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— Moi? fit l’autre. Mais je ne vous propose rien; je vous donne un conseil d’ami, voilà tout. Je vous le donne parce que je vois «pie vous plaisez à Diane, parce que vous seriez un excellent parti pour elle, parce que je suis sûre que vous la rendriez très-heureuse. Et puis, ajoutabelle en lui décochant un regard sardonique, vous êtes un homme comme il faut; vous me serez reconnaissant du service que je vous rends, et je suis certaine que de vous-même vous vous conduirez très-bien à mon égard.
Pour le coup, la chose était assez claire.
L’horrihle mère ne cherchait même pas à gazer sa pensée. Elle affectait, il est vrai, de compter qu’il ne pouvait être question que de mariage entre le comte et sa fille; mais sa fille n’en était pas moins l’objet d'un marché.
Le comte quitta l’entremetteuse en lui demandant la permission de réfléchir à la conversationqu’ils venaientd’avoir ensemble et, comme depuis cette conversation, la passion qu’il éprouvait pour la belle Diane se trouvait aux prises avec un certain sentiment de délicatesse, il résolut, pour en finir, de tout avouer à la jeune fille.
Il ne lui fut pas difficile de la rencontrer. Il y avait bal au Casino, et Diane, éblouissante de grâce et de fraîcheur, était assise au milieu d’ua essaim de jeunes beautés qu’elle effaçait toutes, pareille à la déesse Calypso parmi ses nymphes. On peut dire bien des choses pendant le court espace de temps que dure une contre-danse. Le comte, qui s’était déjà précédemment déclaré, qui, avec son tact habituel, ayant jugé que Diane
devait être effroyablement lasse de la société de sa mère, avait dit à la jeune fille que, si elle voulait bien lui faire l’honneur d’accepter sa main, il irait immédiatement solliciter l’agrément de son père : le comte, par un scrupule qui lui faisait honneur, tout en relatant dans son entier, la proposition maternelle, ne souffla mot de la commission qui lui avait étédemandée sous une forme détournée.
On peut penser si Diane était interdite, si elle se dépita, rougit, baissa les yeux, se mordit les lèvres ; si elle maudit la situation où elle était placée par suite de la séparation de son père et de sa mère.
Cependant, comme le comte lui plaisait et — il faut bien tout dire — lui paraissait le parti le plus sortable qu’elle pût rencontrer ; comme, de plus,
il la pressait de prendre une détermination conforme à ses désirs, elle le regarda avec une expression de langueur qui la rendait mille fois plus charmante encore ; puis, posant le bout de ses doigts sur le bras du jeune homme, elle lui dit avec abandon, de l’air le plus touchant, qu’elle
remettait sa vie entre ses mains et se confiait à
son honneur.
Il n’était malheureusement pas possible au comte d’Abarey de se jeter aux pieds de la jeune fille devant quinze cents personnes. Ni vous, lecteur, ni moi, ne l’aurions osé, à sa place. Il la remercia cependant, avec une effusion de cœur àlaquelle labelle Diane parut sensible, et, comme dans le cours de leur conversation, elle lui avait ditxjue son père devait être à Naples, où l’avaient appelé ses affaires, il lui proposa de s’embar-
(juer avec lui, sur son yqcht, dès le soir même, s’engageant à la conduire directement à Naples
et à se joindre à elle pour supplier son père de
consentir à leur union.
Tout ceci semble bien étrange peut-être. Mais il y a longtemps qu’on l’a dit : « Rien n’est plus extraordinaire que ce qui arrive tous les jours. » Au surplus, en ceci je ne suis qu’un simple historien, et je pourrais, s’il en était besoin, désigner plus de vingt personnes qui furent témoins des événements que je raconte.
Diane, au nom de son père, avait senti l’abandonner ses derniers scrupules ; une courte navigation ne l'effrayait j>as, d’ailleurs, elle répondit, tout simplement, qu’elle était prête à partir.
Précisément l'orchestre achevait les dernières mesures de la contredanse. Le comte offrit le
bras à Diane comme s’il avait eu l’intention de la reconduire à sa place. Mais ce fut vers la porte d’entrée du casino qu’il se dirigea avec elle.
En traversant un groupe, il effleura du coude la maternelle entremetteuse et lui dit fort tranquillement ces mots :
— Vous voyez ; nous parlons.
La mère suivit.
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Chacun sait que tous les chalets de Deauville sont alignés sur un large quai, faisant face à la mer. Le comte, soutenant sur son bras la jeune fille qui s’enveloppait de son mieux dans son manteau pour préserver ses épaules nues des caresses de la brise, s’avanrait le long de ce quai dans la direction do sa demeure. La mère les suivait toujours, sans prononcer une parole. La nuit était très-noire. Vers la droite, on apercevait les lumières de Trouville ; plus loin, dans la
direction du Nord, les phares de la Hève ; enfin, au large, et environ à deux kilomètres de la plage, YAlcyon, le yacht du comte, tout noir avec ses fins agrès, sa cheminée d’où s’exhalait un nuage de fumée, et les trois feux réglementaires hissés à son mât de misaine. Diane marchait lentement, empêchée qu’elle était dans les larges plis de sa robe de bal et glissant sur le cailloutis trop rude, trop grossier pour ses petits souliers de satin blanc. A l’exception de cinq matelots qui se balançaient à bord d’un canot, devant le chalet du comte, ils ne' rencontrèrent âme qui vive. Ce canot n’était autre que celui de YAlcyon.
Il aurait été facile de s’embarquer immédiatement. Mais il paraît que le comte avait à faire chez lui quelque chose d’utile. Sa demeure était
éclairée comme pour une fête. Il y fit entrer Diane par la petite porte du jardin qui s'ouvrait sur le quai. La mère, toujours muette, entra derrière eux. Le cœur de Diane battait à se rompre quand elle posa le bout de son joli pied sur le seuil de la maison de son amant. Quelle ne fut pas sa surprise d’y rencontrer sa femme de chambre! La brave fille qui lui était toute dévouée — ce n’était pas Clara — et que le comte avait fait amener chez lui, le soir môme, avec les malles renfermant tous les effets de Diane, conduisit sa jeune maîtresse dans une chambre où elle lui fit quitter sa toilette de bal pour revêtir un autre costume plus commode et mieux approprié aux circonstances.
Le comte, pendant ce temps-là, avait installé sa future belle mère dans un salon, puis, s’excu-
sant de la laisser seule, il était allé donner à ses gens les ordres nécessaires pour le départ. Lorsque Diane vint le retrouver, elle le vit occupé à faire transporter à bord du canot les caisses qui contenaient son linge et ses hardes. Jusqu’alors, pas une parole n’avait été échangée entre les trois acteurs de la tragi-comédie qui se jouait. Mais, quand le comte, s’étant approché de Diane sous prétexte de placer son manteau sur ses épaules, et, en réalité, pour lui dire à l’oreille qu’elle l’avait rendu le plus heureux des hommes, et que jamais elle n’aurait sujet de s’en repentir, la mère, l’horrible mère se leva de son siège, avec un soubresaut comme si elle avait été mue par un ressort, puis, voyant les deux jeunes gens bras dessus, bras dessous , se diriger vers la
porte, elle regarda lecomteenfaceenlui disant :
— Eh bien ! et moi ?
— Mais... vous, madame, balbutia Louis d’Abarey, je ne vous emmène pas, vous savez bien.
Diane avait quitté le bras de son amant et détournait avec effort les yeux de sa mère.
— Je ne compte pas non plus aller retrouver mon mari avec vous, dit cette dernière.
Mais nous avons à régler quelque chose ensemble.
Elle dit cela devant sa fille, qui n’y comprenait rien, mais devait s’étonner. Et, en effet, elle la regardait avec stupeur.
— Je vous demande pardon, madame, avait dit le comte d'Abarey.
Et, s’asseyant devant une table, il signa un bon de cent mille francs sur la recette générale du
Calvados ; puis, s’approchant de l’entremetteuse et le lui présentant :
— Ceci vous obligera à aller à Caen. Mais vous penserez sans doute, comme moi, que la chose en vaut la peine.
La mère ne répondit rien. Et, après avoir examiné le mandat qui lui parut en règle et d’une somme suffisante, elle le serra dans son corsage. Puis elle se retourna.
Les jeunes gens étaient pa rtis.
La traversée de Deauville à Naples s’accomplit sans incidents maritimes dignes d’être relatés. Ce fut une promenade pour Y Alcyon, dont Féquipage était rompu à toutesles fatigues et dès longtemps familiarisé avec le péril. Diane qui, grâce à son sang anglo-normand, n’avait aucun inconvénient à redouter de la mer, fut enchantée du joli voyage que son amant lui faisait faire et de l’installation élégante et commode qui lui avait été préparée à bord.
De loin en loin, on relâchait pour faire des vivres. Et c’est ainsi que Diane visita successivement Brest , Bordeaux , Bayonne , Lisbonne, Cadix, Alger, Tunis et Messine. Ce fut une agréable distraction pour elle. A part de courtes promenades qu’elle faisait le soir et le matin, en compagnie du comte, sur l’arrière de Y Alcyon, à part la cour assidue qu’en homme bien épris lui faisait son amant, la jeune fille passait d’assez paisibles journées. Et, en effet, il lui aurait été bien difficile de s’occuper, si elle avait songé à le faire.
L’affection de plus en plus vive qu’elle ressentait pour Louis d’Abarey, les soins et les tendresses dont celui-ci l’entourait, l’anxiété où elle était de revoir son père, et en des circonstances
qui devaient soulever entre eux de graves dé-
bats, tout, jusqu’au souvenir de son passé si tranquille et si pur, jusqu’à ses espérances dans l'avenir, occupait son esprit et remplaçait les occupations qu’en d’autres temps elle aurait sans doute recherchées. Le jour où elle pensait être unie à Louis d Abarey, se rapprochant de plus en plus, tenait son espoir en haleine.
Mais de graves mécomptes, une vive douleur même l'attendaient. Quand elle débarqua à Naples, la belle Diane fut accueillie par l’affreuse nouvelle de la mort subite de son père.
Et, pour comble de malheur, elle s’aperçut qu’elle était enceinte. .
Si Dieu n’avait pas fait la chair si faible, de grandes infortunes auraient pu êtres épargnées à l’humanité. Le comte d’Abarey était certainement un honnête homme, et il aimait Diane d’une affection aussi profonde que désintéressée. Il s’était engagé à l’épouser. Il voulait tenir sa pa rôle. Il désirait, autant que la jeune fille, resserrer par le mariage les liens qui les unissaient. Mais il ne pouvait pas deviner que le père de Diane devait mourir on ne peut plus mal à propos — il est