CHAPITRE DIXIÈME
Le député Roche demande à interpeller le ministre de la guerre au sujet de ses relations avec la famille Dreyfus. — Ajournement de l'interpellation. — Drumont dénonce la complicité de Billot avec Dreyfus.
Le jugement condamnant Rochefort était passé presque inaperçu du grand public, au milieu de la frénésie qui régnait autour de la Cour d'assises. Zola accaparait toute l'attention : Rochefort n'était plus qu'un comparse de second plan dans Tassaut entrepris par le nouvel Hercule contre les écuries de la rue Saint- Dominique.
Les débats de la Cour d'assises n'avaient cependant pas suffi aux « frénétiques de la trahison», pour manifester leur fureur.
Le 12 février, au moment oii se déroulait la sixième audience du procès Zola, au moment où Jaurès, devenu l'allié de Zola, lui avait apporté devant la Cour d'assises le plus éloquent des concours, le Palais-Bourbon avait retenti de nouvelles querelles provoquées sur le syndicat de trahison par un ami de Rochefort.
Voici la physionomie de cet incident parlementaire.
M. LE PRÉSIDENT. — J'ai reçu de M. Ernest Roche la demande d iiiterpellation suivante :
« Monsieur le président,
» J'ai rhonneur de vous informer que j'ai l'intention d'adresser au début de la séance de demain samedi 12 février, une interpellation à M. le ministre de la guerre au sujet de ses relations avec la famille du condamné Dreyfus. »
Pour réserver tous les droits, je dois ajouter que M. de Beauregard m'a remis hier une demande d'interpellation sur le même sujet, en me priant de n'en donner connaissance à la Chambre que lundi.
J'ai reçu, en outre, de M. André Gastelin une demande d'interpellation au Gouvernement sur l'application qu'il entend faire des dispositions de l'ordre du jour du 18 novembre 1896.
Je reviens à l'interpellation de M. Ernest Roche. Quel jour le Gouvernement entend-il fixer pour la discussion de cette interpellation?
M. LE GÉNÉRAL BiLLOT, ministre de la guerre. — Je demande la parole.
M. LE PRÉSIDENT. — La parolc est à M. le ministre de la guerre.
M. LE MINISTRE DE LA GUERRE. — Avant quc Tinterpcllation de M. Ernest Roche fût déposée, j'avais reçu la visite de M. de Beauregard, qui m'avait fait connaître son intention de m'interpeller sur le même sujet.
J'ai dit à M. de Beauregard que j'étais aux ordres de la Chambre, mais que, dans ma pensée, une interpellation de cette nature ne pouvait être discutée qu'après le procès qui se poursuit devant la cour d'assises en ce moment. (Très bien ! très bien! au centre,)
Toutefois, en présence des allégations que j'ai lues dans un iournal, allégations d'après lesquelles le général Billot, ministre de la guerre, aurait fait demander à la famille Dreyfus de lui envoyer secrètement des documents susceptibles d'amener la revision du procès, ni la Chambre, ni le pays, ni l'armée, ni le ministre ne peuvent attendre plus longtemps qu'un démenti formel et absolu soit donné à des insinuations aussi infâmes. (Applaudissements au centre,)
Je n'ai jamais connu la famille Dreyfus; je ne la connais pas. Jamais personne, de la part du ministre de la guerre, n'a
été chargé de faire à la famille Dreyfus aucune communication d'aucune nature. (Très bien! très bien! au centre.)
Et s'il était était besoin de rappeler l'attitude du ministre de la guerre, attitude que certains journaux ont qualifiée de louche^ je dirais que, depuis le 18 novembre 1896, c'est la sixième fois qu'il répète que Dreyfus a été régulièrement et légalement condamné, k l'unanimité des voix, par des juges militaires, ses pairs.
Je répète qu'en mon Àme et conscience de soldat et de chef de l'armée, Dreyfus est un traître, Dreyfus est coupable. (Applaudissements au centre.)
Et j'ajoute que si jamais, dans l'affolement des passions, oubliant les intérêts sacrés de la patrie, on parlait de la revision du procès, vous pourriez chercher un autre ministre de la guerre, le général Billot ne resterait pas vingt-quatre heures au ministère. (Vifs applaudissements au centre.)
Je demande qu'on fixe le jour après la fin du procès qui se déroule en ce moment devant la cour d'assises (Interruptions à l'extrême gauche.); mais qu'on n'ignore pas que le général Billot est prêt à répondre aux infamies dirigées contre lui. {Nouvelles interruptions.) Il y a quatre mois déjà qu'on insulte un homme irréprochable, aussi bien dans sa vie privée qae dans sa vie publique.
Je suis prêt à faire justice de ces insinuations calomnieuses. Je suis ici comme chef de l'armée. Et, je le dis encore. Je n'y resterais pas une minute de plus si j'avais quelque chose à me reprocher. {Applaudissements au centre et à droite. ^ Interruptions à l'extrême gauche et à gauche.)
M. Ernest Roche. — Des termes mêmes de la déclaration de M. le ministre de la guerre, il ressort que la discussion de l'interpellation doit avoir lieu immédiatement. {Très bien! très bien ! à Vextrême gauche. — Interruptions au centre et à droite.)
M. Jules Méline, président du conseil. — Le Gouvernement demande que la llxation de Tinterpellation soit renvoyée après 1 ^ le procès en cours. j îi
M. Paulin-Méry. — Je demande la parole pour un rappel au '^ règlement. j<
M. LE PRÉsiDKNT. — La parolc est à M. Paulin-Méry.
M. Paulin-Méry. — M. le ministre de la guerre est venu en quelque sorte répondre par avance à l'interpellation. Or, on a toujours le droit de répondre à un ministre, et je demande que, conformément au règlement, la parole soit donnée à M. Ernest Roche pour répondre à son tour à M. le ministre de la guerre. {Mouvements divers.)
M. LE PRÉSIDENT. — Le Gouvememcnt demande que la date de la discussion des diverses interpellations soit fixée le lendemain de la clôture du procès.
M. Câstelin. — Je demande la parole.
M. LE PRÉSIDENT. — La parolc est à M. Câstelin, comme auteur d'une des interpellations.
M. Casteltn. — Je ne m*oppose pas à ce que l'interpellation soit discutée dans quelques jours. Mais il me semble qu'on peut avoir dès aujourd'hui connaissance de la date de la clôture du procès. (Interruptions,) Il est impossible d'admettre que nous restions indéfiniment en présence des accusations^ des injures et des insanités qu'eu trouve dans les journaux. (Nouvelles interruptions,) Je demande, étant donné qu'il est certain que le procès sera terminé la semaine prochaine, qu*on fixe la discussion des interpellations k samedi prochain.
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Nous dcmaudous à la Chambre de vouloir bien prendre le temps de la réflexion pour discuter une interpellation qui n'a aucune raison d'être, et qu'elle attende au moment où le verdict du jury sera rendu. Il importe que la Chambre n'ajoute pas à la fièvre générale par une intervention aussi intempestive, que le législateur donne l'exemple du calme et du sang-froid, qu'il n'assume pas la responsabilité d'augmenter encore l'agitation. La France est attristée, mais non affolée, comme on veut le faire croire. (Applaudissements au centre et à droite, — Interruptions à l'extrême gauche,)
Le rôle du Gouvernement, et nous y tenons, est de ne pas
agir avec précipitation, et nous demandons à la Chambre de
suivre le conseil que nous lui demandons en ce moment. (T7*és
bien! très bien! au centre et à droite, — Interruptions à r extrême
gauche et sur dioers bancs à gaucfie.)
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M. Ernest Roche. — Vous parlez de responsabilités? Elles incombent à ceux qui, devant le pays, proclament la culpabilité du traître et qui, en dessous main, entretiennent des relations avec la famille de ce traître. Nous en ayons les preuves. {Vives interruptions au centre et à droite — Cris : A P ordre,)
M. LE PRÉSIDENT. — M. le général Billot, dont nous avons pris durant trente ans l'habitude de respecter la parole (Yt/s applaudissements.), a suffisamment protesté il y a un instant contre de pareilles allégations, pour qu'il ne soit pas besoin de sévir par un vain rappel à Tordre. (Vifs applaudissements au centre et à droite. — Interruptions à Vextrême gauche. — BruU.)
Je mets aux voix la proposition du Gouvernement.
A la majorité de 478 voix contre 72, sur 550 votants, la proposition du Gouvernement est adoptée. (Applaudissements.)
Le débat parlementaire du 12 février était ainsi apprécié par Drumont :