‹ Le lion amoureuxChapitre 15 sur 17 · MAISON DE SANTÉ · texte numérisé non relu

MAISON DE SANTÉ

Avant de faire le portrait de l'individu, essayons de donner une description de l'endroit oii on le trouve, du^cadre où il pose, ou, si vous l'aimez mieux, de la contrée où il règne. La maison de santé est presque toujours logée dans quelque vieil hôtel dont les vastes appartements du rez-dechaussée sont alToctés au service commun, au grand et au petit salon, à la salle à manger, au parloir, etc. Les étages supérieurs sont divisés en une foule de petits appartements qui sont afTeclés aux malades de première qualité. Ceux du second ordre sont casernes dans les chambres que l'on a pratiquées sous les combles, ou dans celles qu'on a créées, au moyen de quelques cloisons, dans les bâtiments destinés autrefois aux écuries et aux remises. Comme la maison de santé parle toujours, dans ses prospectus, de l'air pur qu'on y respire, elle a toujours un jardin d'une assez vasta étendue. Ce jardin est d'ordinaire livré à l'entreprise, c'est-à-dire que, moyennant une somme de cent francs pai ïn, il y a un jardinier qui se charge de le ratisser, de le Labourer et de le fournir de fleurs, d'où il résulte nécessairement que l'herbe pousse dans les allées et que rien ne pousse dans les plates-bandes. Cependant, c'est là seulement que se trouve l'air pur qui fait le plus grand mérite

de cette demeure, car l'on ne peut guère s'imagine r l'aÎF qru'on respire à l'intérieur. Grâce aux nécessités de l'exploitation, qui font à la fois d'une maison de santé une succursale d'hôpital et une annexe de restaurant, i s'y forme une atmosphère pharmaceutique et culinaire chargée d'exhalaisons d'éther et de matelote, de quinine et de choux farcis, de graine de lin et de haricot de mouton ; espèce de gaz gras et nauséabond qui donne à la fois des étouffements et des envies de vomir.

C'est là que vit pêle-mêle la population la plus diverse et la plus changeante, car la maison de santé n'est pas seulement, comme nous avons dit, une succursale d'hôpital, une annexe de restaurant, c'est aussi une dépendance de pî'ison. C'est en cela que la maison de santé diffère, essentiellement de la pension bourgeoise. Celle-ci n'est, à tout prendre, qu'un fac-similé incomplet de la petite ville ; la maison de santé est un résumé de la société tou entière. L'une ne renferme guère que la sottise et le ridicule, et l'autre y joint le crime et le vice. Vous allez voir comment.

Par une tolérance dont nous ne voulons point faire la cirtique, mais qui existe, il y a un certain nombre de condamnés qui obtiennent, sous prétexte de maladie, la permission de subh- leur châtiment dans une maison de santé. Cette tolérance a été appliquée d'abord aux écrivains politiques, et en ce cas elle semble presque juste, ou tout au moins possible à expliquer. Dans nos mœurs, l'homme qui commet un délit moral ne saurait être assimilé à celui

Éui a matériellement fait un acte coupable. Notre délica- .vâsse répugne à voir dans la même prison un publiciste et un escroc, un poëte et un voleur. La loi n'a pas fait de différence, l'administration en a reconnu une, elle a eu raison sans doute ; mais malheureusement, dans notre

pays l'abus est toujoui's près de l'usage, et peu à peu la tolérance dont j'ai parlé s'est étendue auxbanqueroutierg, aux faussaires, etc. ; de façon qu'il y a des criminels dont les uns pourrissent dans des cellules impures, et dont les autres se gobergent dans les salons de la maison de santé Si l'on veut me permettre de raconter une visite que j*. fis dans une maison de ce genre, ou jugera peut-êtro mieux de l'ensemble de cette population, sur laquelle r*.gne a maîtresse du lieu, et peut-èlrc aussi le portrait d« ce qu doit être la souveraine d'un pareil monde se trouvera-t-il à moitié dessiné par l'esquisse des sujets sur lesquels elle étend son empire. J'étais invité à diner dans une maison de santé, par un de mes amis, que des passants y avaient transporté à la suite d'un accident, et qui s'y était installé pour s'y faire guérir, car il n'avait point d© famille à Paris. Je me rendis de bonne heure à l'invita ■ tion. C'était en été, et la plupart des habitants de la maison se promenaient dans le jardin. Auprès d'une plate-bande où j'avais cueilli une rose thé d'une pâleur charmante et d'un parfum délicat, j'aperçus deux hommes que leur entretien semblait ab.-^orber complètement : l'un jeune encore et malade, mais habillé avec une recherche et une élégance particulière. On voyait que c'était un étranger. L'autre, au contraire, rùblé, rubicond, musculeux suant la santé et la vigueur, mais d'une allure grossière l't brute, était vêtu comme un ouvrier endimanché. Je demandai à mon ami quels étaient ces deux ho'tnmes qui causaient si fraternellement, quoiqu'ils parussent de nature si différente. « Le premier, me répondit-il, est un baron allemand, énormément riche, et qui est venu se faire traiter ici pour une maladie de peau reconnue incural)lc. Le second est un maître maçon détenu sous préveulion dé faillite frau'Iul^use. Ce sont Iq. des pratiques excellentes,

le baron payant très-cher parce qu'il est riche, et le maçon parce qu'il est coupable ; l'un vivant dans l'espoir d'une guérison qu'on lui promet toujours pour le mois prochain, l'autre vivant dans la crainte d'être à tout mo » ment retourné à la Force, et flattant de ses éo^s volés l'influence occulte de la directrice de la maison, qui le sauve de cette extrémité. L'intimité de ces deux hommes, qui vous semb.e un problème insoluble, s'explique ici tout naturellement. Le maître maçon seul s'est trouvé la peau assez rude et assez calleuse pour toucher la peau galeuse du baron allemand, lui seul ose entrer dans sa chambre et braver la pestilence de l'air qu'on y respire. Du reste, tous deux en combattent l'impureté par un exercice continu de la pipe et une prodigieuse absorption de bière, et cela à rencontre des ordonnances du médecin.

— Et la maîtresse de la maison ne s'oppose pas à cette dérogation aux lois sanitaires qui doivent être plus despotiques ici que partout ailleurs?

— Hé ! me répliqua mon ami, où serait alors le bénéfice de l'entreprise, si les malades se guérissaient? Chaque bouteille de bière exige, le lendemain, un pot de pommade pour frictionner le baron: et je vous jure qu'on le frictionne, non-seulement pour ce qu'il boit, maispour ce que boit le maçon.

— Mais le malheureux en mourra.

— On l'en empêchera bien. La maladie de peau est connue pour ses excellents produits. C'est le vrai fonds des maisons de santé; on n'en guérit jamais, mais on n'en meurt que très>tard ; une maladie de peau est presque une rente viagère pour la maison, et, si on l'exploite, on se garde bien de la laisser aller trop vite. Il n'y a pas de malade plus soigné que le baron. »

A quelques pas de là, je pus me convaincre que s'il y

avait des amitiés dans cette sontine, il y avait aussi des haines profondes; et j'appris en même temps que s'il s'y trouvait des malades et des prévenus, il y avait aussi des condamnés. Une femme abominablement sale, mais d'une grasse beauté, passa près d'un homme fluet et maigre, et d'une recherche excessive. Tous deux se lancèrent un regard de haine et de mépris, que tous deux mérilaieni comme on va voir. La femme sale était une bouchère républicaine, que son mari avait fait condamner, parc* qu'il croyait que le ménage est tout à fait un État monarchique où il ne doit y avoir qu'un souverain, et que sa femme y voulait un sénat composé de tous les garçons de boutique à larges épaules, et leur faisait prendre aux aflTaires une part trop intime et en même temps trop publique.

Le monsieur était «n vicomte de l'ancien régime, ' qui les bourgeois du jury avaient fait payer, par une Cà tention de cinq ans, son trop grand amour pour les jeûna filles au-dessous de quinze ans.

La haine de ces deux êtres l'un pour l'autre était poussée aux dernières limites. La forte et vigoureuse bouhère, pour qui son crime n'était qu'un exercice un peu^ étendu de sa constitution républicaine, exécrait ce croquet de vicomte et son incapacité à aborder la questior dans toute sa puissance, en face d'une personne qui, comme elle, savait au moins ce qu'elle faisait, et qui insultait à la nature par l'abominable corruption dont il flétrissait des êtres incapables de se défendre ou plutôt incapables de céder. De son côté, le vicomte se révoltait de ce que cette volumineuse et lourde bouchère eiît sali de son contact grossier ce joli petit crime privilégié qui, selon lui, ne devait appartenir qu'aux femmes du monde, et qui consiste à tromper son mari. Du reste, tous deux

avaient trouvé, chacun pour l'autre, une dénomination qui peignait à la fois ce qu'ils étaient et le senlimenî qu'ils s'inspiraient. La bouchère appelait le vicomte : « Vieux Contrafatto! » Le vicomte appelait son ennemie : « La tranche de bœuf adultère ! » Tous deux condamnés avaient trouvé un asile dans cette maison. Pourquoi ? par qui? comment? Ceci est un des mystères des maisons de santé.

J"a\ (me que ces deux rencontres m'avaient déjà donné un commencement de mal au cœur, qui m'eût peut-être fait inventer un prétexte pour me retirer avant le dîner, si je n'avais été ramené à des idées moins fétides par u,n jeune homme qui m'aborda en s'écriant : « Hé ! c'est vous, mon cher, est-ce que vous dînez avec nous ? En ce cas, je vais faire frapper du Champagne, car je suis de la maison. — Vous, et à quel titre ? — Eh ! eh ! reprit-il en riant aux éclats, comme malade. — Aa'cc cette figure épanouie! Vous êtes donc un malade imaginaire ? — Non, pardieu, je suis plutôt un malade imaginé. Voici ce que c'est. Un juif me prête vingt mille francs: c'est-à-dire qu'il me donne cent louis en écus, et dix-sept mille six cents francs en savon de Windsor, en touneaux d'urate, en pains à cacheter, en serins, en registres à dos élastique, etc., etc., etc. L'échéance venue, le drôle me poursuivit. Je lui proposai un arrangement, il refusa. Je me Yengeai. Il m'avait prêté en savon et en pains à cacheter, je le payai en prison. Mais comme Clichy est un abominable séjour, je me trouvai, le lendemain de mon écrou, atteint d'une maladie chronique du foie. Je fus condamné, sous peine de mort, à faire bonne chère, à monter à cheval, à me livrer à toutes sortes de distractions; et comme la loi a dit au créancier : «< Tu emprisonneras ton débiteur, » mais non pas : « Tu le tueras » j'ai été transféré

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dans cette niaison de santé, où je me soigne le plus que je peux, en attendant ma guérison définitive, qui arrivera dans deux ans, car voilà trois ans de traitement que je fais de mon mieux, sans que ma maladie ait diminue d'intensité. C'est pourquoi nous allons boire de la tisane de Champagne... à la santé de mon juif. A tout à l'heure. Je vais à l'ûlïïce. »

Il nous quitta en riaut, et trouva sur son passage un homme chauve à qui il se mit à chanter à tue-tête :

Préfet, je veax de les cheveux.

L'homme ainsi interpellé se redressa comme un aspic, et courut sus à celui qui l'avait interpellé, jusqu'à ce que, fatigué de le poursuivre à travers toutes les sinuosités du jardin, que l'autre lui faisait parcourir en lui chantant toujours, Préfet, je veux de tes cheveux, le malheureux tomba sur un banc où il se mit à frotter sa tôte chauve avec un morceau de flanelle grasse et une frénésie extraordinaire. C'était un ex-préfet de l'Empire, qui, devenu trop pressant dans ses hommages à une belle damCi s'était vu enlever son faux toupet au moment le plus anip'^é de l'attaque. L'éclat de rire que fit naître cet accident, et qui défendit la dame beaucoup mieux que ses fureurs, avait si profondément blessé la prétention belliqueuse du préfet, qu'il en avait perdu le peu de bon sens demeuré jusque-là sous sa perruque. 11 en était devenu fou, et sa folie consistait à croire qu'il avait inventé une pommade pour faire pousser les cheveux. C'est pour cela qu'il se frottait si furieusement le crâna

Enfin l'heure du dincr arriva. Nous étions à peu près vingt-cinq à table. Le diner me parut convenable, mais

l'aspect de la table fut plus puissant que mon appétit. J'avais en face de moi une pulmonaire, espèce de cadavre ambulant qui avait été accueilli à son entrée par un murmure dont le sens voulait dire : « Tiens! elle n'est pas encore morte; c'est drôle! » Un peu plus loin un manchot, que j'avais d'abord pris pour un militaire, mais qui n'était autre qu'un scrofuleux à qui l'on avait coupé le bras, lequel bras, à ce que j'appris, avait été enterré au pied du rosier où j'avais cueilli cette charmante rose thé que j'avais à ma boutonnière. Il me sembla que j'avais le bras de cet homme pendu à mon habit; j'arrachai cette délicieuse fleur avec un mouvement de dégoût et d'horreur, et je renonçai à diner.

Cependant j'admirais avec quelle tranquillité d'estomac tous ces gens mangeaient et buvaient, et j'eus bientôt l'occasion d'apprécier avec quelle tranquillité d'esprit ils prennent certains événements. Dans cette circonstance, ja reconnus que l'homme physique et l'homme moral n'ont que des jongleries dans le cœur et dans l'estomac. En effet, au beau milieu d'un dindon que découpait la maîtresse de la maison, un domestique de chambre, sorte do garçon de cuisine et d'apothicairerie, entra et dit tout haut :

— Madame, madame B*** du second est à toute extrémité, et elle demande un confesseur.

— Bien, répondit la maîtresse en fendant une aile en six, faites venir aussi le viatique, car je crois qu'elle n'ira pas jusqu'au dessert. »

Après ceci, à quoi personne ne fit attention, on parla immédiatement de littérature légère. Je laissai la conversation s'engager entre un richard condamné à mort pour catarrhe, et un professeur d'anglais condamné à la détention pour faux. L'un fut soutenu dans ses opinions clas-

siqups et morales par un ancien croupier de Tortoni, qui avait ouvert une maison de jeu clandestine; et l'autre fu secondé dans son admiration pour le genre romantique par un liydropique qui prétendait avoir le ventre de Falëtaff. Ce fut alors que je pus observer la maîtresse du lieu. A ce moment de la journée, elle devait avoir et elle avait quelque chose de la maîtresse de pension. Ainsi la même adresse à distribuer un plat, la même surveillance lie l'œil sur la consommation libre des hors-d'œuvre, la même colère quand un indiscret osait revenir deux fois au même mets. Mais la dextérité humoriste et souple de la maîtresse de pension bourgeoise était remplacée ici par une sécheresse d'autorité que ma présence seule empêchait de se montrer dans toute sa rigueur. On voyait toujours surgir derrière les paroles de cette femme, comme une ombre menaçante, ou le médecin, lorsqu'elle arrêtait l'appétit des malades, ou le préfet de police, lorsqu'elle calmait l'avidité des condamnés. Toutefois, quelques-uns, comme le baron et l'Anglais, mangeaient à volonté, cela ne pouvant que leur faire du mal, et la pharmacie de la maison rattrapant au centuple ce que la cuisine pouvait y perdre.

Enfin, ce dîner se termma, et la chose qui me frappa le plus quand on eut quitté la table, ce fut l'étrange fusion qui s'opéra dans le salon. Outre les personnes dont j'ai parlé, il y avait dans cette maison des pensionnaires valides et des malades souffreteux, gens de bon monde et de probité. Je pensais qu'ils allaient se réfugier dans un coin. A ma grande surprise, il s'établit une conversation générale dont personne n'était exclu. Deux jeunes filles qui demeuraient dans cette maison près de leurs mères infirmes, des femmes élégantes qui venaient y voir leurs frères ou leurs parents, faisaient cercle avec la bouchère et le vi-

comte, er, penaant un momem,Ta maison de santé disparut pour faire place à une réunion gaie, animée, brillante. On y parlait modes, spectacles, concerts. On y faisait des calembours, de bons mots, tandis que l'on mourait au-dessus de notre tête. Moi, seul y pensai peut-être; mon ami m'assura que le lendemain je n'y aurais plus pensé.

Le reptts fini, je me fis présenter, et je causai longtemps avec cette régente d'un empire si singulièrement composé. Elle me fit peur. Elle n'est plus jeune, mais a dû être fort belle? elle est rude, mais elle a un choix d'expressions assez distinguées. A la voir ailleurs que chez elle, on lui trouverait de l'esprit, et on chercherait où elle l'a pris» mais à côté de la source où elle le puise, cet esprit devient presque un cynisme effrayant. Jamais je n'ai entendu parler de toutes les infirmités et de tous les crimes humains avec une précision si indifférente. Le juge le plus accoutumé à l'aspect du vice, le médecin qui pénètre dans les hôpitaux , n'ont chacun qu'une moitié de cette affreuses expérience de l'homme, qui tue toute foi et toute sensibilité. Il me semblait que cette femme dût être faite de bois et de fer. Eh bien ! non, il y a au fond de tout cela une portion d'âme qui a survécu à l'ossification générale : cette femme aime, et elle aime avec passion. Je cherchai qui pouvait être le préféré. « Jamais, me dit mon ami, il n'entre dans cette maison ; elle n'est pas assez maladroite pour se montrer dans cet affreux déshabillé de sor, état; elle sent que le charme fuirait à la seconde visite. Du reste, un mari ou un amant ne feraient que l'embarrasser. S'il y avait ic' un homme qui eût le droit de s'interposer dans les querelles qui s'y engendrent, il lui faudrait souvent employer la violence personnelle pour mettre les récalcitrants à la raison, ou répondre à des provocations qui peuvent partir d'hommes dont on ne peut les refuser. La

femme, au conlraire, protégée par sa prétendue faiblesse, est toujours en droit d'appeler des auxiliaires avec lesquels personne ne se soucie de se commettre; pour les maladies qui vont jusqu'à la fureur, ce sont les domestiques; pour les autres, c'est le commissaire de police. Grâce à ces moyens, chacun se maintient à sa place, sûr d'y être remis par une force ou une autorité supérieures.

Toutefois, la maltresse de maison de santé a des vertus que l'on cherclierait vainement dans le monde: c'est une discrétion à toute épreuve. Ici ont passé sans qu'on les ait jamais vues, bien des jeunes filles et des femmes dont l'arrivée était suivie de la venue d'une nourrice. Il y a eu dans ce genre des romans entiers cachés dans les murs de ^ctte maison, et certes les Mémoires d'une maîtresse de maison de santé vaudraient mieux que ceux de l'homme 4U1 croit le plus sawir dans ce monde.

A ce propos, je demanderai la permission de raconter jne rencontre dont le secret me fut révélé trois semaines iprès cette première visite, un jour de bal, car on donne les bals dans les maisons de santé.

Le jour où je dinai, la nuit était tout à fait close quand e sortis. Chaillol est désert de bonne heure, et rencontrai lU milieu de la rue une voiture de poste arrêtée, et dont le jostillon avait quitté les chevaux. Je m'approchai, craignant qu'il ne fût arrivé quelque accident, lorsqu'une soix de femme, sortie de cette voilure, me dit avec un iccent de prière :

« Mon Dieu, monsieur, pourriez-vous indiquer an pssùllon la maison de santé du docteur N...? Ce malheureux est ivre et s'en va frappant à toutes les portes. »

La per:*onne qui m'avait ainsi parlé s'était penchée hors, de celte voiture, et la lumière de îa lanterne m'avait éclairé son visage de manière à ce queje pusse voir combien elle

était belle. Cette femme avait dans ses yeux, dans l'accent de sa voix, quelque chose d'inquiet qui sans do'àte l'empêcha de voir avec quelle curiosité je la regardais; mais, du moment qu'elle s'en aperçut, elle se retira dans la voiture et se voila le visage. J'accompagnai la voiture jusqu'à la maison d'où je sortais, etje me promis de m'inforraer de cette admirable personne. J'en parlai à mon ami.

Il ne l'avait point vue et n'en avait pas entendu parler. Personne, dans la maison, ne savait rien d'une pensionnaire ou d'une malade arrivée en chaise de poste. Je supposai que cette étrangère n'avait pas trouvé chez le docteur ce qu'elle y cherchait, et s'était adressée ailleurs.

Le jour du bal vint enfin, et dans cette maison d'invalides et de condamnés, où la maladie régnait à tous les étages, où la honte semblait devoir fermer les portes quand ce n'était pas la douleur, ce fut un luxe, du bruit, des fleurs, des diamants, des femmes qui riaient et dansaient au son d'un orchestre joyeux. Une seule figure rappelait la mort au milieu de cette fête bruyante. C'était celle d'une jeune poitrinaire, qui, à force d'instances, avait obtenu de se placer dans un coin du salon. Là immobile, attentive, respirant un air qui devait lui brûler la poitrine, elle regardait danser d'un œil ardent d'autres jeunes filles pleines de fraîcheur et de sève. Ses lèvres, convulsivement agitées, suivaient les mesures rapides du galop;... elle tressaillait d'une joie désolée, lorsque la danse animée emportait tous ces flots de femmes en légers tourbillons; ses doigts, cripsés sur les bras de son fauteuil, essayaient de la soulever. Un moment elle se tint presque debout, et je crus qu'elle allait mêler sa figure cadavéreuse à cette course emportée et rouge de plaisir. Mais la force lui manqua, et elle retomba à sa place. *

Il ne faut pas croire que ce monde qui dansait ainsi ne

se fût pas aperçu de la présence de cette mourante : iliaun la savait là, chacun l'avait remarquée. Mais par un admirable instinct d'égoïsme, personne n'en parlant à personne, tout le monde semblait l'ignorer, et l'on n'avait pas besoin de donner à la pitié une seule minute de celte nuit vouée au plaisir. Moi-même je voulus me distraire dé celte pensée, et je ne sais ce qui me prit de demander à mon ami des nouvelles de notre préfet. Je rencontrai bien.

— Silence, me dit mon ami, sa folie à pris un caractère furieux, et ce matin il s'est tué d'un coup de couteau. Ne parlez pas de cela, ça jetterait du froid dans le bal... Il est là, à deux pas, dans un petit salon... Les femmes sont si ridicules I elles auraient peur, et j'avoue que je ne voudrais pas manquer le galop que m'a promis la femme du général belge R***, la belle-sœur du docteur, une femme charmante ; elle est arrivée ce matin d'Angleterre, et n'a pas voulu manquer le bal ce soir, car elle repart demain pour Bruxelles.

Je demeurai à ma place. Le galop passa à plusieurs fois devant moi. J'étais tellement préoccupé de ce bal, à côté de ce cadavre, que je ne voyais personne; un couple plus rapide que les autres me heurta assez fortement, et j'entendis un rire suave et doux glisser en même temps dans l'air. Je levai les yeux, et je vis mon ami emportant une femme d'une élégance et d'une souplesse merveilleuses. Elle repassa devant moi, je la reconnus. Cependant je n'osai me fier à un premier coup d'œil. Lorsqu'elle fut assise, je me plaçai près d'elle; elle m'aperçut et devint pâle. J'allais aborder mon ami qui venait à moi, lorsqu'elle me dit avec un sourire plein de bonne grâce.

« N'est-ce pas vous, monsieur, qui m'avez invitée pour la première contredanse ? »

Je m'empressai de lui répondre qu'elle ne se trompait pas. Nous dansâmes ensemble ; pendant une figure el7e se tourna vers moi, et tout en arrangeant les plis d'uu fichu de blonde, elle me dit à voix basse, comme si elle m'eût parlé de sa robe :

— Si vous dites un mot, je suis perdue... Point de questions sur mon compte... Là-bas, au coin de la fenêtre, cet homme à cheveux blancs à qui je souris en ce moment, c'est mon mari; et s'il soupçonnait que je suis entrée ici il y a 'trois semaines, quand il me croyait à Londres, il me tuerait.

Elle ne put continuer, c'était son tour de figurer ; elle s'élança, la joie sur le front, le sourire sur les lèvres, et je ne m'étonnai point de voir mon ami danser gaiement près d'un cadavre, quand cette femme se montrait si légère avec uue telle terreur dans l'âme.

Quand elle revint, je la rassurai; elle me remercia comme si je lui avais ramassé son éventail.

Le bal dura jusqu'au matin. Je me retirai vers six heures, et pourtant je ne fus chez moi que beaucoup plus tard. Cela vint de ce que, dans l'avenue de la maison, la voiture qui précédait la mienne, et où se trouvait la belle madame R***, accrocha le corbillard qui venait pour enterrer l'ex-préfet. On fut plus d'une heure à dégager ces deux voitures l'une de l'autre ; et comme les deux cochers se disputaient, celui du corbillard dit à son camarade :

— C'était à toi de faire attention, animal ; je ne courais pas risque comme toi de faire changer mon monde de voiture.

— Taisez-vous ! s'écria madame R*** avec épouvante.

— Laissez donc, la petite dame, dit le cocher en sifflant ses chevaux pour les faire avancer, vous y viendrez

tôt OU tard. Je sais le chemin, et je ne chercherai pas l'adresse cette fois-ci. »

Je regardai le drôle, c'était le postillon de Cliaillot aevcnu cocher de corhillard.

LE

On s'imagine, en général, que le bourgeois de Paris est «itadin, qu'il a l'amour de sa ville, qu'il se réjouit quand on en balaye la poussière ou la boue, ou qu'on élargit les rues de manière à ce quil ne respire pas absolument un air d'égoût ; on croit qu'il s'éprend des trottoirs d'asphalte ; dos candélabres gazifères. du dallage des quais, des arbres qu'on y plante et qui ne poussent pas, de la splendeur des monuments, de toutes les améliorations enfin votées par le conseil municipal, on se trompe : le bourgeois de Paris n'accepte tout cela que comme un adoucissement à la funeste nécessité d'habiter la cui^iidie. En effet, de tous les Français, le bourgeois de Paris est le plus champêtre, il l'est jusqu'au fanatisme. Boutiquier ou commis, enchaîné derrière un comptoir ou en face d'un bureau, la campagne est le rêve de toutes ses neures, sur cent souscripteur à la Maison rustique ou au LHctionnaire d'agriculture^ il y en a quatre vingt-quinze qui appartiennent aux patentés de la rue Saint-Denis ou aux appointés des grandes ruches ministérielles. Le souscripteur lit ces livres où l'on parle de la campagne, comme les petites pensionnaires dévorent les romans où l'on parle d'amour, en se

promettant d'en faire de belles quand ils seront libres de se livrer à la passion de leur cœur.

Un des symptômes les plus véhéments de cette monomanie, c'est la fureur avec laquelle, le dimanche venu, nos citadins se précipitent hors de la cité par toutes les barrières de [*aris.

Quand on pense à quels travaux d'Hercule se livrent ces bons bourgeois pour toucher du bout du pied le bord de cette belle robe verte qui revêt leur terre promise, on se sent pris à la fois d'admiration et de pitié pour cet amour emporté. En vérité, on ne songe point assez avec quelle résignation ils s'entassent dans une tapissière, avec quelle intrépidité ils se confient à un coucou ; on ne calcule pas ce qu'ils bravent de soleil, ce qu'ils absorbent de poussière, ce qu'ils subissent de cahots, d'averses, de railleries, de soif, de faim, avant d'aborder un bouquet de bois, quelquefois un arbre, et s'asseoir sur une vieille herbe grise, qu'ils appellent gazon fleuri, el y manger un pâté détestablement échauffé par le voyage et y boire un vin tourné depuis qu'il est sorti de la cave du marchand ; et cela pour un peu d'espace, un peu d'air, pour sentir sous leurs pieds autre chose que du pavé, pour voir devant eux autre ciiu^b que des murs blancs, pour se coucher sous un semblant d'ombrage. Aussi, je le répète, si l'on supputait comme on le doit tous ces héroïques elTorts, on pai'tagerait notre respect pour ce rêve du bourgeois parisien.

Mais le temps est bien loin encore du jour où il pourra le réaliser, et en attendant il s'en berce, il s'en nourrit, ii lui emprunte le courage nécessaire à supporter la dure épreuve de la vie citadine. Après l'espérance d'un meilleur monde, la campagne est le premier soutien de la fo et de la résignation religieuse du bourgeois de Paris. 11 ne

manire pas un rapoût aoiit le beurre acrace trop sa gorge, il ne boit pas une tasse de ce lait pansieu qui a le non d'être à la foi'" plus insipide que l'eau et plus indigeste que les haricots, sans rôver à la cjême et au beurre frais qu'il récoltera lui-même de sa belle vache future Que lui importent cette salade flétrie comme la robe d'une danseuse des Funamhules, ces petits pois belliqueux et durscomniu le plomb qui charge le mousquet de nos héros? ne vieiidra-t-il pas un jour où il ira cueillir lui-même sa tendre laitue et ses légumes croquants une heure avant de se mellre à table ?

Ne croyez pas cependant que cette espérance soit aussi inconsidérée, aussi légère que toutes celles qui abusent la faible humanité. Bien des fois il a fait dans ses longues soirées d'hiver, en grelottant auprès de son feu, le budget de celte vie de félicité vers laquelle il marche d'un pas si lent, fit d'abord, il y a à la campagne mille choses qui ne coûtent rien : les œufs, que de bonnes poules pondent par douzaines ; les poulets, qui se nourrissent de rien en picorant dans le fumier de la basse-cour; les canards, qui barbotL-iit dans la mare et qui dévorent les épluchures de la cuisine; et les lapins donc, les vieilles feuilles de choux et d'herbes qu'on fail dans les champs ne suQlsent-ellos pas à les engraisser ! Il est inutile de parler des fruits, des légumes, qui seront de la plus exquise qualité; car le bourgeois de Paris a sur ce sujet les plus excellentes théo- Ties de culture, qu'il mettra rigoureusement en pratique. Ce côté même de son avenir le charme ; il éclairera l'ignorance des paysans que l'incurie du gouvernement abandonne dans l'ornière des vieilles routines : ces bons villageois viendront le consulter, et il leur donnera paternellement ses lumières et ses conseils, et, quand il passera dauâ les rues, ces simples et naïfs euXants de la aature le

salueront avec respect et reconnaissance. En vérité, je vous le dis, le bourgeois de Paris est mille fois plus poétique qu'on ne pense. Mais revenons à ses arrangements anticipés. Vous avez vu comme quoi il a pour rien volailles, lapins, beurre, lait, légumes, fruits; que manque-til à cette vie ? un peu de viande de boucherie pour faire de temps en temps du bouillon quand on est malade; mais qu'est cela à la campagne? l'air est si bon, qu'on n'est jamais malade. Il faudra acheter le vin, mais à la campagne le vin ne paye pas de droits (le Parisien croit cela), et pour peu de chose on a du vin excellent.

Quelle vie de cocagne il va enfin mener 1 il la voit, il l'admire, il la tient.

— Mais...

— Ah! ne l'interrompez pas, je vous prie, voilà son rêvG qui continue : il serait trop barbare de l'éveiller. Le Yoyez-vous qui se dandine sur sa chaise, qui se dresse sur son séant, qui sourit devant lui en fronçant légèrement le sourcil? il est en cabriolet, il est à une descente et serre la bride à son alezan; il arrive, il est arrivé, il descend chez un ami, son petit poney est charmant : il a fait une lieue en quarante-cinq minutes, on lui ea faitmilie compliments.

— Quoi ? il a un cheval, un cabriolet ?

— Pourquoi pas? mais, mon Dieu, cela coûte-t-il si cher à la campagne? un arpent de pré pour récolter du foin, un autre arpent de terre pour l'avoine.

— Est-ce tout?

— Eh bien, non... Ce bonheur de la vie champêtre lui aura coûté assez cher pour qu'il l'ait au grand complet ; il aura outre cela quelques lopins de vigne pour faire son vin, quelques ares pour avoir son blé, qu'il moudra avec le moulin à bras de M. Quentin Durand, comme il l'a vu

dans les journaux, et pour faire son pain, qu'il fera cuire dans un four économique, bâti à l'angle de la cheminée de cuisine.

— Mais pour cuire il faut chauffer, pour chauffer il faut des fagots.

— En vérité? Eh! ne voyez- vous pas cet hectare de bois qu'il vient de joindre à sa propriété?

— Ah! diable, il est très-gentil ; mais...

— Mais ce que vous ne voyez pas, parce que les arbres vous le cachent, mais ce qu'il voit, lui, le bon Parisien, c'est la source qui est au milieu du bois, la source qui alimente un vivier où vivent dans le meilleur accord les brochets, les earpesj les anguilles et les truites ; eau limpide qui s'échappe ensuite en un ruisseau déUcieux, tout rempli d'écrevisses et d'excellent cresson de fontaine, Quelle vie, monsieur, quelle vie large et économique, sensuelle et champêtre tout à la foisi

— Il nous semble que maintenant ce bon bourgeois doit être content et qu'on peut lui faire observer...

~ Ah! monsieur ou madame, que vous êtes cruels! avcz-vous peur qu'il ne s'éveille trop tôt, et ne voyezvous pas qu'il n'a encore pensé qu'à la partie utile et raisonnable de cette enivrante existence ? que de choses encore que vous allez lui enlever à jamais si vous interrompez son rêve, et le billard dont il n'oserait approcher dans les estaminets de Paris, et qui est une occupation honnête à la campagne, et le jeu de boule qu'il envie aux invalides, et l'escarpolette où l'on fait de si bonnes plaisanteries sur les mollets de ces dames, et la partie sérieuse de ses distractions? et l'herbier qu'il médite, et sa rare collection de papillons dont il ornera son salon, et par-dessus tout... oh ! pour ceci, soyez indulgent, je vous en prie : il ne l'avoue qu'à quelques-uns de ses amis

270 LE BOURGEOIS CAMPAGNAR£

au reste, il y sacrifiera cfucTtjue argent, il ne réussira pas du premier coup, mais il expérimentera. — Qu'est-ce donc ?

— Mais n'avez-vou;; pas m quelque part que le paysan axon ou hongrois est parvenu à faire tui-même son sucre de betteraves ? Les journaux qui ont publié ce fait se sont bien gardés de dire quelle horrible mélasse ces paysans obtiennent dans leur marmite; ils l'appellent sucre, c'est assez, et le bon bourgeois, qui, en sa qualité de Parisien et de Français, se croit plus intelligent que le paysan saxon, se persuade qu'il se fabriquera du sucre blanc comme neige et qui sucrera mieux que celui de l'épicier, attendu qu'il y mettra tout ce qu'il faut.

Ne riez pas de pitié, ne haussez point les épaules en signe de mépris : tout ce que je vous dis là est vrai. Je l'ai vu et entendu mille fois : et, si vous saviez combien de longues et solitaires soirées cette espérance a fait supporter au pauvre bourgeois parisien, combien de privations et combien de labeurs cela lui a donné le courage de subir, vous ne lui feriez pas une observation. Et d'ailleurs il ne serait plus temps. L'heure est arrivée où ce rêve va enfin se réaliser; le marchand a vendu son fonds, le commis a obtenu sa retraite, ils ont à leur disposition un capital de cinquante à soixante mille francs, un revenu de cent louis ou de mille écus, c'est-à-dire la misère à Paris et l'opulence à la campagne. Notre ami part donc du pied gauche pour aller à la découverte de ce monde inconnu, mais qui existe assurément et où il doit se retirer. Pour cela, il va tous les matins au Palais-Royal, où il demande les Petites- Affiches, afin de noter suf son carnet tout ce qui lui semble être à sa convenance : le reste de la journée est occupé à courir chez les notaires ou les avoués chargés de ces ventes el qui d'ordinaire lui disent

LE BOURGEOIS CAMPAGNAnD 271

assez crûment les vraies chariipsci te Trai revenu, s'imaginant que cet homme veut acquérir pour placer son argent à trois pour cent. Mais ce n'est pas cela qu'il faut à notre bourgeois, et il passe ainsi plusieurs mois en vaincs rcche'-::hes jusqu'à ce qu'il tombe dans les mains d'un hoC'ime d'*ffaires qui l'empauuie, le prend à sa passion, le flatte, l'excite, jusqu'à ce qu'il lut ait colloque pour ses cinquante mille francs quelqu'une de ces impuilemes masures que l'on nomme impudemment, à Paris, maisons de campagne pour les bourgeois et villas pour les filles entretenues. C'est une bâtisse à l'italienne, en plâtre et en pans de bois, avec quatre ou cinq arpents de parc, bois, prés, jardin anglais, potager, cour, basse-cour et source d'eau vive, tout ce que le bourgeois peut désirer. Tout cela est bien un peu petit, un peu maigre ; mais l'acquéreurse charge d'améliorer. Quelques réparations aux murs crevassés, quelques charrettes de fumier, et la propriété doublera de production. Le marché se conclut, le bourgeois est propriétaire, il s'iustalle. Avis essentiel : tout bourgeois qui achète une vieille maison doit la laisser s'écrouler plutôt que de la réparer, attendu qu'il vaut mieux mourir de la chute d'une poutre que de mourir de faim.

En effet, du moment que le bourgeois a introduit le maçon dans sa maison, c'est comme s'il y avait mis le feu, surtout s'il s'est confié au maçon du villaae. Je le jure de- TantDiou : s'il y a quelque chose de hideux au monde, c'est l'insolente férocité avec laquelle un maçon qui met le marteau dans une maison, sous le prétexte de réparation, la démolit tant qu'il peut. S'il rencontre une pièce de bois, il l'attaque à coups de hachette et la couiie à luur de bras.

Supposé que le bourgeois arrive et s'étonne de cet achai ■ nsmeut.

— Ça, monsieur, lui dit le maçon, ça ne tiendrait pas huit jours : voyez, c'est pourri; voyez, tout aubier ; voyez, du bois blanc, voyez.

Et, à chaque voyez , il donne un coup à la poutre et l'achève du mieux qu'il peut, au nez et à la barbe du propriétaire. Enfin celui-ci l'arrête par ses cris ; mais il est trop tard : le maçon déclare qu'il ne peut plus toucher à la maison que le charpentier ne vienne remplacer la poutre en question. Le propriétaire réclame en vain ; le maçon impassible reprend ses outils , et, pour toute consolation, donne d'un Ion de menace l'adresse de son voisin le charpentier, et laisse le bourgeois avec un trou dans sa maison.

Hélas! ce trou, il faut le boucher, et il faut bien passer par le charpentier ; on le fait venir, mais, cette fois, on fera son prix d'avance. Folles prétentions !

— Je ne puis pas prendre ça à forfait , dit l'entrepreneur ; je ne connais pas la maison, c'est fait de boue et de crachat, ça va craquer dans tous les coins si on met la scie dans ce pans de bois.

Et, en parlant ainsi, il fait sonner les murs du bout de sa canne armée de fer.

— Du reste, ajoute-t-il, nous nous arrangerons toujours bien ; je vous ferai ça au plus juste prix, je suis un honnête homme, etc., etc.

Le bourgeois le croit, et permet que le charpentier pénètre dans sa maison. Ici le sort du propriétaire dépend de ce que le charpentier a de mauvais bois dans son chantier. S'il y en a beaucoup, il est perdu, car il faut que tout y passe; s'il y en a peu, la victime peut en être quitte pour un pan de mur. Sans compter qu'il faut faire mettre du papi(,'r neuf partout où a paru l'ombre d'un maçon, et repeindre toutes les portes dont a approché l'haleine d'un

colleur de papier. Il y a parmi tout ce monde une infâme franc-maçonnerie de dévastation pour se léguer des tra vaux les uns aux autres.

Mais enfin nous voulons bien que notre bouri^pois ne succombe pas à cette première épreuve comme tant d'autres qui ont été forcés d'abandonner leur maison de campagne à leurs créanciers, avant même d'avoir pu s'y installer autrement qu'en camp volant, comme ils disent; nous admettons que celui-ci soit délivré de la réparation et se soit enfin casé. Ce n'a pas été sans laisser dans les maiiis des démolisseurs quelques-uns de ces billets do mille francs qu'il s'était réservés pour l'exploitalio:! de sa propriété rurale. Il faut donc qu'il supprime quelques-unes des nombreuses jouissances qu'il s'était promises ; ainsi le char-à-bancs et le cheval disparaissent. Il est vrai que les environs fourmillent de voitures à volonté ; ce n'est qu'un petit malheur. D'ailleurs, le propriétaire vient d Savoir une idée : au lieu d'une vache pour la consommation de la maison, il en aura plusieurs et vendra son lait, sur lequel il gagnera beaucoup. Voilà donc notre homme avec quatre ou cinq vaches magnifiques épandues sur un gazon d'un arpent. Nous sommes au printemps; cela va bien une semaine ou deux, quoique les paysans n'achètent le lait que la moitié de ce qu'ils le vendent à Paris, après y avoir mis la moitié d'eau. Mais au bout de ce temps l'herbo manque, on y fait passer le vert de tous les légumes, mais en voilà pour trois jours, il faut acheter du foin. La con sommation devient effrayante : vraiment il est impossible de continuer ti on ne trouve pas moyen de vendre le lai» à un prix plus élevé. Il y a conseil dans le ménage ; on cherche, et on finit par découvrir que ce moyen est tout simple, et qu'il n'y a qu'à envoyer directement le lait à Paris. Cependant il faut l'y envoyer, et, pour l'envoyer,!!

fiiut des moyens de transport. Sera-ce une charrette ou un cheval? Oh! non, non ! dî^jà le bourgeois est devenu plus prudent, il se contentera d'un âne et de deux paniers. La jardinière fera le voyage tous les matins. Pauvre bourgeois ! Mais, pour vendre son lait à Paris, il faut une place miirquée, achalandée ; et la iardiniôre, qui sait cela, te rapporte ton lait, ou bien elle n'a pu le vendre qu'à un prix exorbilammenl dérisoire, sans compter qu'il faut nour. rir l'âne et la femme, qui ne peuvent rester huit heures sans manger, le temps d'aller et de revenir. Alors le bourgeois prend une détermiiiation très-radicale, il vend les vaches, l'âne et tout ce qui s'ensuit, et se résigne à acheter son lait et à vivre de ses légumes et de sa basse cour. Tout préoccupé de l'exploitation de ses vaches, il s'était bien aperçu par-ci par-là que les poules pondaient fort peu, que les lapins ne prospéraierit guère, mais il va s'en occuper exclusivement, et, dès lors, tout cela marchera à merveille. Le voilà donc occupé du soin de ses petits élèves : ils sont un peu souffrants, il faut les nourrir mieux ; achetons un peu d'avoine pour les poules, un peu de son pour les lapins, qui en seront beaucoup meilleurs. Ceci lui convient assez bien, et, en vérité, le bon bourgeois commence à recroire qu'il aurait eu tort de se désespérer. Il écoute la nuit

.... l'oiseau dont le chant entendn Annonce au laboureur le fruil qu'il a ponda.

comme dit M. de Lamartine dans la Chute d'un Ange; et, dès le matin, il va à la récolte de ses œufs. Il en trouve beaucoup, beaucoup trop même; car le voila forcé à vivre domelettcsou à vendre sa récoite. Mais vendre, et vendre

aux paysans, lui est devenu un sujet de haine et d'Iiorreur. Si vous saviez combien ils l'ont molesté; de quelle façon on s'est moqué de ses vaches, de son lait, de lui-même, lui qui était venu pour leur apporter la civilisation, le b(>nheur, l'exemple et la pratique des vertus champêtres !

Cepei'dant, tandis qu'il vivote ainsi assez tranqniHement pendant quelques mois d'été, il s'aperçoit que son petit capital de roulement se diminue petità petit sanà que tout ce qu'il récolte lui procure une sensible économie. Alors il essaye de se rendre compte de sa dépense, il établit un tableau par doit et avoir : c'est une petite satisfaction, cela lui rap;;elle le temiis où il tenait ses livres ou ceux de l'Etat. Il fait son petit budget; nous n'en extrairons que l'article suivaiit ;

Douze lapins mis dans l'établissement. Tous les jours un sou de son ; pour six mois, ci. . 9 francs.

Un sou par jour à la fille de la jardinière pour aller faire de l'herbe dans les champs, ci. . . . 9 francs.

Lapins morts de maladie, trois.

D'autre part lesdits lapins ont dépavé le fond de leur cage et quatre se so':t échappés, reste à cinq. Pour réparation du pavé endommagé, payé au maçon 7 francs 50 centimes.

Total pour cinq lapins, 2âfr. 50 centimes î soit 5 francs 10 centimes par lapin.

Quand le bourgeois demeurait à Paris, il les payait vingtcinq sous. Ceci commence à l'éclairer, ceci l'épouvante, et il supprime les lapins. Mais voici l'automne qui vient, et les poules mangent toujours et ne pondent plus : un œuf lui coûte di* sou-'^:. >i supprime les poules, les canards; il

supprime tout être vivant. Le voilà donc réduità ses fruits; à ses légumes. Il tourne de ce côté un regard désespéré, il se voit déjÈ» réduit à une vie de trappiste; car c'est à peine si la rente d u petit capital qu'il possède encore suffi à payer le jardinier, à payer la viande, le vin, l'habillement. Mais il a beau regarder, il ne peut comprendre comment les plus grosses fraises, les plus belles pêches, disparaissent ; il les compte, il les marque, rien n'y fait ; il n'a que les rebuts, les fruits pourris, les légumes secs, les salades montées en graine. Il y a donc un voleur, c'est peut-être le jardinier ? Il va à lui, fier et menaçant : c'est alors que le propriétaire découvre des faits inouïs; il apprend des choses dont Cuvier, ce grand homme, ne s'est jamais douté. Les loirs adorent les pèches, les poires, les pommes, et, en fins connaisseurs qu'ils sont, ils mangent toujours les plus belles ; les vers de terre se nourrissent de salsifis ; les crapauds dévorent de la salade sans huile ni vinaigre; les araignées sont très-friandes de groseilles; les guêpes ne vivent que de raisins ; les vers blancs consomment énormément de pommes de terre ; les limaces s'alimentent de carottes, et Igs momeaux mangent indifféremment de tout.

Cependant le bourgeois ne se laisse pas endormir par ces contes à dormir debout; il chasse son jardinier à l'entrée de l'hiver, car encore une fois il a fait son budget et il découvre que cet homme lui coûte trois francs par jour pour lui donner un plat de légumes et un plat de dessert : un franc cinquante centimes par plat, à lui qui jadis achetait des haricots à douze sous le litre et qui ne mangeait pas de dessert !

Le voilà donc seul dans sa maison, prenant de temps à autre un ouvrier à la journée pour faire faire ses travaux agricoles; mais l'ouvrier ne vient jamais le jour où ii

faudrait tailler, fumer, biner, selon le Dictionnaire cVa- (jricullure. Le froid arrive, rien n'est fait : on s'enferme dans la maison ; mais celte maison est humide, «ilaciale, il faut y faire un feu d'enfer pour ne pas mourir de froid. C'est le double de la dépense de Paris. Les pluies viennent, la cave s'emplit d'eau, le vin de Bourgogne tourne dans ces caves liumides. Autant de perdu. On s'ennuie, on se couche à sept heures pour passer le temps, on se lùve à dix pour ne pas trop brûler de bois. On espère en l'année prochaine, car on ne veut pas encore avouer ses sottises. Que diraient les amis de Paris, et surtout ces infâmes paysans qui vous raillent sous leur roulièrc épaisse et qui pataugent intrépidement dans la boue, grâce à leurs énormes sabots 1 Le bourgeois a bien des sabols aussi ; mais, quand il les met, il tombe presque toujours sur son nez ou sur son derrière. Que voulez-vous que je vous dise ? tous les malheurs accablent ce pauvre hommp Mais il y résiste courageusement, il se bat avec sa Uiar,vaise fortune, il passe la journée enveloppé dans la couverture de son lit, il se livre à des petits travaux d'Ultérieur, met à ses portes des bourrelets, que sa femme fabrique avec de vieilles ouates de robe et des lambeaux de toile peinte; il colle des morceaux de papier aux joints de ses fenêtres, il regarde son jardin au travers des vitres. Mais il espère encore; il espère le printemps, ce printemps qui répare tout, rajeunit tout, ranime tout, le printemps qui fera reverdir ses semences et son .spérance : il vient enfin, ce printemps. Mais cette seconde année a bien d'autres désillusions que la première ; car, si d'abord c'est la partie spéculative de ses rêves qui a échoué, c'est maintenant l'espoir qu'il avait basé sur ses propres efforts qui lui échappe ; c'est ce qu'il croyait invariable comme la nature. La terre lui manque;

elle n'a été ni labourée à temps, ni fumée justement; rien ne vient, rien ne pousse qu'étiolé, maladif, indigeste. On ne peut se faire une idée de cet affreux dé--;encliantement, de cette vie qui commence à toucher à la misère. A ce moment, il y a deux partis à prendre pour le bourgeois : c'est de se déterminer à vendre sa maison avec dix mille francs de perte, de placer son argent en viager, et d'aller s'ensevelir, rue Copeau, dans une pension à six cents francs par an, soit douze cents francs pour lui et sa femme; ou bien encore, il lutte une dernière année, il emprunte sur sa propriété et l'hypothèque. Dès lors, c'est un homme perdu : en moins de dix-huit mois, il est ruiné, exproprié, chassé, insulté ; et il s'estime trop heureux si, par la protection d'un de ses anciens chefs, il cbtient d'entrer gratuitement à l'hospice de la Rochefoucauld ou à l'hôpital des Petits-Ménages.

Oh ! ne riez pas, ne prenez pas ceci pour un cootp fanatique et rêvé. J'en connais un, j'en connais dix, un\\ 36 conte est l'histoire, dont ce rêve a été le rêve, dont ce malheur a été le malheur. Ceux aui en douteraient pour* raient en aller demander des nouvelles à MM ^.

1. Frédéric Soulié avait joint à cet article une suite de plus de deux cents noms avec les adresses; mais, comme nous refusons tout ce qui ressemble à une personnalité, nous avons cru de noire devoir de supprimer celte liste.

Seront punis d'nn emprisonnement

d'nn mois au moins, d'un an au plus, et d'une amende de cinq cents francs à dix mille i'rancs. Code pénal art. 419.

Les agents de change et courtiers qui auront fait faillite seront punis do la peine des travaux forcés à temps ;

S'ils sont convaincus de banqueroute frauiiiileuse, la peine sera des travaux forcés à perpétuité.

Code pénal, art. ;i4.

Voici un de ces types de notre époque qui préparent de bien belles phrases déclamatoires aux libéraux à venir, contre le désordre et la barbarie de notre siècle. Un homme viendra, quelque Alexis Monteil, ou quelque Dupin, ou quelque Isambert du vingt-sixième siècle, qui fouillera dans les annales vermoulues de nos tribunaux et dans nos livres, dont deux ou trois exemplaires auront échappé au pilon et non pas à l'oubli, et il y rechorchera les lois qui nous régissaient et l'existence sociale qu'elles avaient organisée.

Après la description de tous les métiers utiles, après avoir approfondi en quoi consistait l'industrie des fruitiers , des fripiers , des feuilletonistes , des charcutiers, etc., etc., il arrivera nécessairement à l'agent de change, et. au moyen de quelques articles de la loi qui

définissent ses attributions et en marquent sévèrement les limites, il croira d'abord savoir quelle était cette espèce de crieur public des dettes de l'État, et de notaire ad hoc pour ]a vente et l'achat de cette dette.

Il supposera que, quelques joueurs acharnés ayant pris cette dette pour tapis vert de leurs paris, on avait voulu que ces hommes, connus sous le nom d'agents de change, investis par ordonnance royale de la confiance publique, ne pussent pas tenir les cartes d'une pareille partie, et il applaudira à la sage mesure qui leur interdit, sous des peines assez sévères, d'être les agents intermédiaires de marchés qui ne reposent pas sur une vente ou un achat réels. Cela lui expliquera en même temps la rigueur de cet article du Code, qui considère comme banqueroutier frauduleux tout agent de change qui fait faillite, attendu que l'agent de change qui fait seulement le métier pour lequel il est institué ne peut faillir. En effet, il reçoit un capital pour acheter une inscription de rente, ou toute autre valeur publique, il paye avec les fonds qui lui sont confiés, livre le titre et perçoit un droit sur le montant de son opération. Voilà l'état légal de l'agent de change, il n'en a pas d'autre, et l'on conçoit que cet état ne puisse pas mener à la faillite, attendu qu'il n'y a pour l'agent intermédiaire aucun risque à courir, et que ce ne peut être que par des opérations étrangères à son état, ou défendues par la loi, qu'il y peut arriver.

Cependant, à force de rechercher dans les vieux livres, et même dans les archives des tribunaux, notre compuliaîewr trouvera de nombreuses faillites d'agents de change, et verra que, malgré la loi, elles se sont arrangées comme celle du premier commerçant venu. De là nouvelles recherches de la part de l'antiquaire, et découverte enfin d'une chose qui lui paraîtra bien exorbitante : c'est qu'en

l'agent de cwange 281

présence de cette loi écrite, l'existence de l'aûfentde change n'a été autre chose qu'un démenti perpétuel donné à la loi, que le but pour lequel il a été institué n'était que l'accessoire fort minime de l'ensemble de ses opérations, et que, s'il voulait bien l'aire quelquefois ce qui lui était permis, il faisait surtout ce qui lui était défendu.

Vous ne savez pas ce que c'est que l'infatipablo ardeur d'un déterreur de livres morts ou d'archives, lorsqu'il est à la piste d'un fait extraordinaire. Arrivé à ce point de la découverte, le résurrectionnistc littéraire ou légiste cherchera de nouveaux renseignements sur une révolte si ouverte de toute une classe contre la loi dominante. Il compulsera les archives des tribunaux et des cours royales, pour y découvrir les nombreux procès et les condamnations qui auront été prononcées; il y passera les jours, les nuits, et, enfin, il finira par découvrir une petite alTaire où un agent de change a été condamné à payer le montant du pari dont il avait engagé les enjeux et que le perdant refusait de solder, mais cela sans que le coupable fût puni, ni de prison, ni d'amende, ni de révocation. 11 trouvera pcut-ëlrc quelques sévères parole prononcées par M. le président Séguier, contre la funeste manie du jeu de la Bourse et l'insolent mépris de toute une compagnie pour la loi qui la régit.

De ceci il résultera plusieurs choses fort originales : la première, que ce bon bénédictin des temps futurs, prenant la chose au sérieux, il n'est pas douteux qu'il ne fasse de ce fameux premier président un très-grand homme de robe, un de ces illust-es magistrats sévères et clairvoyants qui ont résisté de tout leur pouvoir à la corruption de leur époque et au désordre qui s'était inrodiit dans l'état social. M. Séguier sera proclamé un gratd homme. Une autre chose non moins originaleg

Î82 l'AGENT DE CHANGE

c'est qu'on se figurera que cette terrible <.-orripa?n<p aes figents de change n'avait pu acquérir une aussi iiisultame impunité qu'en achetant par des monceaux d'or le silence des magistrats et des ministres; et il sera établi pour les temps futurs que cette formidable association de brigands tenait la loi captive dans ses coffres, grâce à la vénalité des magistrats.

Gela arrivera absolument comme je vous le dis ; je puis vous le certifier, moi qui ai eu quelquefois à vérifier et à contrôler les recherches de nos antiquaires et qui sais comment ils raisonnent. L'histoire de M. Dulaure, ce mauvais livre et cette mauvaise action, n'est pas faite autrement.

On ne s'imaginera pas que cela ait pu être ainsi tout simplement, par le seul fait que cela était ; non qu'il ne demeure très-extraordinaire qu'une classe de citoyens, à une époque quelconque, ait vécu en opposition formelle avec la loi, mais en ce sens qu'il n'y aura eu ni brigands dorés ligués contre elle, ni ministres, ni magistrats vendus à cette ligue d'or : ce sera tout bonnement un petit mal qui a commencé par presque rien, et qui a gagné sans que personne y prît garde, sans qu'il fût besoin que les coupables fussent déterminés comme des Rinaldo Rinaldi, ou que les magistrats fussent lâches ou vendus comme des sbires napolitains ou des soldats du pape.

Non, quoi que doive en penser l'avenir, l'agent de change n'est pas un de ces héros malfaisants qui dominent la société par la puissance de leur criminelle audace : il est comme il est parce qu'on ne l'inquiôte pas, et surtout parce qu'il est l'agent actif de la passion qui nous domine, le jeu. Voilà tout.

A cela près, l'agent de change est un homme comme tous les autres, quant à ses qualités morales ou immorales

l'agent de chance 2S3

bon pore, Don époux, Don citoyen, il acheté un remplaçant à son fils quand il est astreint à la conscription, il donne une loge aux Italiens à sa femme, et fait trôs-cavalièrement son serTice doflîcier d'état-major de la garde nationale, A ces qualilrs il en joint d'autres qui le mettent tout à fait au niveau des honnêtes gens : il entretient volontiers quelque fille de l'Opéra, joue gros jeu, s'imagine qu'il a de beaux chevaux, mène bien un tilbury et méprise souverainement les gens de lettres. Somme toute, c'est un très-excellent homme, qui n'est pas plus méchant, pas plus vicieux que vous, que moi, qne tout le monde.

Cependant, au milieu de ce monde dont il faii partie, il a ses nuances qui le distinguent, qui le personnalisent et qui en font le type particulier que nous voulons lâcher de vous faire connaître.

Si vous entrez dans un salon où vous savez qu'il y a des agents de change, et que vous remarquiez un homme de mine simple, qui s'écarte pour vous laisser passer, qui se tient paisiblement dans un coin, qui cause bas, et qui écoute avec plaisir un violon qui joue ou une femme qui chante, un homme modeste enfin-, passez, ce n'est pas un agent de change. Si vous voyez plus loin quelque figure à la physionomie expressive, à l'allui'e un peu débi-aillée, qui parle avec facilité et action, qui se démène plus qu'il ne faut pour persuader ses auditeurs, et dont la pensée rayonne dans la parole et dans le regard, un homme chaud et éloquent, passez, ce n'est pas un agent de change. Si vous trouvez dans un angle obscur do quelqitr salon retiré un personnage au maintien railleur, entouré de quelques femmes sur le retour ou laides, qui devisent avec lui, un homme qui sème la conversation de mots fins, de plaisanteries élégantes, de réticences spirituelles, passez, ce n'est oas un agent de change. Ce-

28i l'agent de change

lui qui vous répond complaisamment quand vous l'interrogez, ce n'est point un agent de change. Cet homme qui joue et qui gagne sans dédain, ou qui perd sans faste, ce n'est pas un agent de change.

Mais si, en passant par une porte, vous avez trouvé un homme roide, empesé, planté là comme une borne, .et qui vous a fait obstacle durant dix minutes sans daigner s'apercevoir qu'il vous gêne; si vous avez aperçu un homme à mine assurée, qui parle haut pendant qu'on fait de la musique ; si vous voyez qu'il toise avec pitié quelque amateur passionné qui lui adresse un chut modeste ; si vous apercevez un homme portant beau dans sa cravate, comme un cheval normand, un homme qui laisse tomber dans une discussion cinq ou six mots qui lui semblent un arrêt sans appel; si vous remarquez un dandy déjà ventru, le dos appuyé à la cheminée du grand salon, et parlant bas et de haut à la plus jolie femme de la soirée, pour lui dire des riens très-lourds sur sa robe et son bouquet, comme s'il laissait tomber une à une les perles d'or d'un esprit charmant; si vous vous asseyez à la table de jeu où un joueur fait bruit de l'or qu'il remue, soit qu'il le gagne ou qu'il le perde; si enfin vous êtes poursuivi par un fashionable de jeunesse passée, qui s'empare le plus qu'il peut de toutes les places, de tous les salons, de tout l'air, de toute la lumière, voilà ce que vous cherchez ; c'est votre homme, c'est un agent de change.

Ce n'est pas cependant, il faut bien le dire, un gros bélître, malotru, comme, vous pourriez vous l'imaginer; mais c'est quelque chose d'infiniment important, d'infiniment content de sa personne, d'infiniment sûr de son esprit. Cet homme, quoi qu'on en dise, n'a qu'un chagrin : c'est celuid'être agent de change.

l'agent de change 285

Et pourquoi cela ?

Le voici :

En général, cet homme est beau, encore jeune; il a reçu une assez bonne éducation, il n'est ni absolument sot, ni absolument ignorant; quelquefois il est riche, et doit toujours le paraître; mais il a pris le haut du pavé dans le monde et il s'est créé, peut-être sans s'en douter, l'aristocrate du jour. Eh bien ! tout cela l'embarrasse; il est si prés de son origine qu'il se sent parvenu. Hier il était commis, hier il gagnait mille écus dans les bureaux dont il est le maître aujourd'hui; hier il riait comme un bon jeune homme de l'importance de son patron, qui devait sa charge et qui faisait le millionnaire; hier il dansait, il s'amusait, il allait au parterre de l'Opéra, il jouait et était fâché de perdre et ravi de gagner; hier il avait une jolie petite maîtresse qui l'aimait et qui lui demandait, tout au plus le dimanche, de la mener aux avantscènes de l'Ambigu ou de la Gaîlé, et là il pleurait et riait à la volonté du drame et du vaudeville; hier il était un homme, aujourd'hui il est agent de change : titre terrible qui pèse sur toutes les heures de sa vie et qui en fait pour lui et pour les autres une comédie assommante.

La gaieté légère et facile peut-elle convenir à un homme dont la fortune est toujours en jeu; l'insouciance et l'étourderie, à celui qui lient dans ses mains les capitaux de tant de clients; l'abandon du cœur et de l'esprit, au spéculateur qui vit d'une industrie dévorante; les pensées légères, à celui qui doit observer et connaître mieux que personne la marche des événements politiques auxquels son existence est attacbée. ^uc si avec de pareilles préoccupations, l'agent de change était un homme de cabinet; tout entier à son état et faisant sa société de sa caisse et de ses livres, cela lui serait facile à

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supporter; mais, depuis la révolution Ce lî?3D, n s^es posé partout en homme du monde; il l'est et vei* 'V:lre, c'est un état que le hasard lui a fait et dans lequel lî s'obstine : alors il arrive surplonAé du poids de ses lourdes affaires, et c'est ce qui lui donne cette tournure de ï»apillon à ailes de plomb que nous avons essayé de vous montrer. Il veut allier toute la solennité de son état avec toute la désinvolture de la fashion, il faut qu'il soit tout à la fois splendide comme un fermier général, et qu'il garde le décorum d'un agent comptable qui calcule toutes ces dépenses. C'est un homme qui marche dans un pays avec une corde qui tient à un anneau fiché dans une autre contrée; c'est l'âne qui se fait lion, comme on appelle nos dandys, mais le bout de l'oreille perce toujours ; c'est enfin une existence qui ment à son principe; c'est un travailleur dont le cœur, l'esprit, la parole se sont endurcis et racornis à la triture des affaires, qui veut singer l'allure de l'Iiomme de loisir dont la pensée et l'âme s'aiguisent à rêver dans une élégante nonchalance.

Voilà pourquoi tel de ces individus, qui eût été peutêtre un homme distingué s'il n'avait été rien, ou qui eût été assurément un homme convenable s'il s'était fait marchand de nouveautés ou de bas de coton, est un être gauche, empesé, maladroit , important, parce qu'étant de nature grasse et financière, il faut qu'il se tienne en marquis et vive en gentilhomme.

Cependant ce contraste, qui vous frappe au premier abord dans l'agent de change hors de chez lui, vous sauterait bien plus aux yeux si vous étiez introduit dans sa maison.

Comme il s'est posé un des rois du monde et de la mode, il faut qu'il joue son rôle partout; aussi son inté-

rieur est-il un sanctuaire élégant des plus jolies fantaisies, des plus coûteuses bagatelles ; il y en a dans se? salons. Jans le boudoir de sa femme, dans sa salle à manger et dans son antichambre : mobilier golhi(iur', renaissance ou Louis Xv, ii y a de tout et du meilleur goût, tout neuf, parfaitement imité; albums précieux, reliures élégantes, statuettes adorables sont à leur place. Mais tout cela n'est à lui que parce qu'il l'a payé; il ne le possède pas de son cœur, de son amour, il n'en jouit que par l'envie qu'en peut recevoir un confrère. Ce n'est pas pour lui un bonheur interne, secret, personnel, c'es'. une preuve de la puissance de sa fortune. 11 ne se seri point de tout cela comme d'une chose qui lui va ; il le possède comme une inutilité qu'il faut avoir pour élu: comme les autres. Son véritable appartement à lui, c'esi un cabinet avec casiers droits, cartons nombreux, fauteuil de maroquin et papier-registre à compartimeuls tracés ù l'encre rouge. S'il lui faut écrire un billet sur papier satiné, il le ferme au besoin de cire odorante avec cachet à devise anglaise ; mais cela le gêne , l'ennuie , et s:: plume ne court vite et à son aise que lorsqu'il écrit sur papier carré, à tète imprimée, et qu'il soumet sa correspondance au timbre à vis de pression qui porte son nom.

Sa vie, sa véritable existence est là, et, quoi qu'il fasse, tout le reste n'est pas à lui, il s'y sent étranger et joue péniblement un rôle qui ment à ses goûts.

La femme de l'agent de change seule est à Svm aise dans ce luxe de frivolité et de loisir. A son aise, en ce siins, que n'ayant apporté dans les affiiires de son mari que la dot pour laquelle il l'a épousée, elle reste tout ù fait en dehors de ses affaires, et a tout le temps d'être fcnimi; du monde ou de le devenir; car beaucoup ne le ^.ont devenues qu'à, la longue et n'y étaient pas desli-

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nées. Telle qui était fille d'un sabotier enrichi et qui, en 6e mariant, ne savait ni s'habiller, ni marcher, ni s'asseoir, ni parler ; telle qui vient d'un comptoir de province où elle avait appris, chez le vieux banquier dont elle est la fille, à compter les feuilles qu'une laitue doit rendre uu saladier et à mettre de côté les pièces de trois livres bien conservées qui peuvent se vendre cinquantesix sous au fondeur, se sont transformées en brillantes dominatrices de la mode.

Mais, comme on sait, la femme se façonne mieux que l'homme à la vie où on la jette, et presque toujours la femme d'agent de change est, au bout de quelque temps, la patronne en crédit des plus élégantes couturières, des marchandes de modes les plus flambantes. Elle se ramasse et se ploie aussi gracieusement que la plus belle marquise dans l'angle d'une calèche qui va au Bois; elle regarde tout aussi finement, sans se remuer, le beau cavalier qui passe et à qui un signe imperceptible a dit bonjour. Elle a deviné dix solécismes dans la toilette d'une de ses bonnes amies, qu'elle a détaillée des pieds jusqu'à la tète sans avoir eu l'air de l'apercevoir et sans être forcée de la saluer. Dans le monde, elle sait tout ce qui fait d'une femme une femme à la mode; elle est capricieuse , intelligente des moindres choses , despote , protectrice, impertinente. Chez elle, elle sait accueillir et recevoir, ce qui est bien différent; tout ce luxe futile qui gêne son mari est pour elle d'usage facile, elle s'entend à remuer tout cela, à en user ; elle le comprend, elle l'aime, elle y attache un sens, elle est dans son atmosphère.

Aussi l'agent de change est-il le mari le plus en danger de la terre ; car, si tout le monde ne voit pas combien il est étranger à la vie dont il vit, il ne peut le cacher à

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l'œil clairvoyant de sa femme, d'autant que vis-à-vis d'elle il ne se croit pas obligé ù la comédie qu'il joiv^ envers les autres : il jette la brutalité de ses chiffres dans le chiffonnage de rien de cette vie inoccupée; il peso son livre de caisse sur le pupitre de velours et d'él)èi:ii où elle griffonne des billets imperceptibles, et le gi'os livre brise le joli meuble; il parle Bourse quand elle rêve poésie; il additionne quand clic poursuit une mélodie italienne; il est l'iiorame d'allaires, enfin, quand elle est la femme du monde.

De cet état de choses il résulte deux malheurs immanquables pour le mari.

Ou la femme est assez spirituelle pour deviner que son époux est pour elle ce qu'il est véritablement, et que pour les autres il se gourme, il se pince, il se fausse ; et alors elle en conclut que leurs natures sont antipathiques, que jamais elle ne sera comprise, elle légère et aimante, par cet esprit froid et calculateur; et, comme elle no peut vivre ainsi isolée, elle prend un amant. C'est la chance la plus heureuse pour l'agent de change.

Ou bien elle croit à la comédie qu'il joue, et alors ne le trouvant plus pour elle ce qu'il est pour les autres, elle devient jalouse, exigeante, furieuse; elle se croit dédaignée, outragée, trompée, et voilà les querelles qui viennent, les tristesses, les attaques de nerfs, les reproches, les menaces, tout cet enfer du mariage auprès duquel l'état de mari trompé est un paradis.

Alors l'agent de change, qui a bien assez de faire l'homme du monde en représentation, cherche un moyen le calmer sa femme, et comme tous les hommes il prend /e premier qui lui tombo soin la main, ot pour Ini, ce moyen facile c'est l'argent : il en donne à sa femme pour sa toilette, pour ses voitures, pour sa maison, pour

l'agent de change terre, pour des fêtes, pour des bals. Et voilà ce qui duit ces femmes d'agents de change étalant, les lares aux yeux, le luxe le plus effréné, courant tous les plaisirs avec fureur, et y portant un visage malheureux et ennuyé. Voilà ce qui souvent amène la faillite du mari^ qui n'en a pas été plus neureux et qui se trouve ruiné. Si nous ne nous trompons point, tel est l'état actuel de l'agent de change.

Quant à l'espèce d'influence politique qu'il a eue il y a sept ou huit ans, après la révolution de Juillet, elle tend à s'effacer tous les jours.

En effet, comme les agents de change furent les premiers à faire cour à la nouvelle royauté, elle les accueillit, les festoya, leur donna des épaulettes de colonel dans la garde nationale. Mais, à mesure que cette royauté s'avança, elle se fit une aristocratie propre à elle-même, et qui poussa dehors l'agent de change. Ce furent les aides de camp du roi des Français, les pairs qu'on créa, les hommes politiques qui se firent petit à petit, les grands administrateurs qui s'élevèrent, les vieux noms qui se rallièrent; encore quelques années, et l'agent de change sera retourné oii il était il y a vingt ans et oii il aurai dû rester.

Cela tient à une cause particulière qu'il n'est pas inuf'^e de signaler. La compagnie des agents de change, en M qualité de compagnie, serait un corps redoutable si Me pouvait avoir une influence politique ; mais, heureusement pour l'État, les nécessités de l'existence de l'agent de change lui interdisent cette influence en ce qu'elle a de plus puissant et de plus direct. Car, dans un pays où le crédit public est considéré comme une des forces vitales de l'État, c'est toujours un corps redoutaDie qu'une association d'hommes qui peut l'altérer sinoii

TnlTermir, et jeter dans la bourse des capitalistes des paniques désastreuses. Mais l'agent de change n'est homme politique qu'en ce qu'il est nécessairement du parti de tout gouvernement existant, attendu qu'il bâtit sa fortune sur le sable mouvant des fonds publics, que la plus petite crue des idées révolutionnaires pei?.''. entraîner et déplacer. Toutefois, si l'agent de change pouvait facilement devenir homme politique, il est à craindre que, sans égard pour sa fortune, il eût la prétention d'avoir une opinion à lui ou l'espérance de devenir ministre Eh bien! il suffirait de quelques agents de change décrrainés dans la chambre des députés, pour mettre en péril tous les matins l'existence de la monarchie. Mais voici qui les tient en bride : ils ne peuvent pas être députés. Pourquoi? la loi le leur défend-elle? Non, assurément; seulement ils obéissent à une nécessité qui semblerait devoir en frapper bien d'autres. L'agent de change a seul le droit de faire ses affaires : il faut qu'il soit de ga personne au parquet de la Bourse, précisément à l'heure où les faiseurs de lois se rient au nez, font des quolibets, et parlent comme s'il croyaient ce qu'ils disent. Un procureur général peut plaider par substitut, un conseiller, juger par suppléant; un général, commander par aide-decamp : mais il faut qu'un agent de change gagne lui-mêm« son argent, voilà pourquoi il ne peut pas être de cette chambre des représentants. Aussi M. Dupin a-t-il toute latitude de les appeler loups-cerviers, sans qu'aucun d'eux lui reponde en l'appelant avocat.

Du reste, l'agent de change, après s'être effacé politiquement, tend à dominer aussi d'importance, financièrement parlant. Il s'est créé, sous le nom de coulisse, una ■contrebande de sa contrebande qui lui fait le plus grand tort. Le marron dévore l'agent de change, et celui-ci ne

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peut guère se défendre, car on peut bien agir contre la loi, quoique institué par elle ; mais il est difficile de demander à cette loi la punition de ceux qui commettent le même crime que vous, et qui du moins peuvent dire qu'il ne leur a pas été formellement interdit.

En outre de ces raisons, l'agent de change s'est déconsidéré depuis quelque temps par sa participation à cette émission frénétique d'actions industrieusement industrielles, colossales pasquinades, où il ajoué le rôle du buraliste qui fait la recette à la porte. Maintenant que la farce est jouée, si on ne l'accuse pas d'avoir mis les recettes dans sa poche, toujours est-il qu'on le soupçonne d'y avoir participé.

Ainsi, d'une part, l'agent de change est annihilé comme puissance politique, la députation lui étant interdite; de l'autre, il se ruine comme puissance financière ; le jeu dont il vit tombant aux mains des marrons, il ne lui reste plus, pour être encore important, que la conversion des rentes, qui lui fera passer assez de millions par les mains pour qu'il lui en reste quelque chose.

Je me trompe, cela n'arriverait pas, que l'agent de change serait toujours important.

Peut-être que cette épithète n'est pas assez personnelle pour être un trait particulier à l'agent de change. En effet, dans notre époque, l'importance importante appartient à tout ce qui a de l'argent ou à tout ce qui est censé en avoir. Ainsi le banquier, le notaire, le receveur général, ont ce ridicule, par le fait de leur état : ce n'est pas une affaire d'homme, c'est une affaire de caisse. Ce ridicule marche toujours à la suite des écus comme les petits chiens après les vieilles femmes. Il gagne même tous les éîtats dont quelques individus se trouvent par hasard être dBs^'4xpitalistes. Il y a des libraires importants (très-peu,

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important voulant dire rirhe); il y a des chiffonniers importants; il y a dos voleurs importants; mais j'avoue ({uo, quoiqu'il y ait des hommes de lettres vaniteux, gond! fi d'eux-mêmes, insolents si vous voulez, je n'en connais pas d'importants comme l'agent de change est important. Dieu, en leur donnant bien des défauts, les a sauvés do ce ridicule doré. Je vous l'atteste, moi, qui siyne cet article.

LE CONTROLEUE,

DE ô

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