‹ Le lion amoureuxChapitre 8 sur 17 · BAS-BLEUS CONTEMPORAINS. BAS-BLEU MARIÉ, PREMIÈRE ESPÈCE · texte numérisé non relu

BAS-BLEUS CONTEMPORAINS. BAS-BLEU MARIÉ, PREMIÈRE ESPÈCE

Nous voici enfin arrivés au Bas-Bleu actuel ; et maintenant, après avoir fait son histoire, nous allons pouvoir le suivre dans ses diverses variétés. En général, le Bas-Bleu actuel est d'une teinte beaucoup plus foncée que le Bas- Bleu impérial; il a presque toujours été plongé dans une sorte d'indigo philosophique qui lui donne une couleur à la fois lourde et crue.

Nous nous occuperons d'abord du Bas-Bleu marié.

Le Bas Bleu marié vit avec son mari, ou il ne vit pas avec son mari, ou, vivant avec son mari, ne le compte pas comme mari.

l-?8 LE BAS-CLE.

Commençons par le dernier. Dans ces sortes de ménages, dans ceux surtout de la dernière espèce, il se passe une chose assez semblable ù ce qui a lieu en ce moment en Angleterre pour S. A. Pi. le prince Albert, avec cette différence que c'est tout au plus gi le mari garde un peu du nom qu'il a donné à sa femme. Ce nom n'est plus le sien; il appartient en propre à ceU*^. qui l'a illustré, e* jamais on ne le lui donne directement ; ainsi, M. B..,. n'est pas M. B...., il est le mari de madame B,,.. ; M. G.... n'est pas M.C....,il est le mari demadameG....;etM. T.... n'est pas M. T. .., mais le mari de madame T....

Il est curieux d'observer jusqu'à quel point l'absorption du chef de la famille est poussée dans ces étranges ménages. Madame décachette les journaux; madame ouvre toutes les lettres; madame a sa chambre; madame a son salon, son cabinet et sa chambre ; madame sort le soir, et madame a un rendez-vous le matin; madame est avec son libraire; madame est avec son imprimeur; madame vient d'envoyer chez son banquier ; madame est à la campagne; madame couche en ville ; quant à monsieur, personne ne le connaît, à moins que si un ami s'informe des enfants de madame, on ne réponde que monsieur est allé les promener au Luxembourg.

Au spectacle, cet homme qui est relégué derrière lOut le monde, qui se tord le cou pour voir le bord de la rampe, qui ouvre la porte à tous ceux qui entrent et sortent sans se donner la peine de le saluer, et qui est chargé du soin des manteaux et de tous les dépens de la soirée, c'est le mari du Bas-Bleu.

Quelques-uns s'accommodent merveilleusement de cette annulation, et se réduisent volontiers à la rédaction du livre de cuisine et aux comptes de blanchissage : à dîner ils servent le potage, et madame commande les vins fins. Au salon ils otïrent le café, cl madame accepte de la liqueur.

LE BAS-BLEU lU'J

Ceux-là sont les maris-modèles ; ceux-là sont dans une constante admiration pour leur épouse adorée. Quand elle leur fait l'honneur de sortir avec eux, si c'est à pied, ils .iiarchent derrière elle, portent le parapluie, et, en cas d'emplettes, entassent sur leur bras fiauclie une statuette, un panier de fraises et un morceau de Iromagc ; si c'est en voiture, ils se mettent sur le devant et doivent savoir le nom de toutes les rues. Dans un salon, il faut voir le rayon anxieux et timide, mais toujours admiratif, avec lequel ils observent leur souveraine maîtresse. Ils ont toujours tout prêt, ou un sourire approbateur, ou une exclamation ravie pour chaque parole qui va sortir de sa bouche, et, au moindre mot, ils relèvent la conversation par cette phrase qu'ils varient de mille farons différentes :

— Avez-vous entendu ce que vient de dire ma femme? — Écoulez donc ce que ma femme vient de dire. — Je répète ce que ma femme a dit... C'est un rude métier, je vous jure ; et comme la femme Bas-Bleu est toujours sous l'incessante menace de voir attribuer à un teinturier ses œuvres les plus personnelles, elle prend les précautions les plus infiaies pour prouver au monde que son mari n'est pour rien du tout dans ce qu'elle fait. C'est un véritable Cendrillon à qui l'on dit à chaque instant : Taisez-vous donc — vous ne savez ce que vous dites — vous parlez de choses au-dessus de votre portée. A ces bénéfices il joint les courses à l'imprimerie : une lieue et demie à faire quelquefois pour corriger un q retourné. — Pauvre mari! qui ne sait pas que ses épreuves de ménage fourmillent de pareilles fautes. C'est à lui que reviennent de droit les visites aux journaux. 0 les malheureux ! à auoi doncsontils exposés qu'ils descendent à de pareilles sollicilalions. Faut-il vous le dire, j'en connais un qui avait les deux joues enflées de toutes les critiques que subissaient les

œuvres de son épouse. Aussi disait-on de lui qu'il était tout bouffi des chutes de sa femme.

Mais le plus grand de tous ses malheurs n'est pas encore celui qui accompagne l'heure de la mise au jour. C'est le travail de l'enfantement qui est son supplice le plus effroyable. Croyez ce que je vais vous dire : je l'ai vu, de mes propres yeux vu : ce qu'on appelle vu !...

On raconte sur je ne sais plus quel peintre une anecdote qu'on a aussi appliquée à David, à l'époque où il était de mode de supposer tous les crimes à un homme qui avait fait partie de la Convention. On raconte, dis-je, que ce peintre, voulant peindre un Christ mourant, fit venir un modèle, lui persuada de se laisser mettre en croix. Comme le modèle, malgré les exhortations du peintre, ne donnait qu'une expression d'ennui à rétcrnclle douleur, le peintre, dans un mouvement d'enthousiasme artistique, s'emparo d'une pique et la lui flanque dans le flanc. Le modèle en mourut et le peintre fit un chef-d'œuvre immortel. Eli bien, cette épreuve peut-être vraie, peut-être inventée, le Bas-Bleu la fait tous les jours moralement sur son époux. S'il lui faut une scène de désespoir, elle le taquine, l'irrite, l'insulte, l'agonisé, l'exaspère, et, malgré la longanimité de la victime, finit par lui arracher un moment de révolte, de rage, de désespoir; puis, au moment où. il va se jeter par la fenêtre, elle l'arrête d'un air inspiré en lui disant :

— C'est très-beau, monsieur ; je tiens ma scène, je vais l'écrire : vous ne ferez servir qu'à six heures.

Puis elle s'éloigne et s'arrête encore sur le seuil, d'où elle contemple la stupéfaction, le désordre, l'anéantissement du modèle ; et elle rentre dans son atelier en lui disant :

— Faites-moi faire du café; je travaillerai toute la nuit :

Mais le mari-domestique n'est pas le partage de tous les

3as-r<leus; et je connais des femmes qui ne sont pour leurs Opoux que des marmites autoclaves à poésie, qu'ils font boniliir à leur gré.

Je la connais, vous la connaissez, nous la connaissons tous, cette adorable femme Bas-Bleu, un tant soit peu pédante, un tant soit peu académique, mais bonne et douce, et qui n'a jamais pu garder pour elle les prémices d'une inspiration. Elle avait un sot pour mari; il lui volait les feuillets de ses moindres manuscrits, les apprenait par cœur, et s'en allait de par le monde, répondant à ceux qui lui parlaient de sa femme :

— Elle s'occupe de ceci, ou de cela; je l'ai engagée à traiter ce sujet comme ceci, ou comme cela, —je luiai donné les idées que voici et que voilà. —

Le livre paraissait, et le mari recevait tous les compliments. 0 noble et unique exception! tu es sans doute l'hoslie qui racbètes les fautes de tes sœurs. Que tu dois soulMr!

Le Bas-Bleu marié a quelquefois pour conjoint un sot libre. 11 est butor, grossier, insolent ; il vend des grosses ou des gueuses selon qu'il est notaire ou marchand de fer. C'est lui qui, un jour qu'on s'informait à lui de sa femme, répondit :

— Bah ! elle fait toujours un tas de petites foutaises.

Un mari analogue, mais d'un esprit plus réservé quoique aussi véridique, et dont la femme avait dramatisé plusieurs de ses sentiments sous un môme nom, répondait à quelqu'un qui, la voyant rêveuse, demandait ce qu'elle avait :

— Sans doute elle se promène dans son bois d'oliviei-s. Le fait suivant m'est personnel. J'allaischez un Bas-Bleu

pour je ne sais quelle affaire; je rencontre le mari qui rentrait en même temps que moi; je veux me faire annoncer: il s'offre à me pré( éder pour savoir si le Bas-Bleu est visible; puis il revient et me dit :

202 LE BAS-BLËU

— Vous ne pouvez la voir; elle est enfermée avec M.., ils sont en collaboration.

Je connais l'œuvre qui s'en est suivie. C'est la seule fois de ma vie que j'aie été parrain.

BAS-BLEU MARIE, DEUXIEiME ESPECE

Nous avons maintenant le Bas-Bleu marié qui laisse à son mari la dignité publique d'homme, sous réserve do h lui faire expier en particulier. Ce Bas-Bleu n'a pas Id même distraction que l'autre; il parle peu, écrit rarement, mais dogmatise sans cesse. C'est sans contredit la variété la plus assommante, la plus cruelle, la plus méchante de toutes : c'est le Bas-Bleu ambitieux. Je me le suis toujours représenté sous la forme d'une furie, à 1 état de squelette habillé de soie noire, poussant devant elle un malheureux auquel elle pique le derrière avec une fourche rouge.

Quand ce Bas-Bleu a un mari qui possède une contribution de plus de cinq cents francs, elle lui montre du doigt la députation, et le pique en lui criant: va! S'il ne possède aucune contribution, elle lui désigne une souspréfecture, et lui dit : va! et un coup de fourche appuie la motion.

On ne peut se faire d'idée du respect, de la considération que ce Bas-Bleu témoigne à son mari ; comme il en est fier, comme il se tait devant lui, comme il le comble d'éloges, comme il le vénère.

Misi^rable, trois fois misôrablo celui qui obtient ces marques apparentes de respect. Secrétaire intime des passions de sa femme, agent de ses haines, flatteur de ses préférences, il faut qu'il salue sespropres ennemis, trahisse ses propres parents, renie sa propre famille, pom satisfaire la fourche, qui le pousse lui-môme. Il voudrait être à la campagne ; il y planterait grassement ses choux et y dormirait ù l'ombre. Non point, uon point : il demeurera à Paris, ii se plantera lui-même dans les antichambres, il vivra dans les salons ministériels.

Quant au Bas-Bleu, il a ses petites entrées dans les cabinets, il trafique des faveurs données et reçues. Voici une scène d'un drame que la censure a dernièrement proscrit, sous prétexte qu'il était défendu de mettre en scène des personnages vivants. La pièce est intitulée :

Page 1