‹ Le Lion de la victoireChapitre 11 sur 29 · LORSQUE VOUS ÊTES ARRIVÉ, ELLE ÉTAIT ABSOLUMENT · texte numérisé non relu

LORSQUE VOUS ÊTES ARRIVÉ, ELLE ÉTAIT ABSOLUMENT

vide. Que ri a%^ je pas employé pour vous seconder? Vous T avez vu vous-même, etvous ri avez pu vous empêcher de r avouer. Tout ce que vous avez souhaité vous a été donné, hommes, munitions, artillerie, mousquetcrie. J'ai dégarni la place, vous le savez, et je ne m'en rcpens pas, puisque V affaire a réussi. Quelles difficultés riai-je pas trouvées, pour vous dissuader de certaines inquiétudes et indécisions ou vous paraissiez être et qui ne vous étaient occasionnées que par des gens peu au fait, et nullement portés pour votre gloire ? Vos marins m'ont donné seuls plus de peine que tout le reste; a quoi a-t-elle abouti? à rien du tout ; et vous avez vu vous-même combien ils ont eu de peine à se résoudre à tirer sur une place, dont il semblait qu'ils craignissent la reddition. Tant de soins, tant d'embarras, tant de prévoyance, tant d'avances, dont je ne suis pas encore payé, tant de veilles ont abouti à la vérité à la prise d'une place la plus fameuse de l'Inde, mais dont nous ne tirons pas, comme on Paurait pu, tout V avantage qu'elle devait procurer à vous Monsieur, et à la Compagnie ; et cela, parce qu'il ne s'est pas trouvé une personne auprès de vous qui pût vous faire sentir l'inutilité d'un traité de rançon fait avec des prisonniers, qui ne sont point autorisés pour la promettre, et dont tous les otages que vous en tirez, deviendront, parleur long séjour, dans quelqu' endroit qu'ils soient, à charge, et de vrais martyrs de V inexécution d'un traité, qui ne peut avoir lieu, ni dans VInde, ni en Europe. Au nom de Dieu, Monsieur, ne

vous faites pas illusion à ce sujet. Vous êtes trompé, si vous pensez qu'il soit jamais exécuté. Les colonies éloignées se rançonnent à la vérité, mats ce n'est jamais en billets, mais en beaux deniers comptants. Les Souverains, les Compagnies sont en droit de désapprouver ceux qui les engagent sans ordre. Ils se moquent Sautant mieux de tous ces billets, qu'ils sont encore les maîtres de toutes ces places rançonnées, et qu'il faudrait une nouvelle guerre pour les faire payer. François I er traita dans sa prison : il signa tout ce que Y on voulut ; ses enfants furent mis en otage, qu'en résulta-t-il? Vous le savez. Le roi Jean, prisonnier en Angleterre en fit autant; le résultat fut le même. C'était pourtant des têtes couronnées qui traitaient et sur la parole desquelles l'on devait compter. Elles furent inutiles. On déclara qu'étant prisonniers, ils ne pouvaient s'engager. Qu'ils le pouvaient, pour se tirer de presse, mais qu'ils n'étaient point obligés de tenir leur promesse et leurs serments. Ces paroles royales qui ne devaient jamais se rétracter, l'ont été cependant. Que ne devez-vous point attendre de particuliers, qui ne datent de rien dans le monde, qui ne sont point autorisés, et qui ne peuvent exécuter ni faire exécuter leurs promesses ? Pour peu que vous vouliez faire quelques réflexions sur les inconvénients qui résulteront de votre traité, je suis persuadé que vous en reconnaîtrez le faux. Si elle était comptant, quoique Ton pût espérer des avantages plus considérables par la suite, je me rangerais plus facilement de votre avis : mais j'ai Thonmur de vous

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le dtre enfrère> en ami, il n'aura point d'exécution. Il est encore temps d'y apporter remède. Dites, Mon* sieur, je vous en supplie par tout ce que vous avez de plus cher au monde, que les réflexions que vous avez faites, ou si vous voulez, qu'on vous a fait faire, vous arrêtent tout court. Vous pouvez vous disculper auprès des Anglais, rejetter toute la faute sur le Conseil supérieur de Pondichéry, qui ne veut ni se charger des otages, ni de la moindre chose qui aura rapport à ce traité. Vous pouvez faire cette déclaration, sans la moindre crainte que le Conseil ni moi voulions diminuer rien de votre autorité. On vous la laisserait Monsieur, tout entière à Madras^ tout le temps que vous voudriez y rester. On n'y laissera que ceux que vous jugerez à propos ; et je vous promets en homme d'honneur de faire supprimer toutes les lettres qui vous ont été écrites par le Conseil depuis le 25 septembre. Il est nécessaire que celles de ce jour subsistent, afin qu'elles puissent, si vous le voulez, servir à prou* ver qu'elle est la véritable raison qui vous a empêché d? exécuter le traité de rançon. Cet aveu, Monsieur, vous attirera autant de gloire que la conquête de Madras. Vous savez prendre des places, mais vous n'êtes pas obligé de savoir les précautions nécessaires pour la validité Sun traité de rançon; d'autant mieux qu'étant conclu sur la bonne foi et sur les promesses d'honnêtes gens en apparence, le guerrier hon* nête homme peut être facilement trompé. Que ne donnerais- je pas pour être auprès de vousî Oui, Monsieur, je suis persuadé que f aurais le don de

vous convaincre que je vous parle en homme qui n'a d'autre but que votre gloire et V intérêt de ses maîtres. Soyez, Monsieur persuadé de cette vérité. Soyez-le de r envie que fat défaire cesser mille mauvais propos. Au nom de Dieu, Monsieur, au nom de vos enfants, de votre épouse, laissez-vous persuader decequefai l'honneur de votés dire. Finissez comme vous avez commencé et ne ménagez pas un ennemi qui n'a eu d'autre but que celui de vous réduire à la plus dure extrémité. Tels sont les ordres que V Escadre ennemie met en œuvre autant qu'elle peut. Si elle n'a pu faire mieux c'est ty'elle ne l'a pu. La Providence nous a mieux servi qu'eux. Profitons- en, Monsieur, pour la gloire de notre Monarque et pour Fin ter et général d'une nation qui vous regardera comme son restaurateur dans l'Inde. Fasse le Ciel que je puisse parvenir à vous persuader et à vous convaincre de la nécessité d annuler un traité, qui dans un moment nous fait perdre des avantages, dont toute l'étendue se connaîtra incessamment, pour peu que vous vouliez avoir égard à ce que f ai V honneur de vous représenter. Dépêchez-moi s'il vous plaît, en toute diligence, pour savoir qu'elle sera votre résolution, afin qu'aussitôt que f en serai informé, je vous renvoie vos dernières lettres, je supprime absolument les réponses et qu'il n'en soit plus parlé. Encore une réflexion, Monsieur, c'est au sujet du Nabab. Vous allez me compromettre furieusement avec lui, et je ne serais point étonné de le voir joint avec les Anglais, pour nous faire donner au diable dans ce pays, faute de lui avoir gardé ma

parole. Joignez, Monsieur, cette réflexion à toutes les autres. Je vous écrirai par la suite, si vous le souhaitez, que je me charge en Europe de V événement, et que ce n'est que sur mes représentations et celles du Conseil que vous avez changé de sentiment. Vous pouvez de votre côté dire à ce sujet tout ce que vous jugerez à propos. N'allez pas vous gendarmer contre le Conseil. La réponse que vous avez faite à la sommation, dont peut-être vous ne vous souvenez pas, lui a paru un peu dure. Laissez-moi faire ; tout cela s'appaisera et vous ferez, pendant votre séjour à Madras, tout ce qu'il vous plaira. On condescendra à tout ce que vous voudrez. Vous ne sauriez croire avec quelle impatience f attendrai votre réponse. Faites-la moi de votre main. Il est inutile que d'autres que vous la sachent. Dites-la le plus bas que vous pourrez à Desprémenil, c'est-à-dire le parti que vous prendrez sur le traité. Si vous persistez à le soutenir, il est inutile que vous lui disiez rien. Fasse le Ciel que f aie pu venir à bout de vous persuader ! Je regarderai cette réussite avec encore plus de complaisance que la prise de Madras. Elle me sera d'autant plus chère, que votre complaisance me sera une preuve bien sensible de votre

estime et de votre amitié pour moi.

Dupleix

Après avoir lu et relu cette lettre, la Bourdonais laissa tomber sa tête dans ses mains et, pris d'une singulière faiblesse se met à pleurer comme un enfant.

Friel, qui s'était discrètement reculé de quelques pas et se tenait immobile, les bras crohcs, eut un

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geste de surprise; les députés échangèrent un regard, et Burydit à voix basse :

— Il va céder.

Mais d'Espréménil eut un haussement d'épaules plein de mépris.

Le commandant s'était mis à marcher à grands pas, méditant profondément. Puis, cédant encore à cette inconcevable émotion, oùl'énervement de la fièvre était pour quelque chose, il recommença à verser des larmes.

— Remettez-vous, monsieur, dit Friel troublé malgré lui, ne vous laissez pas aller à un tel excès de chagrin ; cédez enfin à nos instances, et tout s'arrangera de soi-même.

— Non, non, je ne peux m'en dédire î s'écria l'amiral d'une voix entrecoupée par les sanglots. S'il le faut, qu'on me mène à la potence ! . . . Il reprit en jetant un regard sur sa croix de St-Louis : J'irai porter ma tête sur un échafaud. J'ai cru bien faire. J'ai cru avoir une autorité et je n'ai pas voulu traiter les Anglais, qui sont braves gens, avec la dernière rigueur. J'irai porter mon désintéressement et mon innocence au pied du trône.

Et les larmes ne voulaient pas tarir dans les yeux de l'amiral.

— Vraiment, dit Bussy à l'oreille de Kerjean, .cela me fait un mal affreux de voir pleurer cet intrépide.

Mais d'Espréménil, que cette scène semblait irriter, s'avança vers La Bourdonnais.

— Monsieur, dit-il, vous êtes décidément bien résolu à rester sourd à nos instances ?

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— Rien ne me fera changer de résolution, répondit le commandant en relevant la tète, ma parole est chargée aux Anglais et je tiendrai ma parole.

— Alors, monsieur, j'ai le regçet de tous 1q dire la mission pacifique est terminée et, nous, a avons* plus que des ordres à vous transmettre,

Bury sortit de l'ombre, ta Bourdonnais, qui ne te connaissait pas, à la vue de son uniforme bleu et rouge à brandebourgs d'or, crut qu'il arrivait de France. Une angoisse extrême se peignit sur ses traits qui devinrent aussi pâles que la poudre de ses cheveux.

Bury lui présenta la lettre du conseil supérieur qtu établissait ses pouvoirs. Puis il donna Tordre de faire ouvrir les portes, tes déclarations dont il était porteur devant être connues de tous.

Les capitaines des vaisseaux, et beaucoup d'officiers de différents grades, envahirent rapidement la salle.

Alors, un greffier commença la lecture du premier décret du conseil supérieur, déclarant que le traité de. rançon, ayant été contracté par la volonté de M. de La Bourdonnais sans autorité et avec des prisonniers qui ne pouvaient s'engager, était nul de plein droit et regardé comme non avenu. Une seconde ordonnance établissait un conseil provincial au fort Saint-Georges» et nommait d'Espréméml commandait et, directeur des ville et fort de Madras.

La Bourdonnais écoutait avec la plus grande attention et un léger tremblement de sa lèvre inférieure trahissait son anxiété... Mais lorsqu'il vit que tous ces décrets émanaient de Pondichéry et non de France,

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il reprit toute son assurance et eut un rire de défi.

— Vous vous imaginez donc que je vais accepter vos ordres et m'y soumettre? s'écria-t-il. Sachez que je ne reconnais dans l'Inde l'autorité de qui que ce soit. Je m'en tiens à mon brevet, et aux instructions du ministre qui me laissent maître de mes opérations.

— Vous voulez vous faire redire une fois de plus, répondit d'Espréménil, que toute place conquise tombe sous le pouvoir du gouverneur général ? Vous qui êtes aussi gouverneur d'une colonie française, vous le savez mieux qu'aucun autre.

Aucune réplique concluante ne vint à l'esprit de l'amiral qui, pour sortir d'embarras, se jeta de nouveau dans un accès de foreur, manquant peut-être de sincérité malgré sa violence. Les injures brutales, les jurons populaciers éclatèrent encore au milieu du silence sévère de l'assemblée. La Bourdonnais s'enflammait de plus en plus et sa face s'était empourprée.

— Ah! c'est la guerre que vous voulez? cria-t-il enfin. Vous venez m'insulter, me provoquer, discuter mon autorité; eh bien, soit : la guerre ! battons-nous, nous verrons qui a raison.

Et par moment sa parole s'embarrassait parce que ses dents étaient ébranlées par le scorbut, qu'il avait contracté dans ses héroïques navigations.

Tout à coup il tira son épée et s'écria :

— A moi mes officiers !

Et se tournant vers les députés :

— Mettez-vous d'un côté avec les vôtres, messieurs,

et moi de l'autre à la tête des miens. A moi, mes officiers, à moi!

Un murmure d'indignation s'éleva de l'assemblée et fit comprendre à La Bourdonnais qu'il était allé trop loin. Il eut un moment de vertige, et la vision lui apparut de la Bastille et de cet échafauddont il parlait tout à l'heure sans y croire. Mais il reprit vite possession de lui-même; son esprit fertile en ruses n'était pas à bout de ressources.

— Messieurs, dit-il, accordez-moi quelques minutes ; je vais réunir mon conseil de guerre et prendre son avis. Je vous promets de m'y conformer.

Les députés gardèrent un silence que La Bourdonnais feignit de prendre pour un acquiescement, et il passa dans une pièce voisine.

, Il rentra peu d'instants après, tenant à la main un papier qu'il tendit au greffier.

Le greffier en donna lecture :

c Monsieur de La Bourdonnais au conseil de guerre assemblé :

c Messieurs, vous venez d'entendre les protestations du conseil supérieur de Pondichéry, et la proposition qu'il me fait de manquer à la parole que j'ai donnée à messieurs les Anglais ; c'est pourquoi j'ai l'honneur de vous faire assembler pour savoir de vous, messieurs, si, ayant accordé une capitulation et arrêté des conditions en conséquence, je suis obligé de tenir ma parole d'honneur, soit que j'aie bien ou que j'aie mal fait ?

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