MILITAIRES CONTRE MILITAIRES
Samedi dernier, lorsque Billot est monté à la tribune comme un ministre qu'on fouette, il ne se doutait probablement pas dans quel but Ernest Roche et moi nous l'y avions amené.
Nous savions que lé plan des défenseurs de Zola, c'està-dire de Dreyfus — car le premier n'est là que pour faire le jeu du second — était d'invoquer les réticences et les tergiversations du ministre de la guerre pour en conclure que le gouvernement lui-même n'était pas loin de croire à l'innocence du condamné et de réclamer la révision de son procès.
C'est pourquoi, supposant que Jaurès, qui —le diable si je devine pourquoi — s'est jeté dans le camp desréhabilitateurs du traître, allait arguer des hésitations de Billot, nous avons obligé celui-ci à se prononcer catégoriquement sur le cas du client de la bande à Reinach.
Il s'est vu, rinterpellation sur la gorge, contraint de reconnaître enfin que le Dreyfus avait trahi et d'affirmer que jamais il ne prêterait les mains à la revision du procès de ce dernier.
Cette parole, arrachée au chef de Tarmée par la peur de se la mettre tout entière à dos, n'en a pas moins complètement désorganisé la défense de l'écrivain toqué que le Syndicat a poussé en avant et qui se trouve, à cette heure, avec le tortueux Leblois pour support et l'inculpé Picquart pour bouclier.
M® Labori comptait sans aucun doute étayer sa plaidoirie sur Tattitude flottante du gouvernement et grâce à rinitiative d'Ernest Roche, voilà que le gouvernement lui fait faux bond.
Notre tactique devrait donner un peu à réfléchir à l'impétueux avocat, qui en a jusqu'ici manqué totalement.
Aussi Jaurès, dont plus que personne j'admire le talent et que je déplore de voir dans cette bagarre, en a-t-il été réduit à tomber à bras raccourcis sur le cléricalisme et le militarisme.
Son long discours, dont sa déposition n'était que le prétexte, se réduit à ces quatre lignes :
« Il y a tout lieu de croire que Dreyfus est coupable, Il mais j'ai une telle horreur du militarisme et du cléri- |] calisme que j'aime encore mieux admettre qu'il est innocent. »
Seulement il est difficile de comprendre en quoi le cri des amis et des défenseurs de Zola : « Vive le colonel Picquart ! » est moins une démonstration de militarisme que celui de «Vive le colonel Henry I » puisque tous deux sont officiers.
Le sabre de Tun me paraît même infiniment plus dangereux que celui de l'autre, attendu que M. Picquart a été pris manipulant de fausses cartes postales sur lesquelles il a tenter d'apposer de faux timbres de la poste; qu'il est au Mont- Valérien pour ces actes qui frisent le crime, tandis que le colonel Henry a précisément contribué à démasquer les odieuses et lâches manœuvres par lesquelles toute une association de malfaiteurs essayait de perdre le commandant Esterhazy, qu'ils avaient choisi pour victime.
Je ferai, en outre, observer que cette tendresse subite des ennemis du militarisme pour l'ex-capitaine Dreyfus n'est pas moins extraordinaire : ce dernier, une fois réhabilité, devant nécessairement rentrer dans Tarmée avec son grade et même un grade supérieur, les campagnes coloniales comptant double.
De sorte que ce sont eux qui promènent sur un pavois deux militaires, dont celui-ci condamné, celui-là sur le point de Têtre, et c'est nous qui sommes accusés de militarisme.
On ne donne pas impunément au bon sens de pareils crocs-en-jambe.
Quant au reproche de cléricalisme, où la même bonne foi éclate, il est réellement stupéfiant dans la bouche de gens qui marchent sous la haute protection de Méline, de Billot et de Milliard, membres principaux du minis-
re le plus clérical dont notre pauvre France ait été 'fligée depuis le Seize-maî.
Oui, personnellement, j'ai été incriminé de cléricasme par ces journaux de macadam qui servent de irches quand on les allume et qui servent encore de irche... quand on ne les allume pas.
Il est vrai que ces ennemis des cléricaux ont pour éfenseur et pour soutien le même Billot et le même [illiard, qui arrêtent de leur mieux les poursuites comlencées contre le lieutenant colonel Picquart pour mtes sortes de méfaits, et contre Mathieu Dreyfus pour intatives de corruption opérées sur le colonel Sandherr.
Et je suis tellement clérical que ces cléricaux m'en- )îent à Sainte-Pélagie comme gage de leur sympathie ivers Boule-de-Suif et ses complices, qui sont les leurs.
Quand la déloyauté prend de telles proportions, elle 3 relève plus que d'un haussement d'épaules.
Aussi, après toutes les machinations, falsifications écritures, calomnies, tous les mensonges etfauxtémoiaages dont s'est composée la campagne de trahison qui ure depuis quatre mois, la question re^^te-t-elle ce qu'elle 'a jamais cessé d'être et qui se résume à ceci :
« Pour croire à Tinnocence de Dreyfus, il faut être un nbécile, et pour la proclamer quand on n'y croit pas, il lut être un coquin. »
Rochefort adoptait carrément la version chère à Drulont, de « Picquart manipulant de fausses cartes posées, sur lesquelles il a tenté d'apposer de faux timbres e la poste »; mais, de sa part, cette adoption ne tirait as & conséquence.
Rochefort n'a jamais posé pour un émule de Luther ou B Mahomet. Ses boutades ne font pas doctrine, môme à îs yeux. Aussi nous dispensons-nous, à son sujet, de 'Commencer l'opération opérée à propos de Drumont.