XIII. — Lâcheté du Président Delegorgue
M. le Président. — Vous êtes en désaccord tous les deux.
M® Clemenceau. — Permettez, monsieur le Président, ai-je bien entendu, vous avez dit : en désaccord /... Voici la deuxième fois qu'un délit se commet à cette audience, un témoin a été insulté par un autre témoin et je constate que le Président a dit seulement : ces témoins ne sont pas d'accord!
M. LE Président. — Vous constaterez tout ce que vous voudrez.
M® Labori. — Puisque M. le colonel Picquart, au moment où il est l'objet d'une interpellation comme celle que vient de lui adresser M. le colonel Henry, s'entend dire simplement ceci : « Alors, vous êtes en désaccord », je demande qu'il s'explique sans réserve.
M. LE COLONEL PicQUART. — Jc demande à m'expliquer et à dire aux jurés ce que signifie tout cela! (Mouvements divers.)
M® Labori, s*adressant au colonel Henry qui est placé devant le colonel Picquart et le cache aux regards des jurés, — Je prie M. le colonel Henry de vouloir bien se déplacer pour ne pas empêcher M. le colonel Picquart de s'adresser aux jurés.
M. LE COLONEL PicQUART, d'uu tou indigné, — Messieurs les jurés, vous avez tu ici des hommes comme le colonel Henry, comme le commandant Lauth et comme Tarchiviste Gribelin porter contre moi des accusations odieuses 1 Yous avez entendu le commandant Lauth émettre, sans preuves, une allégation aussi grave que celle qu'il a émise hier en disant que c'était moi — il n'en avait pas la preuve, — que ce devait être moi qui avais mis le petit bleu dans le cornet! Eh bieni messieurs les jurés, savez-vous pourquoi tout cela se fait?
Vous le comprendrez, quand vous saurez que les artisans de raffaire précédente, qui se lie intimement à l'affaire Esterhazy, ceux qui ont travaillé en conscience, je le crois, pensant qu'ils étaient dans la vérité, le colonel Henry et l'archiviste Gribelin, aidés du colonel du Paty de Clam, sous la direction du général Gonse, ont reçu du regretté colonel Sandherr — qui déjà, au moment de cette affaire, était atteint de la grave maladie dont il est mort depuis, — comme par une sorte de testament, au moment où il quittait le service, le soin de défendre, contre toutes les attaques, cette affaire qui était l'honneur du bureau et que le bureau avait poursuivie avec conscience parce qu'il croyait que c'était la vérité.
Moi, j'ai pensé autrement lorsque j'étais à la tête de ce service, et comme j'ai eu des doutes, j'ai voulu m'éclairer et j'ai cru qu'il y avait une meilleure manière de défendre une cause que de se renfermer dans une foi aveugle et souvent peu justifiée.
Messieurs les jurés, voilà je ne sais combien de temps, voilà des mois que je suis abreuvé d'outrages par des journaux qui •ont été payés pour répandre des calomnies et des erreurs...
M. Zola. — Parfaitement.
M. LE COLONEL PicQUART. — Pcudaut des mois, je suis resté dans la situation la plus horrible pour un officier; car je me trouvais attaqué dans mon honneur, sans pouvoir me défendre 1 Demain peut-être, je serai chassé de cette armée que
408 LIVRE QUATRIÈMB
j'aime et à laquelle j'ai donné vingt-cinq ans de ma yie I Gela ne m'a pas arrêté, lorsque j'ai pensé que je devais rechercher la vérité et la justice. Je Tai fait et j'ai cru rendre en cela un plus grand service à mon pays et à l'armée ! C'est ainsi que j'ai cru qu'il fallait faire mon devoir d'honnête homme !
Voilà ce que j'avais à dire. (Mouvements divers,)
Je suis sûr que MM. les jurés m'ont compris.
M. Zola. — Je l'espère.
M. LE COLONEL Henry. — Jc demande à m'expliquer. On vient de dire que le colonel Sandherr nous avait légué une succession sur une affaire D... ; il n'a jamais été question de cela entre le colonel Sandherr et les officiers du bureau ; chacun travaillait pour son compte, selon sa conscience, dans l'intérêt de la patrie et tout à fait isolément.
Quand le colonel Picquart vient nous dire qu'il a trouvé un petit bleu dans les papiers que j'ai reçus, je puis vous affirmer moi, sur tout ce que j'ai de plus sacré au monde, que je n'ai jamais vu ce petit bleu, jamais ce petit bleu n'a été reçu par moi et j'étais le seul à recevoir les papiers. Voilà ce que j'avais à vous dire.
M. LE COLONEL PicQUART. — Je demande à présenter une observation.
M. LE Président. — Monsieur le général Gonse, avez-vous des observations à faire ?
M. LK GÉNÉRAL GoNSE. — Jc u'aî qu'à confirmer ce qu'a dit le colonel Henry ; il n'a jamais été à la tête d'une machination, puisqu'on parle de machinations ou du moins que c'est sous-entendu. Nous avons fonctionné chacun pour notre compte et suivant notre conscience. Le colonel Sandherr était dans la plénitude de son intelligence quand il dirigeait le service à l'époque dont on parle.
Par conséquent, nous ne nous sommes jamais entendus et n'avons jamais cherché à falsifier la vérité. Au contraire, nous avons toujours cherché à la rendre aussi éclatante que possible ; c'est pour cela que je ne reviens pas sur la question dont on a parlé tout à l'heure et que, lorsqu'on a signalé le commandant Esterhazy, je n'ai pas hésité à rechercher la culpabilité et je l'ai fait dans l'ordre d'idées que j'ai déjà indiqué
ici. A ce propos, je dirai qu'il j a un fait singulier ; on parle toujours du petit bleu; ce petit bleu, qui est tant en question, a été trouvé yers le mois d'avril ou de mai, d'après ce que j'ai pu comprendre, c'est-à-dire que la pièce à laquelle le colonel Picquart attachait tant d'importance, puisqu'elle devait faire constater la culpabilité du commandant Ësterhazj, le colonel Picquart ne l'a montrée à moi, son chef, que le 3 ou 4 septembre de la même année. Mai, juin, juillet, août, cela fait quatre mois après l'avoir trouvée. Je me suis demandé à ce moment-là et me demande encore comment il se fait que le chef du service des renseignements, trouvant une pièce à laquelle il attachait cette importance, ne l'a pas signalée immédiatement à son chef et qu'il a mis quatre mois à me la montrer.
M. LE COLONEL PicQUART. — Mcs cxplicatious scrout très brèves. Je les ai données ailleurs et elles ont élé trouvées bonnes, car c'est la vérité. C'est au mois de mai que ce petit bleu a été trouvé, ou du moins reconstitué. J'ai dit ailleurs que Je ne me croyais pas fondé à porter contre un ofûcier français une accusation aussi grave que celle de trahison, avant d'avoir pris des informations. J'ai dit, au cours de l'enquête qui a été faite, qu'un deuil de famille très cruel avait interrompu mes investigations pendant près d'un mois et qu'un voyage d'étatmajor, auquel j'ai pris part ensuite, les a interrompues à nouveau.
J'ai dit , qu'au mois de juillet, j'ai rendu compte de la chose au général de BoisdefTre. Je ne voulais pas prononcer de noms ici, mais puisqu'il le faut, je dirai que le géuèral de BoisdefTre a approuvé d'abord par écrit, ensuite directement, ce que je faisais, et m'a dit de continuer ; car je lui avais parlé du petit bleu à ce moment. Donc, au mois de juillet et pendant tout le mois d'août, j'ai continué comme il m'avait dit. Je lui avais dit l'affaire et je lui avais même écrit : « Je n'en ai parlé à personne, pas même au général Gonse. » C'est alors qu'au commencement de septembre, lorsque j'eus fait un rapport écrit sur la question et que je l'eus soumis d'abord au général de Boisdeffre, j'ai été trouver sur son ordre le général Gonse à la campagne et 'e lui ai raconté l'affaire.
410 LIVAB QUATRIÈME
XIV» — En janvier 1897, Gonse écrit affectueusement à Picqiuiri.
M« Labori. — Je voudrais bien poser une question à M. le général Gonse. Voudrait-il nous dire pourquoi on ne s'est pas aperçu plus tôt de tous les faits dont il est question aujourd'hui avec tant de vivacité, et pourquoi on n*a pas fait plus tôt des reproches à M. le colonel Picquart?
M. LE GÉNÉRAL GoNSE. — Parcc quc je ne les connaissais pas complètement.
M^ Labori. — Pardon, monsieur le Président, M. le général Gonse connaissait-il à ce moment-là tout ce que M. le colonel Picquart avait fait à propos du petit bleu, et qu'est-ce qu'il en pensait?
M. LE GÉNÉRAL GoNSE. — Jc ne Ic savais pas du tout.
Me Labori. — Au mois de novembre 1896, M. le général Gonse ne le savait pas !
M. LE GÉNÉRAL GoNSE. — Jc l'ai SU après.
M® Labori. — Pardon. A quelle date?
M. LK GÉNÉRAL GoNSE. — Daus le courant de l'automne.
M® Labori. — De quelle année ?
M. LE GÉNÉRAL GuNSE. — 1898.
M* Laboki. — Pourquoi alors, postérieurement à cela, le général Gonse a-t-il écrit les lettres si affectueuses et si pleines d'encouragement, on peut le dire, qu'il adressait à M. le colonel Picquart, et comment explique-t-il le contraste qu'il y a entre l'attitude qu'il avait au cours de cette correspondance et l'attitude que nous lui voyons prendre à la barre aujourd'hui?
M. LE GÉNÉRAL GoNSE. — Parcc quc je ne connaissais pas tous les faits qu'on a reprochés au colonel Picquart.
M® Labori. — Quels sont ces faits?
M. LE GÉNÉRAL GoNSE. — Jc u'avais pas fait d'enquête; je ne savais qu'une chose; c'est que le colonel Picquart n'avait pas suivi complètement toutes les instructions que je lui avais données. Je savais aussi qu'il était pour ainsi dire hypnotisé par cette question Dreyfus-Esterhazy.
Je lui avais toujours dit de ne pas suivre cette piste dans les conditions qu'il indiquait ; il ne faisait pas complètement son service ; il était absorbé par cette affaire, et, comme vous l'a dit ici le chef d'Ëtat -major, on Ta envoyé en mission pour
chercher à rectifier son jugement. C'est dans cet ordre d'idées que je lui ai donné des indications à cette époque, car c'était un officier qui avait très bien fait son service jusque-là, et qui est susceptible de le faire très bien dans l'avenir, s'il le veut. Je n'avais jamais voulu proposer une mesure exagérée contre lui ; on l'a donc envoyé en mission, et, après sa mission, on l'a, conformément aux ordres du ministre, attaché au 4« tirailleurs, de façon à ce que, après avoir changé le cours de ses idées, j'espérais, et nous espérions tous, qu'il se mettrait au service des troupes, comme je le lui ai écrit, qu'il reprend i ait pied et redeviendrait ce qu'il avait été toujours, c'est-à-dire un bon officier.
Lorsque cette campagne à laquelle nous assistons aujourd'hui est devenue si active et si virulente, nous avons cherché de nouveau dans quelles conditions tout cela s'était passé, et c'est à ce moment-là — je ne sais pas exactement la date, attendu que je n'ai pas fait d'enquête judiciaire ni aucune espèce d'enquête officielle — que j'ai recherché d'où pouvaient provenir toutes les responsabilités. C'est à ce moment-là que j'ai appris tous les faits relatés ici ; quant aux dates, je ne puis pas vous les dire.
M® Labori. — Je désirerais que M. le colonel Picquart s'expliquât sur la première partie de la réponse de M. le général Gonse et sur la nature exacte des rapports qui ont eu lieu entre eux, au moment où s'échangeait la correspondance que la Cour et le jury connaissent. Je voyais tout à l'heure M. le colonel Picqu6urt qui me semblait éprouver le besoin de dire certaines paroles lors de diverses explications que donnait M. le général Gonse. C'est ce qu'il voulait dire à ce moment-là que je le prie de dire maintenant.
M. LE COLONEL PicQUART. — Voici .' le général Gonse disait qu'on m'avait chargé d'une mission et qu'on pensait qu'à la suite de cette mission, je pourrais rentrer dans la troupe. Il disait que cette mission était faite pour m'arracher à ce qu'il appelait l'hypnotisme qui me hantait, selon lui. Je ne puis pas entrer dans les détails de mon service, il ne m'appartient pas surtout de faire ressortir quelles sont les améliorations qui y ont été apportées à l'époque dont parle le général Gonse ; mais
il 7 a des choses très importantes et des résultats extrêmement importants qui ont été obtenus justement pendant la période durant laquelle je ne m'occupais que d'une affaire unique, paraît-il 1
Ensuite, le général Gonse dit que, pour changer le cours de mes idées, on m'avait envoyé en mission. Je sentais si bien que je n'étais plus en communauté d'idées avec mes chefs, et qu'il fallait changer tout à fait de direction, que j'ai supplié le général Gonse, dans une lettre du mois de janvier, de me faire passer entièrement dans la troupe et de ne plus me donner de mission, puisque à ses yeux je n'étais plus capable de remplir un service d'Etal-major. Le général Gonse ne l'a pas voulu. Dans une lettre très affectueuse, comme toutes celles qu'il m'a écrites, il me disait qu'après ma mission, je rentrerais dans la troupe, mais qu'il fallait continuer ma mission. Je l'ai continuée toujours et la continue, je crois, encore, puisque j'ai comparu devant le Conseil d'enquête comme attaché provisoirement au 4® tirailleurs.
M® Labori. — Je voudrais dire encore un mot à M. le général Gonse, ce sera le dernier. M. le colonel Henry, à propos d'un dossier secret, a raconté une scène qui se serait passée au ministère...
M . LR GÉNÉRAL GoNSE. — Est-ce quc vous me permettrez de terminer mes explications sur cette partie?
M*^ Labori. — Certainement, général.
M. LE GÉNÉRAL GoNSE. — Jc répète ce que j'ai dit, et je le maintiens. J'ai dit que c*était dans un but de bienveillance qu'on avait agi à l'égard du colonel Picquart; on lui avait continué la mission dont il parle jusqu'à ces temps derniers. Hier, il en a été question ici ; on a dit qu'il avait été envoyé sur les confins de la Tripolitaine dans un but que je ne qualifierai pas ; tout cela est du roman pur ; nous n'avons pas l'habitude d'envoyer faire tuer nos officiers pour rien du tout
Cette partie de sa mission résultait de la situation faite par la guerre de Macédoine, qui avait soulevé les esprits dans tout le monde mulsulman et particulièrement dans la Tripolitaine, où certains faits s'étaient passés. Nous avions le désir d'être ren-
seignés très exactement sur ces faits que nous n'avions appris que par une voie détournée.
On s'est dit tout naturellement : « Voilà le colonel Picquart qui est en Tunisie ! Il peut bien diriger sur la frontière un service d*informations pour savoir ce qui se passe de l'autre côté de la frontière. » On lui a donc dit d'aller dans le Sud. Il ne s'agissait pas d'aller se promener dans des parages dangereux, mais d'aller dans les postes où nous avons des officiers, qui circulent tous les jours très facilement d'un poste à l'autre. Le poste le plus éloigné, c'est celui qui s'appelle DJenenn. Il j a des officiers français qui restent là et circulent avec deux ou trois cavaliers à certains moments de l'année, selon que les tribus sont plus ou moins en mouvement. Jusqu'à présent, depuis l'occupation de la Tunisie, il n'y a jamais eu aucun accident.
Tel est le fait simple qu'on a présenté hier sous la forme d'un roman et même, je puis le dire, d'un conte de journal. Je ne sais plus qui a fait un article, très spirituel, du reste, au commencement de janvier, intitulé Gonse-Pilate. Cela me flatte. C'est une manière de parler, parce que le personnage n'est pas très intéressant ! Gonse-Pilate avait fait condamner un Galilèen, un centurion honnête (je n"indiquerai pas qui, mais vous le sentez bien) ; on lui avait signalé Barrabas, officier criblé de dettes, qui était le vrai coupable. Pilate n'a pas voulu substituer l'un à l'autre et a envoyé le centurion honnête chez les nomades pour tâcher de le faire tuer. Voilà le roman tel qu'on vous l'a présenté hier, mais c'est un roman. Il n'y a rien de plus faux.
XV» Le général Leclerc stigmatise la mission de Picquart aux
confins tripolitains»
M. LE COLONEL PiCQUART. — Jc demanderai à ajouter un mot à cette explication humoristique. Lorsque le général Leclerc a reçu l'ordre de m'envoyer à la frontière tripolitaine, il trouvait déjà depuis quelque temps que cette mission était singulière. Mais alors je dus m'expliquer, car le général me dit : a II faut que vous me donniez des explications t Qu'est-
«e qu'il y a là-dessoas ? » Par conséquent, ma mission ne paraissait pas si naturelle qu'on yeut bien le dire.
Je n'entrerais pas dans ces détails, si le général Gonse luimême n'y était pas entré. Je ne dis pas qu'on a voulu me faire tuer...
M. LE GÉNÉRAL GoNSE. — Ou l'a dit hier.
M. LE COLONEL PiGQUART. — — Je ue crois pas que le mot ait été prononcé par personne.
M. LE Président. — C'était le sens de la réponse du colonel Picquart.
M. LE COLONEL PicQUART. — Le général Leclerc me parla da prétexte pour lequel je devais aller sur la frontière et qui était je ne sais quoi... quelques cavaliers qu'on exerçait sur la frontière... et il me dit : u Cela n'existe plus, cela vient d'être démenti. Tout cela ne tient pas debout et je ne veux pas que vous alliez plus loin que Gabès. »
M. LE Président. — Avez-vous une question à poser, messieurs les défenseurs ?
M® Clemenceau. — Monsieur le Président, je me replace, si vous voulez bien, au moment où vous avez déclaré, par un euphémisme très apprécié, que les témoins n'étaient pas d'accord ; je parle du colonel Henry et du colonel Picquart présents à la barre. Il y a ici deux officiers de Tarmée française, qui sont en désaccord sur un point important; je demande au colonel Henry si j'ai bien compris tout à Theure et s'il nous a dit que, quelques jours après avoir vu le dossier sur le bureau du colonel Picquart avec M« Leblois, il avait parlé de ce fait au général Gonse ?
M. le colonel Henry. — Peut-être deux ou trois jours après, je ne me souviens pas exactement.
M« Clemenceau. — Je ne demande qu'un à peu près.
Le colonel Henry peut-il nous dire combien de temps après cette conversation avec le général Gonse, le colonel Picquart a quitté le bureau ?
M. LE COLONEL Henry. — Une huitaine de jours après, je crois.
M*^ Clemenceau. — Résumons, et nous aurons la vérité. La présence de M^ Leblois au ministère de la guerre...
XVI. — Terreur de la lumière manifestée par le président Delegorgm, — Spirituelle ténacité de Clemenceau,
M. LE Président. — Ce ne sont plus des questions que vous posez.
M' Clemenceau. — Je vais faire éclater la vérité.
M. LE Président. — Vous la direz dans votre plaidoirie.
M« Clemenceau. — Alors, retirez-moi la parole. J'afflrme que je vais faire éclater la vérité par les dépositions des témoins...
M. LE Président. — Posez des questions.
M^ Clemenceau. — Non.
M. le Président. Vous ferez ce que vous voudrez dans votre plaidoirie.
M« Clemenceau. — Alors, empêchez- moi de prendre la parole et je me tairai.
M. LE Président. — Je vous retire la parole au point de vue delà plaidoirie. 11 faut poser des questions, si vous voulez.
M® Clemenceau. — Je veux, par les dépositions des deux témoins qui sont en désaccord, apporter la preuve de la vérité.
M. LE Président. — Pas en ce moment-ci.
M« Clemenceau. — Mais...
M. LE Président. — Quand vous plaiderez.
M« Clemenceau. — Je prétends qu'en deux mots je vais faire savoir quel est celui des deux ot'ûciers en présence qui a commis une erreur involontaire. Je suis dans un incident, je m'y tiens.
M. LE Président. — Posez des questions. Vous n'avez pas la parole pour plaider.
M® Clemenceau. — Me retirez-vous la parole pour prouver la vérité ?
M. le Président. — Je vous ôte la parole pour plaider, je vous le répète.
M« Clemenceau. — Je me permets de vous poser cette question, monsieur le Président : il y a une contradiction absolue entre les dires de deux officiers de l'armée française... Je ne plaide pas en ce moment-ci.
M. LK Président. — Si. Vous n'avez pas la parole pour plaider. Déposez des conclusions, rien de plus.
M® Clemenceau. — Il y a une chose ici qui doit préoccuper tout le inonde : Deux ofticiers se sont donné un démenti ici; si vous m*accordez la parole, je vais en deux mots...
M. LK Président. — Non, déposez des conclusions; je ne vous accorde pas la parole.
Me Clemenceau. — Dans ces conditions, je me rassieds.
XVIL — Suite de la terreur du Frésident. — Labori aime la lumière autant que le Président en a peur.
M« Labori. — Et moi, je me relève !
Je veux m'expliquer très rapidement, avec vous-même, monsieur le Président. Me le permettez-vous et me permettezvous de vous faire connaître les raisons pour lesquelles je prends la parole ?
M. LE Président, — Est-ce pour plaider?
M« Labori. — Avec vous? Non, ce n*est pas pour plaider.
M. LE Président. — Pendant l'interrogatoire des témoins, vous ne pouvez que poser des questions.
Mo Glemrnceau. — Je vous demande pardon, Tarticle 319 nous permet de prendre la parole.
M. le Président. — Pas pour plaider.
M» Labori. — Il se présente un incident : je vous demande pardon, mais je voudrais vous adresser, monsieur le Président, respectueusement, des explications pour obtenir la parole de la manière que je l'entendrai, quand vous m'aurez compris.
M. i.E Président. — Maître Labori, vous n'avez la parole pendant le cours des débats que pour poser des questions...
Me Clemenceau. — Lisez l'article 319...
M. le Président. — ... mais vous n'avez pas le droit de plaider, vous le savez aussi bien que moi.
M® Labori. — C'est à vous, monsieur le Président des assises, qui êtes le maître souverain au point de vue de la direction des débats, et qui avez un pouvoir discrétionnaire, que je demande la parole, pour expliquer, à vous-même et à la Cour^ les raisons pour lesquelles j'ai voulu intervenir dans un
incident, et les conditions dans lesquelles je veux le faire. Je demande la parole.
M. LE Président. — Vous avez la parole pour expliquer vos questions, si vous en ayez à poser, mais vous n'avez pas la parole pour autre chose. Déposez des conclusions.
M® Labori. — Monsieur le Président, il n'est pas possible que dans une affaire de cette gravité, où tous les jours naissent et renaissent d'eux-mêmes des incideuts considérables et complexes, la Cour ne veuille pas nous permettre de nous expliquer par des raisonnements extrêmement clairs et topiques, au moment même où les témoins sont en présence du jury, parce que ces raisonnements peuvent nous conduire à la nécessilê de poser de nouvelles questions.
M« Clemenceau. — C'est cela.
M® Labori. — Dans ces conditions, et uniquement pour arriver à une question, mon confrère M° Clemenceau, et moi, avons besoin de la parole, non pas pour discuter ni pour « plaider », mais pour « exposer » une question et montrer ce que nous avons voulu dire aux témoins, afin que les jurés le comprennent.
M. le Prksidfnt. — C'est ce que je viens de vous dire.
M« Labori. — Je vous demande donc, non seulement pour moi-même, mais pour mon confrère M^ Clemenceau, la parole avec cette liberté et cette étendue ; et si M. le Président ne croit pas devoir nous l'accorder, j'aviserai aux moyens de faire respecter ici les droits de la défense.
M. LE Président. — Je vous ai dit que vous aviez la parole pour poser des questions et en expliquer le sens, mais pas pour faire des déductions.
M® Clemknceau. — Et l'article 319 !
M. LE Président. — Je le connais.
M« Clemenceau. — Messieurs les jurés, permettez-moi de TOUS lire l'article 319.
M. le Président. — Je le connais.
M® Clemenceau. — C'est pour les jurés que je veux le lire.
M. le Président. — Lisez si vous voulez ; ce sera pour les jurés, qui n'ont rien à y voir.
M® Laboki. — Messieurs les jurés ont tout à voir ici 1 Je
retiens cette parole ; je ne permettrai pas qu'on dise deyant le jury qu'il n*a rien à voir à quoi que ce soit de ce qui se passe ici. Si M. le Président maintient cette parole, je le prie de la répéter.
M. LK Président. — Les jurés n'ont rien à yoir dans la direction des débats.
M® Laborî. — Il ne s'agit pas de la direction des débats.
M. LE Président. — C'est à moi seul qu'appartient la direction des débats, vous entendez bien, et quand je tous dis que vous ne plaiderez pas^ vous ne plaiderez pas ! Je vous le répète une bonne fois.
M« Laborî. — Nous dirons ce que nous avons à dire.
M. LE Président. — Vous ne le direz pas, parce que jevons retirerai immédiatement la parole. Vous poserez des questions, rien de plus.
M® Laborî. — Vous dites que je ne dirai pas ce que j'ai à dire, quand ce sera conforme à la loi !
M. le Président. — Quand le moment de plaider sera venu.
M® Laborî. — Mais avant de plaider, est-ce que je n'aurai pas le droit de dire tout ce que j'ai à dire, conformémeat à la loi?
J'en demande acte et j'ai l'honneur de déposer des conclasions sur ce point.
XVllL — Clemenceau appelle à la rescousse l'article 3l9. U
Président Delegorgue est vaincu.
M« Clemenceau. — Je demande la permission de lire l'article 319 pour MM. les jurés.
Voici l'article 319, deuxième partie :
« Le témoin ne pourra être interrompu ; l'accusé ou son conseil pourra le questionner par l'organe du Président, après sa déposition, et dire, tant contre lui que contre son témoignage, tout ce qui pourra être utile à la défense de l'accusé. »
Monsieur le Président, conformément aux termes de cet article, je demande la parole pour dire quel est celui de ces deux offlciers qui est dans la vérité.
M. le Président. — Mais vous le direz dans votre plaidoirie.
! M® Glbmenobau. — Monsieur le Président, j'ai besoin de le ^' dire deyant ces deux officiers, parce que, si je ne me trompe, ^ l'un des deux me rectifiera.
J'insiste : Je demande la parole pendant que ces deux offi-
Ê: ciers sont à la barre. Je tous rappelle qu'ils se sont infligé un
démenti formel ; il n'y a rien de plus grave, dans la catégorie
^- des injures, qu'un officier disant à un autre officier : « Vous
t en avez menti I » Je demande la parole pour faire éclater
B la yérité sur cet incident. Je vous demande de me l'accorder
^ ou de me la refuser. Mais en présence de ces deux officiers...
M. LE Président. — Je vous refuse la parole pour plaider :
je vous le répète, il est inutile d'insister.
M® Clemenceau. — Je demande la parole dans les conditions
r que je viens de dire.
M. LE Président. — Je vous dis que non; retenez-le bien : je dis que non !
M® Clemenceau. — Monsieur le Président, je demande la parole pour poser une question, et prouver que l'un de ces deux officiers est dans Terreur.
M. LE Président. — Expliquez alors la question que vous allez poser, je vais la poser.
M® Clemenceau. — M. le colonel Henry a dit : « J'ai parlé au général Gonse de ce que j'avais vu dans le bureau du colonel Picquart, trois jours après avoir vu M® Leblois dans le cabinet du colonel Picquart. » M. le colonel Henry a dit : « M. le colonel Picquart a quitté le service, environ huit jours après que j'ai eu parlé au générai Gonse. »
Je fais remarquer au témoin, et cela va être le but de ma question, qu'en bonne arithmétique, huit et trois font onze, et que la visite de M* Leblois, cela est établi d'une façon indéniable, ne peut se placer qu'entre le 9 novembre et le 11, — 9 novembre, rentrée à Paris de M* Leblois ; 14 novembre, départ de M. le colonel Picquart ; — » cela fait cinq jours. Entre cinq et onze jours, il y a une différence de six jours. Il s'en faut donc de six jours, pour que l'affirmation du colonel Henry soit possible.
Je lui fais cette observation précise et je demande ce qu'il a à répondre : voilà ma question.
M. LE COLONEL Hknry. — J'ai ditdeuxou trois jours : ensuite le colonel Picquart est parti le 17.
M« Clemenceau. — Non, pardon : je demande à retenir la déposition du témoin. Il a dit...
M. LK COLONEL Henry. — Le colonel Picquart est parti le 17 novembre.
M® Clkmknceau. — Le colonel Picquart a dit le 14 : c'est facile à vériûer.
M. LK colonel Picquart. — J*ai quitté mon service le 14, j'ai quitté Paris le 16.
M« Clemenceau. — Cela fait toujours quatre jours de différence.
M. lE colonel Henry. — Ah, quatre jours?
M® Clemenceau. — Ah, quatre jours I pour savoir si un officier a dit la vérité, cela est important.
M. LE COLONEL Henry. — J'ai dit la vérité. M. le colonel Picquart est parti le 17.
M« Clemenceau. — Quand a-t-il quitté le service ?
M. le colonel Henry. — Je Tai encore vu le 16 et le 17, dans tous les cas, au moins la veille.
M LE COLONEL PicQUART. — J'ai quitté le service le 14 ; je l'ai remis dans les journées du 15 et du )6 au général Gonse.
Je su's parti dans la soirée du 16, j'ai quitté Paris dans la soirée du 16 Et le général Gonse avait reçu de mes mains ce dossier secret, d'après la déposition qu'il a faite lui-même, quelques jours avant mon départ.
M. LE COLONEL Hknry. — Je ne parle pas du dossier secret; vous voyez bien que c'est le 17 qu'il est parti 1
M® Laboki. — C'est le 16.
M. LE COLONEL Henry. — Vous compreucz que je ne précise pas à un jour près ; je n'ai pas dit des dates.
M<^ Clemenceau. — Permettez-moi de poser une question, et vous verrez que, d'après un témoin que vous ne récuserez pas — c'est vous-même — nous parlons du dossier secret.
Monsieur le Président, voulez-vous me donner la parole pour poser une question sous cette forme : Je vais lire d'abord la déposition du colonel Henry à cette audience, d'après la sténographie, puis je poserai une question.
« Quel était donc ce dossier ?
» M. Hknrt. — C'était un dossier secret.
» M. Zola. — Relatif à quoi?
9 M. Hknry. — Un dossier secret.
» M. ZoL\. — C'était le dossier de l'affaire Dreyfus?
« M. Henry. — Non, le dossier Dreyfus est sous scellés depuis 1895 : il n'a jauiaisété décacheté, à ma connaissance du moins. > Or, à Taudience d'aujourd'hui, M. le colonel Henry nous a dit, il a répété, que c'était si bien le dossier secret Dreyfus, que de ce dossier sortait le document libérateur : a Cette canaille de D... »
Je demande au colonel Heni*y comment il peut concilier sa déposition d^aujourd'hui avec sa déposition d'il y a deux jours?
M. LE COLONEL Henry. — Jamais la pièce « canaille de D... » n'a en de rapport avec le dossier Dreyfus. Je le répète: jamais, jamais, puisque le dossier est resté sous scellés depuis 1895 jusqu'au jour où, au mois de novembre dernier, M. le général de Pellieux a eubesoin du bordereau pour enquêter au sujet de rafifaire Esterhazy ; par conséquent, la pièce « canaille deD... » tt'a aucun rapport avec l'affaire Dreyfus, je le répète.
Alors, je me suis mal expliqué, ou on m'a mal compris. Mais je répète, devant ces messieurs, que jamais ces deux pièces, le dossier Dreyfus et la pièce « canaille de D... », n'ont eu aucun rapport. Je vais d'ailleurs m'expliquer sur ce dossier; il y a déjà longtemps que j'en prends la responsabilité. {S^ adressant à a* Labori.) Voalez-vous permettre, monsieur le défenseur?
M^ Labori. — Certainement, monsieur le colonel.
XlX. — ' Allons-y, — Distinction subtile du « dossier secret » et du a dossier Dreyfus ». — Cl l'histoire du « dossier secret » opposé à sa légende, — Ci l'évocation d^un « troisième dossier secret » encore plus secret que les deux précédents. — Sandherr
\ a parlé une seule fois de ce troisième dossier à Henry et lui a fait jurer de n'en jamais parler, — Henry ne sait pas ce
i ' qu'est devenu ce troisième dossier, — Serait-ce Vun des fameux
; dossiers « B numéro i i» et B numéro 2 » portés par Pauffin à
^ r Intransigeant ?
p; M. LE COLONEL Henry. — Eh bien, allons-y !