‹ Le lion amoureuxChapitre 7 sur 17 · BAS-BLEUS DE LA RESTAURATION · texte numérisé non relu

BAS-BLEUS DE LA RESTAURATION

La Restauration a été plus féconde que l'Empire en toutes sortes de Bas-Bleus. Ilya eu d'abord tous ceux qui avaient sourdement miné dans leurs prétendus salons la tyrannie du caporal parvenu. Chaque Bas-B!eu se croyait à ce moment le complice de madame de Staël, et se faisait victime comme elle de la grossièreté de l'Empereur. C'est surtout dans la Restauration qu'est né le Bas-Bleu poëte. A ce moment, la lyre a pris un développement effroyable, et, Corinne vivante- en chair et en os, s'est promenée dans les rues de Paris, a posé dans les fauteuils académiques, a jeté des cris de poésie du som. met des Alpes, et a baigné les longues tresses de ses cheveux noirs dans les eaux amoureuses de Vaucluse et

dans les flots guerriers du Rhin. 01 1 ! qu'est devenu ce temps! Comme alors la gloire était douce au Bas-Bleu! On l'écoutail à genoux; des cassolettes d'encens brillaient au pied de l'autel où posait la Sibylle inspirée. Cliacun deses vers éveillait un éclio de poésie qui lui répondait par des strophes de douze au paquet ; on inventait pour elle des mots, et les peintres de portraits se faisaient une enseigne de son visage. Toute cette nation, fatiguée du fracas des armes et du canon, frémissait d'une douce émotion à sa moindre parole: les fleurs s'épandaient sous ses pas; les rois baisaient le pan de sa robe, et sa cuisinière ellemême prétendait qu'il avait une Ilamme dans les yeux. C'était là uno belle conquête; le jour où une cuisinière peut croire à la supériorité de sa maîtresse est un jour plus glorieux pour le Bas-Bleu que le jour où on la couronne au Capitolo. Ce fut aussi dans ce temps-là que naquit le Bas-Bicu politique dont nous avons parlé au commencement; c'est même à dater de cette époque que la dénomination de Bas-Bleu s'introduisit en France. Ce fut dès lors une secte puritaine, malveillante, correcte, sèche de forme, de style et de corps; ce fut l'hypocrisie établie à l'état de congrégation. Nous eûmes la contrefaçon des Bas-Bleus anglais qui avaient conspué Byron et qui l'ont forcé à mourir en exil. Presque en môme temps naquit le Bas-Bleu dévot; c'est à son influence que l'Académie a dû ses évoques; c'est lui qui patrona la Société des bonnes leltres,qui changea enconversioiis méritoires les trahisons et les lâchetés de certains écrivains de l'Empire. Ce fut un 13a>s-Hleu qui commença lacroisade contre Voltaire et contre Uou.^seau. Le Bas-Bleu régna partout, jusque sur le monarque, qui avait, comme on le sait, l'estomac à la place du cœur. Lé Sacré-Cœur est une institution de Bas- Bleus, et les ordonnances concernant l'Opéra et la longueur des jupes des danseuses ont été rédigées par un Bas-Bleu

jaloux des bas couleur de chair ; c'est le niC^me Bas-Bleu dont on cite les deux traits suivants:

Le roi dont nous venons de parler aimait infiniment la causerie d'une belle dame qui n'était pas une grande dame ; cette belle dame avait un esprit comptant qui charmait son maître, mais dont il ne lui eût su aucun gré s'il avait su que tout cet esprit ne reposait pas sur un fond grammatical. Or, le Bas-Bleu ci-dessus non nommé s'indigna, à bon droit, que le prince fût si odieusement trompé et, pour renverser par un coup de maître cette influence de l'esprit, il ne demanda à sa rivale qu'une faute d'orthographe. La chose fut difficile à obtenir, car la belle dame savait son propre faible, et avait un secrétaire qui ne quittait pas sa correspondance d'une minute. Enfin, un jour que la belle dame était chez son souverain, elle reçoit une lettre de la grande dame Bas-Bleu, qui lui annonce que, dans une assemblée composée de tout ce que la France a de plus aristocratique, on désire la nommer présidente d'une haute institution; seulement on veut être assuré qu'elle ne refusera pas cet honneur, et on attend son consentement ; l'assemblée est au complet, le scrutin est suspendu-, un mot, un seul mot, et la voilà la patronne de toutes les illustrations nobiliaires ! Le vertige prend à la belle dame; elle hésite d'abord, mais enfin elle se risque; un mot, un seul mot, il faudrait avoir bien du malheur pour ne pas le réussir! Hélas, la malheureuse était tant soit peu Gasconne; elle prononçait : faceple, elle écrivit: j'acepte. Toute sa fortune, toute son autorité, tout son pouvoir, s'envolèrent sur ce c absent. Le Bas-Bleu triompha, il disait un jour amouppu-sement à Sa Majesté : Le règne de tous les usurpateurs ^\ cessé (ce).

Nous ne quitterons pas cet intéressant Bas-Bleu sans raconter encore de lui deux mots qui disent la pureté de ses mœurs et l'exquise sensibilité de sa personne.

Au jeu du roi, ledit Bas-Bleu avait l'hahitudc d'être placé à côté de lui, et Sa Majesté, qui savait combien la couronne prête de grâces aux moindres attentions, poussait à chaque instant des rouleaux de louis dans le giron du Bas-Bleu, qui relevait beaucoup les Qcnoux pour les empêcher de rouler sous !a table. Rentré chez lui, et assis sur les genoux d'un beau jeune homme, le Bas-Bleu défaisait les rouleaux pour en faire disparaître le papier marqué du sceau royal qui les enveloppait, et en ayant compté quelques-uns auxquels il manquait le nombre voulu, elle appuya un long et douloureux baiser sur le front de son bel ami, et cria d'une voix monarchiijue et attristée cette phrase célèbre :

— Ces pauvres rois, comme on les trompe !

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