ai pris la défense du pays en démasquant la fausse lettre signée « Otto », je suis également frappé de cinq jours de prison, 1,000 francs d'amende et 2,000 fr. de dommages-intérêts.
» C'est la campagne en faveur de la revision du procès du traître que Billot, il y a déjà sept mois, avait promise au Syndicat, qui continue, malgré les éclatantes manifestations deTopinion publique.
« A ce titre, je suis enchanté de ma condamnation. Elle démontre irréfutablement à laFrance dans les mains de quels traîtres et de quels bas serviteurs de l'Allemagneelle est tombée.
» Au suffrage universel à profiter de cette leçon suggestive pour rejeter impitoyablement tous les candidats officiels des Méline et des Barthou.
— Avez-vous l'intention défaire appel?
— Jamais de la vie! Attendu que ayant été condamné par ordre, c'est par ordre aussi que ma condamnation serait confirmée. Dès que les stricts délaisseront épuisés, je me constituerai prisonnier.
» J'ai déjà subi seize ans de prison, de déportation et d'exil. Cinq jours de plus, vous le comprenez, cela ne signifie pas grand'chose pour mon casier judiciaire.