IX. — Lauth au pied du mur. Original et photographie ne sont
pas kif kif bourrico.
M^ Clemenceau. — Quand un officier du service des renseignements vient trouver le chef de TËtat-major et lui dit : « J'ai trouvé dans le cornet un petit bleu qui concerne un officier >, je demande si le chef d'Ëtat-major se laisse représenter seulement une copie et s'il ne demande pas l'original ?
M. le commandant Lauth. — Il est assez probable qu'il l'aurait demandé, et c'est pour cela que la chose m'a beaucoup étonné à ce moment-là.
M® Clemenceau. — Je me résume...
J[. — Emoi du président Belegorgue assistant à l'effondrement de V échafaudage calomnieux édifié contre Vicquart.
M. le Président. — Voyons...
M« Clemenceau. — Ah ! je suis désolé d'être désagréable à la Cour...
M. le Président. — Vous n'êtes désagréable à personne, seulement vous êtes un peu long.
Me Clemenceau. — J'ai la prétention d'être extraordioaireuent désagréable èi l'accusation en ce moment ; c'est pour ^ela que je demande respectueusement la permission de continuer. Si le petit bleu vient du cornet, il est déchiré et pas
timbré; — s'il yient de la poste, il est timbré mais non déchiré. Quand le chef d'Ëtat-major se fera représenter roriginal, si on lui représente Torigioal déchiré, et timbré parce qae yenaDt de la poste, il demandera pourquoi il est déchiré. — Troisième hypothèse ? Pour qu'on trouve le petit bleu déchiré et timbré, il ne peut avoir qu'une origine, il faut qu'il vienne de chez le commandant Ësterhazj, parce que, timbré, il a passé èi la poste ; déchiré, il a été déchiré par le commandant Esterhazy. Or, M. le commandant Lauth a dit tout à l'heure : « On D'à jamais prétendu que le petit bleu vint de chez M. le commandant Ësterhazj. »
M® Labori. — J'ai, quant à moi...
{M. li Président fait un geste et semble vouloir arrêter M^ Labori.)
Me Labori. — Oh I monsieur le Président...
M. LE Président. —Je n'ai rien dit; continuez.
XL — Spirituelle transition de Labori.
M^ Labori. — Si vous saviez combien il est douloureux de
vous faire souffrir de la sorte ! Je reprends la question de
la déchirure. M. le commandant Lauth, pour lequel cependant il me semble que nous faisou'i des raisonnements extrêmement clairs, insiste sur ceci: « C'est précisément, dit-il, parce qae le colonel Picqaart m'avait demandé de faire disparaître oa avait songé à faire disparaître la trace des déchirures sur la photographie que j'ai été étonné. » Est-ce que M. Lauth n'a pas dit tout à l'heure qu'il était impossible de faire disparaître ces traces sur l'original ?
M. LE COMMANDANT Lauth. — Parfaitement.
M« Labori. — Qu'est-ce qui constitue une pièce authentique? Est-ce une photographie ou un original ?
M. LE COMMANDANT Lauth. — G'est uu Original.
XlL — Lauth renonce à maintenir l'imputation de fraude,
M« Labori. — Alors la question des déchirures n'a plus d'intérêt ?
M. LE COMMANDANT Lauth, — G'cst possible. Vous me demandez des explications pour savoir pour quel motif le colonel
Picquart a youIu faire telle ou telle chose, ce qa'il avait Tintention de fdire; c'est à lui de riudiquer.
M® Labori. — Puisque M. le commandant Lauth nous indique quelle est sa pensée.. .
M. LE Président. — Vous n'avez pas à discuter avec le commandant Lauth ; vous lui posez des questions, il y répond.
M« Labori. — C'est entendu, et je trouve qu'il y répond d'une telle manière que je n'ai en effet rien à ajouter.
M. LE COLONEL PiCQUART. — J'aurais un mot à dire. Je trouve que rien ne prouve mieux Tinexistence des intentions qu'on m'a prêtées, que la démonstration qui vient d'être faite par la défense, et qui montre plus parfaitement que c'aurait été illogique ; il ne peut entrer dans l'esprit de personne que j'aurais voulu faire une chose qui était impossible.
Jamais âérnonstration plus limpide ne fut offerte. L'inanité de la « demande d'un véritable faux à l'un de ses subordonnés par le colonel Picquart » est établie d'une façon péremptoire.
Ce subordonné était, ou un menteur qui avait créé le propos pour perdre son chef, ou simplement une mauvaise langue qui, ayant retenu un propos de son chef, avait eu l'idée de l'interpréter comme susceptible de préparer un faux.
Cependant, même dans Thypothëse la plus naturelle, celle de l'irréflexion du subordonné, il faut convenir que la manie du personnage est bien dangereuse.
Prêter à un de ses chefs des intentions perfides qui sont incompatibles avec la teneur de ses dires, suppose une belle dose non seulement d'irréflexion, mais encore d'imagination pour le mal.
Irréflexion et imagination pour le mal sont l'une et l'autre de fâcheux auxiliaires pour un officier chargé d'un service, tout de confiance.
Reprenons le Secondement de l'affirmation de Dru« mont:
394 LIVRE QUATRIÂME
« Il est prouvé que sans mandat, sans autorisation de ses chefs, le lieutenant-colonel Pîcguart a fait saisir des lettres du commandant Ësterhazy et fait prendre une carte de visite qui traînait chez lui par un agent qui s'était introduit dans Tappartement^ sous prétexte qu'il aurait pu être à louer. »
Cette affirmation porte sur deux faits : 1* une saisie de lettres sans mandat ; 2^ la saisie d'une carte de visite qui traînait, par un agent venu sous prétexte de louer Tappartement.
Le premier fait est une sottise, qui ne résiste pas à l'examen. Le colonel Picquart, comme chef du service des renseignements au ministère, avait mandat. II avait, en outre, l'autorisation de ses chefs pour la saisie des lettres d'Esterhazy, et il opérait avec leur assentiment.
Quant au second fait, l'initiative en avait appartenu à un agent qui n'avait pas cru commettre un acte délictueux, en s'emparant delà dite carte de visite. Cette carte de visite fut d'ailleurs restituée immédiatement par cet agent, sur l'observation spontanée du colonel Picquart.
Quant à la troisième affirmation de Drumont : « Le lieutenant-colonel Picquart a été convaincu par des témoignages écrasants d'avoir commis les actes les plus délictueux et les plus graves... » qui a pour base les deux assertions qui viennent d'être réfutées, elle s'écroule piteusement avec son corollaire tapageur, la comparaison rochef ortiste du malheureux a soldat qui a battu son caporal » avec le <f colonel qui a... »
Il y a quelque embarras à terminer honnêtement la comparaison, car la vérité est que le lieutenant-colonel Picquart n'a fait, en somme, que déplaire à Ësterhazy-
Ce dernier a su faire accepter son opinion par le général de Pellieux, véritable autruche qui endossait
iveuglément tous les dires d'Esterhazy, ainsi que par le commandant Ravary, fidèle imitateur de son précurseur étoile.
Pour être juste, il faut observer qu'Esterhazy avait rencontré un auxiliaire précieux dans sa tâche, àTégard de Pellieux et de Ravary, en la personne du commandant Lauth, le subordonné qui avait bénévolement affirmé que son chef lui avait donné Tordre de commettre un faux, affirmation que le général de Pellieux avait prise pour argent comptant sans l'approfondir.
Quel dommage que le général de Pellieux ou le commandant Ravary n'aient pas eu quelques grains de la sagacité qui avait permis à M" Clemenceau et Labori de mettre en évidence l'inanité des propos malveillants du commandant Lauth à l'égard de son ancien chef I