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CHAPITRE ONZIEME

Ce que la sixième audience avait appris à Drumont. -^ Première affirmation de Drumont pertinente au procès Zola. ^ Elle est fausse comme un jeton.

Pour la première fois, après la sixième audience, Drumont entrait dans le vif des faits révélés par le procès Zola.

C'était pour flétrir la conduite du général Billot, à l'égard du colonel Picquart.

Selon Drumont, « le lieutenant-colonel Picquart a été convaincu de,.. Il est avéré que... Il est prouvé que... Et cet officier n'est pas encore traduit devant le conseil de guerre, tandis qu'on y traduit impitoyablement un malheureux soldat qui s'est oublié jusqu'à adresser une injure à son caporal ! »

Quelle était la véracité de la triple affirmation : « Le colonel a été convaincu de... ; il est avéré que... ; il est prouvé que... »?

Cette affirmation n'avait aucune exactitude. Pour le lecteur des comptes rendus du Matin, elle constituait le mensonge le plus impudent. Mais le fait en vaut la peine. Examinons par le détail cette affirmation :

Premièrement : « Il est avéré que le colonel Picquart a demandé à un de ses subordonnés de se prêter à un Véritable faux, en faisant apposer le timbre de la poste

sur un petit bleu, qui pouvait perdre un officier et qui n'avait jamais été expédié au destinataire. »

Cette affirmation est de tout point contraire à Timpression de M. Gaston Leroux, l'auteur du compte rendu du Matin sur le même sujet.

Cette impression de M. Leroux résultait de la confrontation du colonel Picquart avec le « subordonné» en question, au commencement de la sixième audience.

Cette confrontation avait été, en effet, la démonstration éclatante que ledit subordonné, ou bien avait inventé de toutes pièces un propos qu'il avait placé dans la bouche du colonel Picquart, ou bien avait interprété « dans un sens absolument impossible à juslifler » un propos réellement tenu par le colonel Picquart.

Au reste, rien de plus aisé que de prouver que l'impression du Matin est fondée sur la confrontation des témoins. Voici, en effet, le compte rendu sténographique de Tincident :

/. — But de la fraude imputée à Picquart par Lauth : le petit

bleu est arrivé à destination.

M» Labori. — Monsieur le Président, je voudrais demander à M. le commandant Lauth quelle aurait été, dans sa pensée, à supposer que la chose eût été faite, l'utilité d'un timbre de la poste et de son apposition sur la carte-télègramme, qu'on i appelée ici le petit bleu?

M. LE COMMANDANT Lauth. — L'utiUté quc cela aurait pu avoir ? Gela aurait montré que la chose était arrivée à destination, tandis que^ sans timbre de la poste, elle n'était pas arrivée et devait être forcément restée à l'endroit d'où elle devait partir.

Me Labori. — Pourquoi « à destination » ? Est-ce qu'on «^ demandé à M. le commandant Lauth de certifier que le coo-j mandant Esterhazy avait reçu le petit bleu ?

M. LE commandant Lauth. — Non pas, les deux cho«'|

étaient connexes. Cela prouvait d'autant plus son authenticité, si le petit bleu avait été d'une écriture bien connue et si on avait su qu'il était arrivé à destination ; étant d'une écriture connue, la personne pouvait s'être ravisée et ne pas l'avoir envoyé à celui à qui il était adressé. Il arrive à des personnes d'écrire des lettres, puis de se raviser et de ne pas les envoyer.

M» Labort. — Est-ce que M. le colonel Picquart et M. le commandant Lauth lui-même n'ont pas coniirmé qu'il avait été constaté que l'origine du petit bleu était la même que l'origine du bordereau ?

M. LR COMMANDANT Lauth. — Au momcut où j'ai reçu le petit bleu, je ne peux pas dire que je pensais que l'origine ne fût pas la même, puisque je l'ai de deuxième main.

M® Labori. — Ëh bien t qu'est-ce que M. le colonel Picquart a dit : A-t-il dit...

M. LK COMMANDANT Lauth. — Cela rcssortait d'enquêtes.

M® Labori. — Je vais poser la question d'une manière telle que M. le commandant Lauth me donnera satisfaction, j'en suis sûr. Est-ce que les fragments de papier qui venaient de la sorte avaient la même origine ?

M. LE COMMANDANT Lauth. — Parfaitement.

Me Labori. — Est-ce que ces cornets, ces paquets, ou le bordereau ont jamais, à aucun moment, été considérés comme ayant été saisis chez M. le commandant Esterhazy?

M. LE COMMANDANT LaUTH. — NOU.

M« Labori. — Gela me suffit. Alors, je voudrais savoir comment le petit bleu, ayant la même origine que le bordereau ou que les fragments de papier mêlés au petit bleu, aurait pu être considéré comme venant de chez M. le commandant Esterhazy?

M. LE Président, au témoin, — Vous entendez? (Le témoin fait signe quil n'a pas très bien compris.) Veuillez répéter la question, maître Labori.

//. — V origine inéluctable du petit bleu exclut V arrivée

à dtstination,

M® Labori. — Oui, monsieur le Président, je vais surtout préciser. J'ai demandé à M. le commandant Lauth ceci : Pourquoi eût-il été efficace et utile, à un point de vue quelconque,

•d'apposer un timbre sur le petit bleu ? M. le commandant Lauth m'a dit : « Parce qu'il aurait ainsi pu provenir du lieu de sa <lestination. » Or, il faut que MM. les jurés sachent qu'il n'a 1 jamais été question que le petit bleu fût de la main de M. le commandant Ësterhazj, et que l'écriture dont on aurait prié M. le commandant Lauth de certifier l'origine, n'était pas do tout de M. le commandant Ësterhazj ; le petit bleu était adressé à M. le commandant Ësterhazj, et il s'agissait de savoir quel ^tait l'auteur de ce petit bleu et quelle était la main qui Tayait tracé. Sur la main, yous savez ce qui a été dit. En ce moment, je m'occupe de Torigine. M. le commandant Lauth dit: « L'utilité de l'apposition du timbre, c'était d'établir que le petit bleu était arrivé à domicile, c'est-à-dire chez M. le commandant Ësterhazj. » Alors, passant par-dessus les questions successives que j'ai posées, je dis & M. le commandant Lauth : « Est-ce que le bordereau ou les papiers contenus dans le paquet où se trouvait le petit bleu, ou les papiers de la même provenance^ ont été considérés comme venant de chez M. le commandant Ësterhazj ? »

M. LE COMMANDANT LaUTH. — Non.

IlL — Lauth acculé. Il ne peut assigner un but plausible

à la fraude de Picquart.

M^ Labori. — Par conséquent, comment M. le commandant Lauth concilie-t-il l'affirmation que le petit bleu avait l'origine que lui avait donnée M. le colonel Picquart, et celle qu'il avait été placé dans le cornet que la Cour connaît ?

M. LE coMMANDAN'^' Lauth. — Jc u'ai pas à donner d'explications sur ce que le colonel Picquart pouvait ou devait croire. Je n'ai pas à donner d'explications, car je ne lui en ai pas demandé à ce moment*là.

Me Labori. — C'est entendu, je retiens cette première déclaration. Quelle était maintenant l'utilité de <c caches » apposées sur la photographie, pour cacher certaines choses et même faire disparaître des traces de déchirures ?

M. LE COMMANDANT Lauth. — Pardon, jc n'ai jamais dit que j'eusse mis des « caches » pour faire disparaître des traces de déchirures. Il est question d'une chose tout à fait différente,

qui s'est passée quelques semaines après. C'était autre chose. J'ignorais absolument de chez qui provenaient les spécimen» d'écriture et, chaque fois que j'ai dû faire une photographie, le colonel Picquart m'a demandé tantôt de masquer quelque» lignes, tantôt quelques mots avec une ligne au milieu. J'ai chaque fois fait les clichés en masquant une partie. Il ne m'a pas donné l'explication du but qu'il poursuivait.

M^ Labort. — Je suis très heureux de la réponse, car elle précise ce point qui m'avait échappé : c'est que jamais M. Lauth n'a entendu dire qu'une opération singulière eût été faite en ce qui concerne la photographie du petit bleu.

M. LE COMMANDANT Lauth. — Pardou, je dis que je n'ai rien masqué du texte. J'ai dû faire disparaître sur le cliché le» traces de déchirures, de manière à donner l'apparence d'un petit bleu absolument neuf et intact.

IV. — Les traces de déchirure du petit bleu étaient 'ineffaçables-

M^ Labori. — Est-ce qu'on a jamais demandé à M. le commandant Lauth de faire disparaître les apparences de déchirures sur l'original ?

M. LE COMMANDANT Lauth. — Oh I Cela n'aurait pas été possible.

M^ Labori. — La réponse me suffît. Une dernière question à M. Lauth : Est-ce que le bordereau n'a pas été lui-même en morceaux ?

M. LE COMMANDANT Lauth. — Jc l'ai VU UDC fois daus ma vie; à l'heure qu'il est, je serais incapable de dire s'il y en avait beaucoup ou peu ; je sais qu'il a été en morceaux.

M« Labori. — Est-ce qu'il a été photographié ?

M. LE COMMANDANT Lauth. — Pas par moi, pas par notre service.

M« Labori. — L'a-t-il été ?

M. LE COMMANDANT Lauth. — Jc crois quc oui, je n'en sais rien.

M® Labori. — En présence des déclarations de M. le cornmandant Lauth je n'ai, en ce qui me concerne, aucune question k poser à M. le colonel Picquart, car M. Lauth m'a donné satisfaction sur tous les points.

388 LIVRE QUATRlèaiE

M® Clemenceau. — J'aurais une question à poser. M. Lauth Youdraii-ii nous dire de quelle manière le petit bleu était déchiré ; était-ce en petits morceaux ?

M. LE COMMANDANT Lauth. — Il j en avait peut-ôtre une soixantaine.

M^' Clkmknceau. — Des morceaux simples, le petit b/eu déplié?

M. LK commandant Lauth. -— Oui, déplié.

M® Clemenceau. — Qu'est-ce que cela donnait comme grandeur pour le plus granl morceau?

M. LK commandant Lauth. — Peut-être le tiers d'un centimètre, un peu plus, pas tout à fait un centimètre carré.

M^ Clemenceau. — M. le commandant Lauth vcadrait-il nous dire comment on a recollé les morceaux ? comment matériellement on a reconstitué le petit bleu ?

M. LE commandant Lauth. — Je n'ai pas d'explications à donner à ce point de vue.

M^ Clemenceau. — Sans doute le témoin ne comprend pas ma question, car je veux parler d'un fait matériel qui ne peut pas intéresser la défense nationale.

Quand on trouve dans le cornet un petit bleu déchiré comme dans Tespèce, et qu'on veut le reconstituer, je deaiande, matériellement, par quel procédé on arrive à recoller les morceaux pour en faire un tout, un petit bleu entier ? Je ne sais si je suis clair ?

M. LE commandant Lauth. — Il n'a été recollé que lorsijue je l'ai eu reconstitué. Au moment où M. le colonel Picqaart me l'a donné, c'étaient des fragments inertes de papier mélangés avec bien d'autres.

M^ Clemenceau. — Quand le colonel Picquart a demandé à M. Lauth, d'après la version de ce dernier, s'il ne pourrait pas fairo. mettre le cachet de la poste, dans quel état était le petit bleu ?

M. le commandant Lauth. — Le pe^t^ &2eu était reconstitué.

M® Clemenceau. — Par quel procédé de collage a-t-on fait, de tous les morceaux, un petit bleu entier?

M. LE commandant Lauth. — Avec un papier transparent coupé en lanières très minces, qui suivaient à peu près les traces des déchirures.

M^ Clemenceau. — Gomme M. Lauth a dit que le plus grand morceau avait peut-être un tiers de centimètre...

M. LE COMMANDANT Lauth. — J'ai dit: peut-être un centimètre.

V» — Rafistolage du petit bleu par bandes transparentes

recouvrant Vadresse.

M^ Clemenceau. — J'accepte un centimètre. Je demande alors à M. Lauth de bien vouloir nous expliquer de quel côté le petit bleu a été recollé.

M. LE commandant Lauth. — A l'inverse, du côté de l'adresse.

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