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» La conception ô priori est un enfantement des idées propres et qui existent indépendamment de l'extérieur ; ce sont ces idées innées, idées propres, idées de don divin, qui constituent le moi. »
Vous avez compris, je l'espère, et vous comprenez tout de suite ce que cette philosophie, si clairement enseignée a dû produire.
l'aurais bien pu vous dire tout de suite qu'il y a des gens qui s'imaginent avoir la science infuse, c'est-à-dire qui croient savoir sans avoir étudié; mais je ne vous aurais pas donné la moindre idée des individus dont je veux vous parler. Les gens qui se croient la science infuse sont tout simplement des paresseux impertinents ; mais ceux dont je cause sont d'une nature bien autrement relevée. Ils sont des moi (le moi est indéclinable; ; ces moi, en vertu de la philosophie allemande de M. Cousin, n'ont jamais rien appris, rien étudié, et sont nés tout savants, tout habiles, tout inspirés; ils savent par instinct, comme les chiens et les ânes; Dieu les a doués, comme les castors et les fourmis; ils n'ont pas, à proprement parler, de nom, mais on les désigne par la périphrase suivante : -- Cet homme, ou cette femme, a le sentiment de l'art.
Qu'est-ce que c'est que l'art? où commence-t-il? où finit-il? comme disait l'abbé Grégoire de la légitimité f qu'est-ce qui est dans l'urt; et qu'est-ce qi»' est hors de l'art? Vous ne me le direz pas, vous ne me l'expliquerez pas; cela ne, se définit pas, cela se sent; demandez plutôt à ceux qui ont le sentiment de l'art.
Cette école du sentiment de l'art s'est prodigieusement propagée depuis une dizaine d'années, et je connais une foule de Limousins qui sont partis du pied gauche avec le dessein prémédité d'avoir le sentiment de l'art : celui-ci de l'art musical, celui-là de l'art architectural, celui-ci de-
l'art de la peinture et de la sculpture. Ces grandes divisions une fois établies, il s'est formé des subdivisions de ce sentiment. En voici qui ont le sentiment de l'art italien ; ceux-là, de l'art flamand; ceux-ci, de l'art étrusque ; ces autres, do l'art gothique ; ces derniers, de l'art rococo, ou mOme de l'art rocaille, qui est une nuance de l'art Louis XV bien éloignée de l'art renaissance.
Il y eut dans les commencements de celte superbe doctrine, qui criait, jugeait, parlait et écrivait par intuition, une foule de barbes et de chapeaux pointus (le chapeau coiffant lu barbe) qui en semèrent le grain dans le monde. ■ Il germa parmi tous ceux qui, ne sachant rien et ne voulant rien apprendre, étaient bien aises d'être prodigieusement instruits. Pas mal de jeunes filles et une assez grande quantité de femmes mariées, incapables de tout, même de plaire à un collégien, se li\Tèrent à cette nou- Telle philosophie. Comme les dents du dragon de Cadmus, qui firent pousser des bataillons tout armés, avec le sabre et la giberne (je compte prouver, dans mon nouveau traité d'archéologie nomade, que les Grecs des temps héroïques connaissaient la giberne), il poussa tout à coup une moisson de femmes tout armées d'appréciations, d'émotions, de palpitations, de convulsions, et surtout de conversations artistiques.
Malheureusement, nées comme les bataillons des deots du dragon, elles ne s'entre-tuérent pas comme ceux-ci, et, à l'heure où je vous parle par écrit, il y en a des myriades qui encombrent le monde et les salons. C'est, à proprement parler, ce que nous appelons le Bas-Bleu artistique.
Je fais toujours une énorme différence entre la femme qui gratte du papier pour faire bouillir son pot et la femme Bas-Bleu littéraire; de même je laisse un abîme entre
celle qui peinturlure de la toile pour faire cuire son rôt et le Bas-Bleu artistique.
Ce dernier a beaucoup des allures du premier, si ce n'est que l'art ou les arts dont il s'occupe étant d'une matérialité visible, il y a en ce Bas-Bleu quelque chose de plus étrangement saugrenu que dans le premier.
L'œil fixé sur un tableau ou une statue, le Bas-Bleu artistique se permet des phrases comme celles-ci :
« Ce gladiateur manque d'harmonie et de proportions. Voyez cette dislance de l'aine au genou (la démonstration digitale accompagne la parole) ; c'est impossible, un homine n'est pas fait comme ça. »
Autre : « Qu'est-ce que c'est que ce prétendu tableau du sac de Rome? il n'y a pas une idée d'art là-dedans : ces Barbares qui boivent sous un platane et qui se font servir par des dames romaines sont stupides, et les femmes qui les servent sont encore plus stupides. Il n'y a pas dans cet acte brutal la moindre pensée d'avenir. C'était le cas de montrer le mélange des races blondes avec les races brunes, qui a produit les populations modernes. »
JE L'AI ENTENDU. C'était une grande fille de dix-huit ans qui l'a dit.
Cependant il faut dire que le Bas-Bleu de cette force est rare, et que la nuance la plus nombreuse est la nuance mystique et chrétienne. Celui-là a un amour prodigieux pour tout ce qui est long, maigre et effilé comme une colonnette gothique; et presque tous possèdent sur leur cheminée un long morceau de plâtre plissé, ayant dei ailes de perdrix et une tête de poitrinaire ; c'est un chefd'œuvre de l'art dont elles ont le sentiment. i
Du reste, ces malheureuses sont punies par où elles pèchent ; elles se font toutes peindre par des gaillards d'ar-
listes qui ont aussi le sentiment de l'art, d'où il résulte qu'elles ont le bonheur de se voir sous la figure d'intéressants cadavres à qui on a ouvert les yeux et qu'on n'a pas encore déshabillés. Cette école a singulièrement fait renchérir dans le commerce le bistre et le bleu de cobalt. Demandez plutôt à mon éditeur.
Vous suvez que j'aime assez l'anecdote; il faut que je vous en raconte une qui m'est personnelle et qui a rapport à un de ces sublimes Bas-Bleus artistiques.
Il y a un an je rencontrai, sur un bateau à vapeur, une femme dont le mari était avoué. Il était Français, j'étais Français, nous étions Français, et comme nous voyagions sur le BIÙD allemand, nous nous parlâmes sans nou connaître. Le mari était un fort aimable homme, sans prétention, qui demandait tout simplement à son voyage de lui montrer du pays; trouvant ceci bien, ceci mal, cela indifférent, et appréciant particulièrement le vin du Pihin. Cette sympathie nous rapprocha, et nous dînâmes ensemble. Quant à madame son épouse, elle ne quitta pas le pont du bateau à vapeur, attendu que, par sentiment de l'art, elle ne voulait pas perdre une seule des admirables ruines qui bordent ledit Rhin très-allemand. En apprenant que j'étais un homme de lettres et que j'avais eu l'infamie de diner avec son mari, cette dame me projeta un regard de mépris si profond, que je me retirai tandis qu'elle trépignait du derrière sur son banc comme s'il avait joué à « trois petits pâtés, ma chemise brûle ! » en s'écriant : « Voyez ce rocher, comme il se mire dans les flots bleus! (nota bene : le Rhin est vert comme une huître), et les déchirements de la roche, comme ils sont désolés et furieux. Voilà l'art comme je le conçois ! »
Je me réfugiai à l'autre extrémité du bateau et me garai dudit Bas-Bleu artistique.
Je perdis la crainte de ce cauchemar à Mayence, où je crus qu'il s'arrêtait pour écouter les valses de la musique autrichieune. Je n'y pensais plus, lorsque j'arrivai à Cologne. Comme tout curieux le doit, j'allai visiter les curiosités de cette ville fort curieuse, et entre autres le célèbre tableau de Piubenj, représentant le supplice de saint Pierre. Nous arrivâmes dans le chœur. J'étais avec une dame qui mettait comme moi toute la bonne foi possible dans ses émotions, admirant à son goût et craignant de blâmer de peur d'ignorance. Nous arrivâmes devant l'illustre tableau avec quelques curieux comme nous, et nous voyons une grosse peinture, lisse, plate, sotte. Nous noas regardâmes la dame et moi ; mais ni l'un ni l'autre nous n'osâmes parler. Ce silence voulait dire : Nous sommes des ignorants en peinture, et qui plus est nous n'avons pas le sentiment divin de l'art; ceci est un tableau de Rubens, ceci est un tableau immortel, c'est nous qui sommes des ânes : taisons-nous et regardons mieux.
Nous voilà donc tournant autour du tableau, cherchant du jour, nous approchant, nous éloignant et nous regardant en dessous d'un air confus. Tout à coup nous entendons pousser un cri.
— Haaaaah ! ah !... que c'est beau !
Je me retourne et je vois le Bas-Bleu qui se contorsionne, qui crie, qui parle, qui empile les éloges sur les éloges : expression, dessin, couleur, magnificence, émotion, sublimité, vie, hardiesse, perfection, rayonnement de la sainteté, cri de la chair, résignation du martyre ! elle voyait tout ,:ela sur cette toile. Nous regardions de nos yeux bourgeois sans rien voir. Le féroce Bas-Bleu nous aperçoit alors, et indignée, de la tranquillité de notre nonadmiration, elle se rue en un torrent d'épigrammes sur les gens qui croient voir et ne voient pas. C'était à fuir, et
nous allions fuir, lorsqu'un monsiour en bas de soie noirs et en habit noir vient à nous et nous dit d'un air discret :
— Foulez voir l'atmiraple dableau de Rupcns?
— Ya. . . lui dis-je à tout hasard.
— C'est teux thalers.
— Soit, sept francs cinquante.
J'exhibe deux thalers. Alors le monsieur passe derrière lé maitrc-autcl, et voilà que Fimmense toile devant laquelle le JBas-Bleu continuait ses exclamations furibondes se met à tourner sur un pivot, et voilà un autre tableau, le tableau de Rubens, le vrai tableau, qui se présente à nous. L'autre n'est qu'une copie détestable, qu'on voit pour rien, et qui est faite pour les pauvres et les Bas-Bleus.
J'allais confondre le mien, mais il s'était eniui emportant son sentiment éclairé de l'art.
Du reste, celui-ci est d'une espèce assez vulgaire. Le plus distingué est le Bas-Bleu artistique qui s'éprend d'une note et d'une manière ; et dans cette catégorie le Bas-Bleu de l'art chrétien est assez curieux. Selon lui, les portraits de M. Dubuffe sont immoraux. Il n'estime que la grâce artistique des peintres au jaune et au maigre. Le laid est son culte, il y met toute la passion de l'amour-propre.
D'un autre côté, il y a le Bas-Bleu artistique attaché à la spécialité des vieux bijoux, des vieux meubles, des vieilles tentures, de toutes les vieilleries qui coûtent beaucoup d'argent. Ceux-là ont un autre vocabulaire que les premiers : pour eux les choses ont du style, du caractère, de l'époque, de l'accent ; c'est à eux qu'on doit ces horribles petites culections de bric-à-brac qu'on voit dans certains boudcfirs de la Chaussée-d'Antin. Ils y font passer la fortune présente de leur mari et la dot future de leurs enfants, et j'en ai vu qui étaient aussi jaloux d'un flacon d'émail du xvi« siècle que d'autres le seraient d3 leur amant.
Je ne crois pas qu'il y ait encore de Bas-Bleu artistique écrivant; cette espèce de Bas-Bleu n'en est encore qu'au professorat; mais il s'en dédommage par la cruauté et l'absolutisme de ses doctrines. En général, il a une passion pour tout peintre qui est ce qu'on appelle excentrique, et ce mot représente toujours pour lui l'absence de certaines qualités. Ainsi, jamais un Bas-Bleu ne se passionnera pour un peintre qui réunira à la fois la couleur et le dessin ; mais il y a des Bas-Bleus qui se ronneraiea' corps et biens à M. Delacroix ou à M. Ingres, par ce]? seul que M. Delacroix dessine à côté de ses tableaux et qut M. Ingres se garderait bien de peindre les siens d unt couleur possible. Il faut dire aussi que cette espèce de Bas-Bleu fraternise volontiers avec le Bas-Bleu littéraire, et qu'on en a vu qui avaient l'air de se comprendre les uns les autres. Et puis qu'on dise que nous ne vivons plus dans un siècle de mérite !
Pour clore cette longue liste, je dois aire que le Bas- Bleu, tel que nous l'avons dépeint dans ses diverses natures, existe à toutes les hauteurs de l'échelle sociale, depuis l'échoppe du savetier jusqu'au salon de la duchesse Changez les habits, brodez les robes, dorez les cuivres^ mettez des diamants en place d'oripeaux, agrandissez le cadre, élevez le piédestal, partout et en tout lieu, marie ou non marié, alTrinchi ou émancipé, vierge ou martyr, le Bas-Bleu est toujours le même — un être froid, sec^ égoïste, personnel, envieux, vaniteux, méchant, à de très-rares exceptions; il a ou il n'a pas de talent, c'est une question tout à fait indépendante de ses qualité" morales.
Voici un état tout à fait nouveau, une existence qui n'a pas d'antécédents, comme la plupart de celles dont on s'occupe dans ce livre. L'écolier de la Sorbonne du quinzième siècle est l'ancêtre pittoresque de l'étudiant; l'avoué descend en ligne directe du procureur et a recueilli exactement tout l'héritage; le dandy n'est qu'une transformation du raffiné, du muguet, du roué, de l'homme à la mode, de l'incroyable et du merveilleux; et l'académicien de nos jours n'est qu'un dérivé très-altéré des grands écrivains du dix-septième siècle. Mais l'àme méconnue ne se trouve pas au delà de notre époque, j'ose môme dire, au delà de notre littérature. Ce n'est pas non plus une importation comme le lion, le touriste, l'amateur de course; c'est un produit indigène de notre industrie littéraire: l'âme méconnue appartient à la France; elle appartient au peuple le plus gai et le plus spirituel de la terre, à ce qu'il dit.
Peut-être que si les Anglais étaient moins occupés à nous souQler nos plus petites inventions mécaniques pour en faire des moteurs colossaux de fortune; peut-être que /ils n'avaient pas à nous enlever notre commerce des lins, notre fabrique de soies, et que s'ils n'étaient pas en quête
de quelque lentille monstrueuse pour donner aux rayons de leur mauvais soleil borgne une chaleur qui pût mûrir la vigne, et transplanter dans les marécages d'Ecosse les récoltes de Bordeaux; peut-être, dis-je, que, s'ils n'étaient pas occupés à tout cela, ils pourraient encore nous disputer la vocation de l'âme méconnue. En effet, le premier germe de cet être réel et fantastique tout à la fois, se trouve peut-être dans les œuvres de leur grand Byron. Mais, il faut le reconnaître, c'est la graine d'une fleur poétique que nous avons seuls recueillie; et, tandis que ces pauvres gens, tout préoccupés d'intérêts vulgaires et matériels, ramassaient à nos pieds les inventions de toute sorte de M. Brunel, que nous y avons laissées dédaigneusement, nous enlevions à leur barbe cette admirable semence pour la répandre et la propager sur notre sol.
Il faut le reconnaître, la culture a été bonne; il y a eu de profonds sillons tracés à bec de plume, il y a eu engrais de poésies mélancoliques, fumiers de romans : aussi, comme elle a grandi, prospéré, msltiplié! L'ivraie le dispute au bon grain, et l'étoufferîi bientôt. Qu'est-ce donc que l'âme méconnue ? Je vais tâcher de vous l'expliquer.
Ce n'est pas sans intention que je l'ai comparée à une fleur (il y a des fleurs très-laides et qui sentent mauvais). En effet, comme la fleur, elle est des deux sexes : il y a l'âme méconnue homme et l'ame méconnue femme.
L'âme méconnue homme est assez rare, et ne pousse guère que dans la zone littéraire. On la qualifierait mieux peut-être en l'appelant génie méconnu, attendu que les individus de cette espèce appellent génie tout ce qu'ils pensent, tout ce qu'ils sentent, tout ce qu'ils disent. Cependant ce nom n'est pas généralement adopté. Les pères
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de famille les appellent des fainéants; les ^eos d'affaires des imbéciles, et les marchands de modes les confondent quelquefois avec les poètes. Donc, si nous en avons parle, c'est pour prier nos confrères en botanique morale de vouloir bien diriger leurs observations sur ce genre de végétaux, si par hasard il en tombe quelque individu sous leur loupe.
Je ne m'occuperai donc que de l'âme méconnue femme, dont la multiplication mérite de fixer les regards du philosophe.
L'ùmc méconnue femme est, en général, d'un aspect plutôt bizarre qu'agréable. Elle affecte des formes insolites et cepcûdant très-diverses. Toutefois, la plus commune se reconnaît aux signes extérieurs suivants : des robes d'un taffetas bistre passé, ou de mousseline laine noire et rouge, un chapeau de paille cousue orné de velours tranchant, des gants de filets, très-peu ou point de cols ou de collerettes : tout ce qui est linge blanc lui est antipathique; UQ lorgnon d'écaille suspendu au cou par un petit cordon de cheveux, une broche avec dessus de cristal où il y a des cheveux, bague où il y a des cheveux, bracelets tissus de cheveux, avec fermoir enfermant d'autres cheveux : l'àme méconnue a énormément de cheveux, excepté sur la tête. Le peu que les profondes rêveries lui en ont laissé pend à langlaise le long de joues creuses et d'un cou remarquablement long et fibreux. L'auréole des yeux est d'un jaune sentimental et terreux, que les larmes ne lavent pas toujours suffisamment ; la main est blanche, tachetée d'encre à l'index et au médius, et légèrement bordée de noir à l'extrémité des ongles. Quant à ce parfum de femme que don Juan percevait de si loin, il nous a paru sensiblement altéré en elle par l'absence de toute espèce de parfums.
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En général, l'âme méconnue ne prend toat son développement que fort tard, entre trente-six et quarante ans . C'est une fleur d'automne qui souvent passe l'hiver et résiste aux frimas qui blanchissent sa corolle On cite cependant quelques exemples d'âmes méconnues qui ont fleuri au printemps, de dix-huit à vingt ans. Mais ce n'a pu être qu'à l'aide d'une chaleur factice, d'une culture forcée, chauffée de romans dévorés en cachette, qu'on a pu obtenir de pareils résultats; et encore, le plus souvent, avortent-ils complètement à la moindre invitation de bal, et il suffit de les transporter à cet âge dans le terrain solide du mariage pour les transformer complètement.
Il n'en est pas de même de l'âme méconnue qui s'est développée à son terme; et celle-ci a cela de particulier, que, lorsque au lieu d'être transportée dans ce terrain légitime dont nous parlions tout à l'heure, elle y vient d'elle-même, elle est d'autant plus vivace et plus dévorante.
Toutefois, avant d'aborder la partie philosophique de cette analyse, il convient de dire quelque chose des lieux où se plaît l'âme méconnue. Elle aime les chambres closes où les bruits de l'extérieur arrivent difficilement et d'où les soupirs intérieurs ne peuvent être entendus. L* vivacité du jour lui est insupportable comme aux belles-de-nuit, et elle se ferme comme elles sous un voile vert, si par hasard elle s'y trouve exposée; mais elle s'arrange pour vivre presque toujours dans un clairobscur profond : elle se le procure au moyen de jalousies constamment baissées, de rideaux de mousseline d'autant plus propres à cet usage qu'ils le sont moins. Pardonnez-moi ce calembour : c'est Odry qui me l'a prêté.
Dans ces mystérieux réduits, il y a une foule de petits
objel3 inutiles et précieux, et dont l'âme méconnue pourrait seule expliquer la valeur. Quelquefois un cruciGx, souvent une pipe culottée, de ci de là un bouquet flétri, une boucle de pantalon, une image de la Vierge, un nécessaire de travail dont on a enlevé la partie utile pour en faire une cassette à correspondance, des éventails ébréchés et un poignard en guise de coupoir, quoiqu'elle no lise jamais de livres neufs et qu'elle les loue tout crasseux et tout déchirés au cabinet de lecture, ni plus ni moins que si elle était portière ou duchesse.
Maintenant que je crois avoir établi quelques-uns des éléments physiques de l'existence matérielle de l'âme méconnue, je crois pouvoir aborder les intimes secrets da son existence morale. Ici le champ est immense, par son étendue et par ses détails. La pensée de l'âme méconnue vole des régions les plus basses des affections illégales aux régions les plus éthérées des rêves d'amour mystique; et dans ce vol à perte de vue, chaque mouvement est un mystère, chaque effort une douleur, chaque mot un problème, chaque aspiration un désir illimité, chaque soupir une conhdence. Qui pourrait dire en effet eut ce qu'il y a dans les paroles ou les gestes d'une âme (ïiéconnue, dans sa pantomime éloquente ? Qui pourrait Oirtout comprendre les mystères et la sublimité de son onmobilité et de son silence ? C'est alors qu'elle ne re- ,inue pas et qu'elle ne dit rien, que tout ce volcan qu'elle porle en elle gémit, brûle, se roule, s'embrase, la dévore, bondit, et finit par éclater par un regard jeté au ciel, comme une colonne de lave qui emporte avec elle les cendres de mille sentiments consumés dans cette lutte intérieure. Heureusement que l'âme méconnue en a tellement à consumer, que la matière ne manque ïamais» l'inceudie.
Quant à l'histoire de l'âme méconnue, avant d'arriver à sa perfection, elle est toujours un abime où l'œil cherche vainement à pénétrer; dans sa bouche, elle se résume toujours en ces mots : j'ai souffert ! ! ! Mais quant à la nature de ces souffrances, c'est un mystère qu'on ne peut guère apprendre que de quelque sage-femme indiscrète, ou de la Gazette des Tribunaux. L'âme méconnue est indifféremment fille, femme ou veuve.
Mais quel que soit celui de ces états auquel elle appartienne, il y a toujours, dans son passé, un, souvent deux, quelquefois quatre ou cinq de ces grands malheurs qui pèsent sur son existence.
A l'état de fille, l'âme méconnue est le châtiment des vieux célibataires qui ont été libertins. Quand l'âge a usé leurs forces, trop vieux pour chercher un refuge assuré dans le mariage, ils demandent du moins le repos à une association où ils mettront la fortune et où elle apportera les soins. Leur vieille expérience croit avoir trouvé une compagne convenable en choisissant une fille plus que mûre, mais dont la modestie languissante a encore un certain attrait : ils savent ce qui en est de ses retours plaintifs sur le passé. Mais eux, dont la vie s'est passée à faire faillir les plus pures et les plus jeunes consciences, ne pensent pas devoir se montrer trop sévères pour des fautes dont ils auraient pu être les complices. Ils s'imaginent follement que ces pauvres filles vieiUies ne demandent qu'à se reposer de leurs malheurs comme eux de leurs plaisirs, et, sur la foi d'une résignation admirablement jouée, ils leur ouvrent leur maison.
A partir de ce jour commence entre le vieillard cacochyme et la fille valide une lutte où le misérable subira toutes les tortures avant de succomber.
Et d'abord, avec une persévérance et" une effronterie
que rion ne peut troubler, elle insinue peu à peu que sa vie a été pure comme celle d'une veslale, et que la calomnie ^ seule l'a flétrie. Le vieux bonhomme, qui n'a plus même la force de discuter, la laisse dire et lui accorde cette satisfaction, car elle est prévenante, bonne, empressée. Peu à peu, la vertu angélique de la sainte personne devient un fait établi, incontestable, reconnu par tout le monde, même par quelques amis qui ne veulent pas contrarier un pauvre fou. Alors les soins, sans cesser d'être empressés, deviennent impérieux; on règle la vie du vieux libertin. Peut-on refuser cet empire à la femme qui a si bien réglé la sienne? Bientôt, ces soins, toujours offerts, sont cependant marchandés : les exigences paraissent, le vieillard cède une fois, deux; mais enfin, un jour arrive où il tente une observation : alors l'àme méconnue éclate, comme ce cactus fantastique qui s'épanouit en une seconde avec un bruit pareil à celui d'un coup de canon : « Un noble cœur qui s'est sacrifié à un pieux devoir et qui n'en recueille qu'ingratitude. Ah ! sa vie a commencé par le malheur, et elle doit finir de même. » Que si le vieillard trop irascible veut discuter ces prétendues infortunes, c'est alors que l'àme méconnue triomphe. « Ce n'est pas ainsi qu'il parlait naguère : il appréciait alors cette âme candide et fière qui s'était donnée à lui; ou plutôt elle s'était trompée, il n'avait jamais compris quel trésor de vertu Dieu avait placé près de lui. Eh! comment pouvait-il on être autrement, lui qui n'a jamais vécu qu'avec des femmes de mœurs perdues, qu'avec des malheureuses dont elle roueirait de prononcer le nom ? » Que si le vieillard, blessé dans son orgueil, veut défendre quelques uns de ses bons souvenirs d'autrefois et réplique, alors, oh ! alors, elle .se tait ; et c'est une dignité froide, implacable, silencieuse, un abandon fermement calculé, qui répondent pour die.
Le vieillard déjeune mal, dîne mal; tout lui manque : 3a tisane, sa potioa. son journal, son tabouret pour mettre son pied goutteux, son auditeur de tous les jours pour l'écouter. Il lutte, il veut être fort et se suffire ; mais il ne peut pas; alors il se résigne, il rappelle celle qui lui fait mal et lui demande pardon : il l'a méconnue. Elle est proclamée ame méconnue. A partir de ce moment, ce malheureux appartient à cette femme, comme sa proie au vautour. Dès ce moment elle peut avoir un amant, qui boit le vin du rieillard, dîne avec lui, pread du tabac dans sa tabatière, s'il ne prend {^® ia tabatière. C'est un beau-frère, un cou sin, un neveu, tout ce qu'il vous plaira ; mais c'est un membre de cette vertueuse famille do;it l'âme méconnue est le plus bel ornement. La famille se trouve ititro'^l'uite. Elle est nombreuse, la famille ; les cGUSins se succèdent et ils viennent quelquefois avec les cousines : alors on chasse la vraie famille du vieillard, devenu de plus en plus caduc et imbécile, pour recevoir celte famille ignoble qui n'a d'autre parenté que le vice. Du lit de souffrance oîi oo laisse le malheureux, il entend quelquefois veair jusqu'à lui, du fond de son appartement, le bruit des verres et de l'orgie. Il tempête, il sonne ; elle parait, sévère, terrible. « Qu'a-t-il? que veut-il? — J'ai cru entendre... il m'a semblé. — Quoi? » — Il balbutie ses griefs; s'il est assez fort pour se lever et aller vérifier ses soupçons, on pleure, on se lamente, on s'indigne; s'il est trop malade pour bouger, on menace de le quitter et on ne veut pas être plus longtemps méconnue. Méconnue! toujours le mot tout-puissant! et le malheureux cède: qu'il soit dit, avec des pleurs ou avec des menaces, c'est un talisman. Cela dure jusqu'à la mort du vieillard et à l'héritage que recueille l'âme méconnue, auquel cas elle se fat dévote et épouse un marguillier, ou prend un établissement orthopédiste, ou un cabinet
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de lecture. Celle-ci est de l'espèce la plus commune Passons à une espèce plus distinguée. A l'état de veuve, l'âme méconnue est la chenille vorace des petits jeunes sens. Les plus tendres , les plus naïfs, les plus gracieux, sont sa proie habituelle. L'âme méconnue veuve d presque toujours une espèce de petite existence assurée, quelque mille livres de rente accrochées à son mariage défunt. C'est cette variété surtout qui entend admirablement le romantique de l'intérieur et du clair-obscur. J'en pourrais citer qui ont des veilleuses en plein midi dans des lampes de porcelaine. C'est une de ces femmes qui a répondu à une de ses amies qui la trouva étendue sur une causeuse avec ce faible luminaire à l'heure de midi :
— Est-ce que vous êtes malade ?
— Non, je l'attends.
Quel pouvait être l'infortuné ? Malheureux enfant ! que Dieu te fasse l'amant d'une marchande de pommes plutô que d'une âme méconnue ! Du moment qu'un malheureux bon jeune homme qui entre dans le monde a été aperçu par un de ces vampires dans le coin du salon où on le laisse, voilà le boa qui le guigne , qui s'approche doucement de lui, qui le couve des yeux, se l'assimile et l'absorbe 1 ar la pensée. C'est un incident de rien qui comyience la conversation ; un mouchoir qu'on laisse tomber et que le maladroit ramasse avec politesse. Alors on s'informe de lui ; en moins de rien, on sait ses habitudes, ses allures, sa façon d'être. Le jeune homme, quel qu'il soiti a bien du goût, une préférence. Il est bien sorti du collège, où l'on apprend tout, en sachant un peu de quelque chose, ou il a touché du piano, ou dessiné des yeux, ou fait des vers qui n'avaient pas la mesure. Quoi que ce soit dont il parle, l'âme méconnue ne rêve pas autre chose : la • musique est sa vie, ou bien elle a un album pour lequel il
lui faut un dessin , ou aes vers. Le jeune homme ne peut lui refuser cela. Qu'il vienne un moment dans le modeste ermitage de la recluse, et on lui montrera tous les trésors de poésie qu'elle possède ; il doit aimer et approuver cela, lui ! car son visage a le cachet des nobles sentiments, des goûts élevés. Pauvre petit ! il se sent flatté , il croit qu'il est fait pour aimer hors du collège ce qu'il y délestait cordialement. Il promet et ira ; il y va .
L'antre s'ouvre et se referme : c'est toujours le fameux clair-obscur, plus une tablette du sérail ; c'est une femme dans un long peignoir blanc avec des bracelets de jais et un collier de même, avec une croix qui se perd dans la ceinture. Elle souffre, elle est languissante ; l'enfant inex- Dérimenté s'attendrit et la plaint.
— Oh! vous êtes bon, mais vous me faites bien au cœur.
Et on lui serre la main.
De deux choses l'une : ou le patient est tout à fait novice, et alors c'est lui qui devient entreprenant, c'est la belle qui succombe et qui menace d'en mourir ; ou il a quilque instinct du danger dont il est menacé, et il cherche à battre en retraite; et alors il est pris au collet de la façon la plus irrésistible. Il arrive qu'on se trouve mal, qu'on a une attaque de nerfs ; l'urgence demande des secours, mais une femme sait-elle ce qu'elle fait dans son attaque de nerfs ; sait-elle où elle s'accroche ? c'est quelquefois au cou du visiteur, et comme cette femme n'est pas absolument affreuse, les dix-huit ans du jeune homme font le reste.
A partir de ce moment , l'infortuné est perdu, il appartient corps et âme à eette femme, pour qui le ciel vient de s'ouvrir après tant d'années ténébreuses de douleur, et qui croit, à ces trans;)ûrts soudains et invincibles qui l'ont
dominée, qu'elle a enfin trouvi^ celui qu'elle rêvait dans sa souffrance intime, dans son âme brisée. Le jeune homme croit à tout cela ; il se sent adoré, et la vanité lui tient lieu d'amour pondant une semaine ou deux. Mais bientôt la scène change, ce n'est plus lui qui a été violé, c'est cette femme qui a été indignement séduite ; et, à ce titre, elle est exigeante, elle est jalouse; elle veut toute sa vie. Il veut essayer de secouer le joug, et demande un peu de liljerté : ici 1 âme méconnue se révèle. Il est bien difficile que le premier jour il ne soit pas échappé à l'imprudenl quelques-unes de ces phrases que la politesse fait dire à toute femme qui se tord de désespoir dans vos bras de la faute qu'elle vient de commettre. On l'a rassurée, on lui a prorais de l'aimer toujours. Voilà le point de départ de toutes les déclamations, le piédestal de l'âme méconnue ; elle se pose en victime.
L'infortuné, qui n'a pas encore le féroce courage des ruptures ouvertes, écrit une lettre où il croit avoir inventé un prétexte irrésistible ; il l'envoie le soir par son portier, se couche et s'endort. Le lendemain matin, quand il s'éveille avec le vague sentiment de sa liberté rachetée, il voit au pied de son lit un visage en pleurs qui lui dit douloureusement : « Vous dormez, et moi je veille! » Le portier du petit jeune homme a donné la clef de son petit appartement à la femme qui s'est présentée le matin. Ce n'est pas que ce ne soit uu homme de mœurs très-rigides : mais l'âme méconnue a si bien l'air d'une tante, qu'il croit faire acte de père de famille en introduisant prés de son jeune locataire une personne raisonnable qui le tancera; car il commence à se déranger un peu.
Surpris au lit, le mallieureux fait presque toujours tourner l'explication à son désavantage ; il a été égaré par de faux amis, et il retombe dans l'abîme auquel il aurait
voulu s'arracher. C'bm mm-o ifcre ra vie devient un affreux supplice : ce sont des lettres tous les matins, des rendezvous tous les soirs ; il ne répond pas, il y manque ; il va bier gaiement au café Douix près d'une fenêtre; il rit, il parle il boit. Tout à coup sa gaieté se ternit, son visage devien' sombre : c'est que l'âme méconnue vient de lui appa raître au fond d'une citadine à un cheval ; elle est folle exaspérée, elle peut monter, faire une scène et le perdre oui, le perdre, car elle le rendra ridicule. Alors il prend un prétexte pour sortir, il descend, et, pour se débarrasseï de cette funeste apparition, il promet tout ce qu'on veut. Il remonte, mais il n'a plus d'appétit : son diner tourne, il a une indigestion ; et quand il rentre chez lui où on l'attend, il faut qu'il remercie encore l'âme méconnue du thé qu'elle lui donne : horreur ! En être réduit à avoir une indigestion devant une femme. Il y a de quoi l'étrangler.
Mais vouloir écrire tous les accidents d'une pareille histoire, ce serait entreprendre un livre de dix volumes : et les menaces de suicide, et l'honneur perdu pour lui seul, et les suppositions de grossesse impossible, et toute la fantasmagorie des sentiments faux, exagérés. Gela peut durer six mois, au bout desquels le malheureux déménage ou part pour les Iles. Ce sont les âmes méconnues qui lèguent aux autres femmes ces cœurs d'hommes secs et impitoyables qui ne croient à rien, qui brutalisent les sentiments les plus délicats, ricanent des affections les plus tendres, et qui ont créé celte phrase : « Elle est morte d'amour et d'une fluxion de poitrine. »
Quelque ignoble que soit l'âme méconnue à l'état dt fille, quelque féroce qu'elle soit à l'état de veuve, ce n'est rien encore auprès de ce qu'elle esta l'état de femme. Elle parvient à cet état par des voies bien différentes : quel-
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quefois elle y apporte les germes ae cette espèce d'afTectioh cérébrale chronique qui constitue l'âme méconnue ; c'eât alors quelque sous-maitresse de pension qui épouse un marchand de vin veuf, et qui veut donner une seconde mère à ses filles. Le gros gaillard continue à boire, à manger, à rire fort, tandis que la femme se renferme dans le dédaigneux silence de la supériorité, mangeant du bout des lèvres, parlant de même, rendant de môme à son époux ses caresses et ses bons baisers d'affection. Il joue le piquet, tandis qu'elle lit Lamartine, et il ronfle dans son lit, tandis qu'elle rêve éveillée à côté de lui II est inutile de dire où doit aboutir une pareille union. D'autres fois l'âme méconnue est entrée en ménage avec toute l'envie sincère d'être une bonne femme: alors il peut arriver que l'affection la gagne par les livres ou par contact avec une personne gangrenée. Dans ces cas-là, comme nous l'avo .s dit plus haut, le développement de l'âme méconnue est énorme ; car c'est tout son passé sacrifié et | erdu dont il faut qu'elle se venge; et le mari lui doit, en souffrances qu'elle lui inflige, toutes les joies ineffables d'un amour céleste qu'il ne lui a pas procurées. L'employé dans les administrations, qui laisse sa femme toute la journée dans la solitude, est très-sujet à la femme âme méconnue; car, en son absence, tout pénètre dans sa maison : amies, livres, consolations ; et le mal s'y dévelo|)pe à l'aise, jusqu'à ce qu'il arrive à un degré d'intensité qui amène les querelles les plus violentes, et enfin les ruptures les plus Bcar.daleuses. D'autres fois encore le mari accepte l'âme méconnue pour ce qu'elle est: c'est presque toujours quand elle s'est trouvée apporter une dot considérable da:;s la communauté. Alors c'est l'esclave le plus insulté, le plus bafoué, le plus déconsidéré de la terre : il n'a ni 1% volonté d'avoir uue opioiOD, ni celle de rantrer quand il veut, ni
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de sortir, ni d'être ir difTéreut, m attentionné; et avec cela il est réputé le tyran le plus insupportable et le plus barbare; il ne comprend pas ce qu'est une femme; il ignore aes sentiments secrets de sensibilité, qu'il blesse à chaque instants; il a tué le rêve de ce cœur qui croyait eu lui; il écrase de sa vie vulgaire la vie ineffable de cette âme méconnue. Pour le mari qui a une pareille femme, le supplice est de tous les jours, de toutes les minutes, de tous les instants. S'il reste seul avec sa femme, elle rêve ; à la première question qu'il lui adresse, elle se détourne dédaigneusement : que vient-il faire dans ses pensées, lui qui ne saurait les comprendre? S'il insiste, elle éclate : le brutal a posé son pied de bœuf sur cette âme méconnue qui ne peut même se réfugier dans le silence; s'il a quel quesamis à diner, elle se tait encore, et lorsqu'il lui dit de servir la crème, elle essuie une larme, affecte une gaieté forcée, douloureuse, et salit la nappe. Le dîoer est gêné, ennuyeux. Le soir venu, le mari demande une explication, qui se résout toujours en une attaque de nerfs (ceci tient à la variété la plus élégante de l'âme mécounue). C'est tous les jours la même vie, jusqu'à ce que tout cela Unisse par un procès en séparation inventé par la femme pour sévices graves, etprono'ncé contre elle pour adultère^
Enfin, quandl'âme méconnue a enterré son célibataire, ouperduson dernier jeune homme, ou abandonné son époux, elle écrit un jour la lettre suivante à un homme d* lettres quelco' que :
« Monsieur,
» Vous qui savez si bien peindre les douleurs des femmes, vous me comprendrez. J'ai bien SOUFFERT, monsieur, et peut-être le récit de mes douleurs, retracé par votre plume, pourrait-il intéresser vos lecteurs. Si vous vouliez recevoir ces tristes confidences d'un cœur qui n'a
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plus d'espoir en ce monde, répondez-moi un mot. A madame A. L., poste restante. »
L'homme de lettres, qui est un gros bonhomme trèsrond, qui rit, et siffle la cachucha en corrigeant ses épreuves, prend la lettre, la tortille, et s'en sert pour allumer 3on cigare, qu'il va fumer dans les allées de son jardinet en Têvant à quelque histoire bien touchante.
L'âme méconnue va à la poste huit jours de suite, et, ne trouvant pas de réponse, elle s'écrie en guignant un boisseau de charbon : « J'ai vécu méconnue et je mourrai méconnue ! » Là-dessus, elle fait chauffer sofi café au lait et demande un gigot pour son diner. 0 âme méconnue I