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LE ROLE DE BILLOT

On ne peut nier que la déclaration du général Billot à la Chambre ne soit très ferme et très nette.

« Je répète qu'en mon âme et conscience de soldat et de chef d'armée^ Dreyfus est un traître, Dreyfus est coupable,

« Et f ajoute que si jamais, dans Vaffolement des passions, oubliant les intérêts sacrés de la patrie, on parlait de la revision du procès, vous pourriez chercher un autre ministre de la guerre, le général Billot ne resterait pas vingt-quatre heures au ministère^ »

Pourquoi le général Billot n'a-t il pas fait, il y a quatre mois, cette déclaration qui, faite aujourd'hui, clôt le débat et qui, venue plus tôt, l'aurait empêché de 's'ouvrir?

Telle est la question que chacun se pose.

Il serait à désirer, pour l'honneur même de Billot, que les interpellations de M. de Beauregard et de M. Ernest

Roche soient discutées le plus tôt possible et fassent la lumière sur ce point.

Billot s'est-il ressaisi devant la manifestation unanime du pays ?

C'est possible et cette énergique déclaration tendrait à le faire croire.

Ce gui est malheureusement certain, c'est que jusqu'en ces derniers temps il semblait être plutôt du côté des coquins, des traîtres et des malfaiteurs publics, que du côté des patriotes et des honnêtes gens.

Ce qu'on dit partout, ce que les officiers murmuraient déjà il y a quelques mois, ce qu'ils crient maintenant tout haut, c'est que Billot a eu, dans les scandales qui font de nous la risée du monde, la responsabilité la plus lourde ; c'est qu'il est honteux de voir un homme tel que lui s'obstiner à rester à la tête de l'armée dans des cir* constances aussi graves.

Mille indices se réunissent pour démontrer qu'il était de connivence avec ceux qui ont organisé ce complot international.

La conduite qu'il a tenue à propos de la déposition des témoins militaires est une démonstration écrasante de la fourberie et de la duplicité du ministre de la guerre.

On connaît notre opinion à ce sujet.

Il nous aurait semblé tout naturel que des officiers refusent de se prêter aux pitreries d'un saltimbanque comme Zola.

Encore aurait-il fallu agir dans cette circonstance avec fermeté et dignité.

Or, qu'a-t-on fait ? On a convoqué les officiers chez le gouverneur de Paris et on leur adonné l'ordre de ne pas comparaître.

— C'est un ordre ? ont demandé ces officiers.

— C'est un ordre.

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— Alors, donnez-nous cet ordre par écrit, donneznous âu moins la formule exacte de la lettre de réponse que nous devons envoyer.

— Jamais de la vie I Écrivez des lettres individuelles, chacun de votre côté et selon votre inspiration, et invoquez les motifs que vous voudrez.

On avouera qu il est difficile, pour un ministre de la guerre, de tenir moins de compte de la dignité de tous ces braves gens que Paris acclamait spontanément l'autre jour en criant : Vive Varmée!

La conduite du général Billot envers le colonel Picquart est plus inexplicable encore.

Le lieutenant-colonel Picquart a été convaincu, par des témoignages écrasants, d'avoir commis les actes les plus délictueux et les plus graves.

Il est avéré qu'il a demandé à un de ses subordonnés de se prêter à un véritable faux en faisant apposer le timbre de la poste sur un petit bleu qui pouvait perdre un officier et qui n'avait jamais été expédié au destinataire.

Il est prouvé que, sans mandat, sans autorisation de ses chefs, le lieutenant -colonel Picquart a fait saisir des lettres du commandant Esterhazy et fait prendre une carte de visite qui traînait chez lui par un agent qui s'était introduit dans l'appartement sous prétexte qu'il aurait pu être à louer.

Et cet officier n'est pas encore traduit devant le conseil de guerre, tandis qu'on y traduit impitoyablement un malheureux soldat qui s'est oublié jusqu'à adresser une injure à son caporal !

Que conclure de cette impunité qui excite dans l'armée une véritable stupeur, sinon ce qu'en concluent beaucoup d'officiers parmi les meilleurs? Picquart est coupable certes, mais il l'est peut-être moins qu'il ne le paraît ?

Il a agi à Tinsu de ses chefs directs, mais il était sûr de ne pas déplaire au ministre qui était de mèche avec les aigrefins cosmopolites qui composent le Syndicat.

J'ignore ce que contiennent les lettres dont parle Rochefort, et qui auraient été écrites par le négociateur chargé de la part de Billot d*aller prendre langue avec Mathieu Dreyfus, négociateur qui n'est autre, évidemment, que M. Martinie.

Je vous avoue qu'étant naïf et disposé par nature à ne jamais voir le mal nulle part, j*ai eu une bonne impression de la visite que nous fit M. Martinie.

Ce qui m'étonne, c'est qu'il m'écrive pour me prier de ne pas parler de lui chaque fois que je le félicite des sentiments de haine et de mépris qu'il nous a manifestés pour les Juifs et particulièrement pour Mathieu Dreyfus, qu'il nous a dépeint comme un misérable qui avait cherché à le prendre dans un traquenard.

Il n'y a rien que de très légitime dans cette indignation, rien qui ne fasse honneur à M. Martinie, et j'avoue que je suis un peu surpris de cette modestie qui ne veut pas être louée de ce qui est louable.

D'après le récit que nous a fait M. Martinie, Billot, apprenant par de vagues rumeurs que Mathieu Dreyfus prétendait avoir des documents nouveaux sur Taffaire Dreyfus, aurait chargé M. Martinie de s'informer à ce sujet.

La démarche en soi n'avait rien de trop anormal.

La situation changerait si c'était de l'aveu même de Billot que Picquart eût tripatouillé le dossier avec Leblois pour fournir des armes à Mathieu.

L'obstination que met Billot à ne pas frapper un officier qui a incontestablement commis des actes très répréhensibles, semblerait justifier cette dernière hypothèse ; et, dans ce cas, la démarche de M. Martinie apparaîtrait sous un jour tout à fait différent.

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Ce qui est hors de doute, c'est que le général Billot est désormais impossible comme ministre de la guerre.

A-t-il, comme quelques-uns le racontent, reçu un service pécuniaire quelconque d'un des affiliés du Syndicat? Est-il pris par un autre côté ?

Le fait indiscutable est que le ministre de la guerre a un clou dans son soulier.

Le devoir, dans ces cas-là, est d'aller se déchaussera l'écart et de laisser la place à des hommes plus indépendants et moins gênés.

Yves Guyot, en effet, a fait rire tout Paris lorsqu'il a parlé de poursuites qui seraient décidées contre Rochefort.

Ce n'est pas Rochefort seulement qu'il faudrait poursuivre si on s'engageait dans cette voie-là ; c'est Paul de Gassagnac, c'est moi-même, c'est tous ceux qui ont dit de Billot ce que tout le monde en pense.

La solution n'est pas là.

La solution nécessaire serait d'avoir au ministère de la guerre un véritable soldat, un soldat qui ne serait pas arrivé par la politique, un soldat qui ne serait qu'un soldat. Ge serait surtout d'avoir un gouvernement qui mette chacun à sa place : Mathieu Dreyfus et Reinach à Mazas, les avocats dans leurs robes, les professeurs dans leurs chaires et les militaires dans leurs régiments...

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