I.K MON DEVENU VIEUX
vrai que nous ne mourons guère tous que de eette manière, — et que la mort de son beaupère rendrait ses bonnes intentions d’une exécution difficile.
Jusqu’alors, ne connaissant de la suprême beauté de la jeune fille que ce que la pudeur — ou les convenances — lui permettaient d’en laisser voir à tout le monde, c’est-à-dire son visage, ses épaules, ses bras, ses mains, ses cheveux, et, couverts par les vêtements, mais s’accusant en dépit d’eux, sa ceinture, son sein, ses pieds, le comte avait été surtout captivé par ce mélange délicieux de charmants attraits, et ce parfum de grâce et de bonne compagnie que toute jeune fille heureusement douée et bien élevée répand autour d’elle. Mais, à bord, dans ce tête-à-tête obligé de plus d’un mois, vivant ensemble, tou-
jours si près l’un de l'autre-, dormant séparés par une cloison, mangeant à la même table, se regardant éperdument tout le long du jour, comme pour épier leurs mutuelles pensées, était-il bien possible qu’un homme jeune, ardent, très-vivement épris, entreprenant, se rendit toujours maître des désirs qui devaient forcément naître en lui et qu’avivaient incessament le charmant caractère et la beauté de sa bien-aimée ? •
Il succomba, sans trop lutter, comme, à sa place, il nous aurait été agréable à tous de succomber. 11 est si bon d’aimer ! si délicieux d’être aimée ! et même si doux de faillir! Ces réflexions sensées ne doivent pas m’empêcher de dire que, le jour de son arrivée à Naples, lorsque Louis d’Abarey regardant le visage pâli et les yeux battus de Diane, vit dans ces marques de douleur
autant de craintes pour l’avenir que de chagrro,
il entra dans une grande colère contre lui-môme, et je ne doute pas que si « monsieur le maire » et les témoin» nécessaires — avec l'église et le curé, pour ne pas désobliger Diane — se fussent trouvés là, il ne se fut estimé cent fois plus heureux de poser sur le front de la jeune fille la couronne de comtesse.
Mais, quand on ale bonheur d’être Français, on ne se marie pas en France, et même à l’é- . tranger, sans une foule de formalités et de papiers, dont se passent bien volontiers les peuples privésde notre Code civil, et lessauvages. D’Abarey, n’ayant plus ni père ni mère, ne dépendait que de lui seul ; mais Diane avait encore le bonheur de posséder l'un des deux auteurs de ses jours, et, quoique le consentement de cette hono-
râble personne eût déjà coûté assez cher à Louis d’Abarey, on ne le lui avait pas donné par écrit, « en bonne et due forme, » sur une feuille de papier timbré de cinquante centimes. Le comte ne pouvait donc faire aucun usage de ce consentement verbal.
Diane eut beau le prier, môme le supplier, de la conduire dans la première église venue, et de se passer de «monsieur le maire» qui, au surplus, n’était pas là, pour l’épouser, il répondit que ni luini personne en France ne trouverait rien de sérieux dans un pareil mariage, et qu’il valait donc mieux attendre encore pour se marier à Paris. Quand ils furent rentrés en France, quoique le comte conservât les mômes sentiments, d’autres difficultés, — celles-là de nature très-graves pour les gens du monde, — vin-
rent encore l’empêcher de tenir sa paFole.
Diane, à peine installée dans l’hôtel du parc des Princes, était accouchée du bel enfant que nous avons présenté au lecteur sous le nom d’Auguste. Tout le monde àParisla croyait mariée au comte. On ne la nommait en tous lieux que « la comtesse d’Abarey». Son honorable mère croyait bien savoir à quoi s’en tenir à cet égard, mais elle n’était pas femme, comme on le pense bien, à faire part de ses doutes aux deux jeunes gens.
Elle avait touché le mandat de cent mille francs; elle en avait même depuis longtemps gaspillé le montant. Le besoin d’un autre mandat, qui fut au moins d’égale somme, se faisait sentir chez elle.
Mais comment se le procurer ? Quel prétexte inventer pour le soutirer au comte ? Le roi Xer-
eès , d'excentrique mémoire , combinant les moyens d’écraser les Grecs, n’était ni moins embarrassé, ni moins perplexe que la mère de
Diane. Celle-ci venait, sur ces entrefaites, de mettre au monde la jolie Liline aux yeux noirs. Et toujours pas de mariage ! Nolez qu’il n’existait plus maintenant aucun moyen d’éviter ur. terri ’>le scandale.
Qu’aurait dit, en effet, la haute société parisienne, toujours bégueule et collet-monté — malgré les petites licences qu’elle se permet — si tout à coup et sans qu’on criât « gare! » elle avait lu dans les journaux la publication des bans de deux personnes qu’elle croyait unies depuis longtemps par les légitimes liens du mariage? Le comte qui, avant toute chose, voulait faire le bonheur de Diane, ne savait à quel saint se
vouer, et donnait, à part lui, les institutions so ciales au diable.
Cependant, comme tout pouvait encore se réparer, puisqu’ils n’étaient ni morts, ni même malades l’un et l’autre, le comte entra dans une voie pratique en achetant le consentement écrit de la mère de Diane et en rassemblant toutes les pièces nécessaires pour épouser à l’étranger la mère de ses enfants. En effet, comme il n’aurait pu faire croire à personne qu’ils s’étaient mariés à Paris, il avait dit partout que leur union avait été célébrée à Naples. C’était donc à Naples seulement qu'il pensait que leur mariage devait se faire. Malheureusement, il se trouvait si bien de l’existence qu’il menait à Paris, et il redoutait si fort l’imprévu , qu’il ne pouvait se décider à partir.
« Ce sont là de petitès raisons, » dira-t-on. Sans doute ; mais ce sont les petites raisons qui déterminent la majeure partie des actions humaines. Bref, au moment où commence cette histoire, le comte d’Abarey était depuis huit jours en grande discussion avec Diane, et s’était enfin décidé à faire venir de Londres une institutrice anglaise qui devait gouverner la maison et prendre soin des enfants pendant l’absence que les deux amants ne pouvaient plus longtemps se dispenser de faire pour légitimer leur union.
Revenons maintenant au point précis où nous avons laissé nos personnages. Clara venait de quitter le cabinet du comte pour aller habiller sa maîtresse. Le comte demeuré seul, reçut quelques visites d’atlaires. Je dois dire que, sans exception, tous les gens — tant hommes que femmes, et même de bèlles dames! — qui vinrent le voir ce jour-là, ne s’étaient dérangés (|ue pour lui demander service. L’un proposait une affaire qui devait faire sa fortune; d’autres
se cuutentaient de demander à emprunter; d’autres encore auraient été heureux qu’on voulût bien les associer à quelque opération nouvelle.
L’aménité du comte était si bien connue, il éprouvait un si réel plaisir à obliger, que nul ne se gênait guère pour lui demander assistance. Le sybarite poussait l’amour des nobles voluptés au point de ne jamais répondre « non » çi une demande de secours, et, quand un pauvre forçait sa porte, rudoyant Alstorphius, pour venir, jusque sous ses fenêtres, lui demander l’aumône, ne lui faisait-il pas remettre son obole par ses enfants ! L’obole était toujours une pièce de vingt francs; il y en avait souvent deux. Cela faisait gambader Auguste et rire Liline.
Le comte, après avoir rapidement expédié les
importuns qui étaient venus le déranger, alla trouver Diane. Elle finissait de s’habiller. Il lui remit la lettre qu’il avait reçue de Londres et qui lui annonçait pour le lendemain, l’arrivée de l’institutrice, puis ils descendirent au jardin pour assister aux jeux des enfants. Une petite scène familière les y attendait.
Auguste, levant le nez en l’air du côté du mur qui séparait le fond du jardin de son père de celui d’un voisin inconnu, avait aperçu quelques abricots qui semblaient superbes et s’épanouissaient parmi les feuilles.
S’accrocher au treillage des pieds et des mains, s’élancer au haut comme un chat, pendant que sa petite sœur le regardait d’en bas avec une admiration mêlée de terreur, fut pour l’enfant l’affaire d’une minute. Il était aussi
agile que hardi, et était stimulé, d’ailleurs, par la gourmandise. Quand il fut à portée, il rafla tous les abricots qui se trouvaient au sommet du mur, au nombre d’une demi-douzaine, sans se soucier de savoir comment ils avaient pu pousser en cet endroit, ni de ce que dirait le voisin de sa razzia. Le gamin avait bien autre chose à faire! Son père et sa mère arrivaient juste au pied du mur, comme il redescendait à l’aide d’une seule main, tenant de l’autre son butin dans sa casquette. Le bon garçon ne se montra pas égoïste.
Il distribua ses fruits à sa petite sœur et à ses parents , n'en gardant qu’un pour lui ; — et, encore, le gardant ! je ferais mieux de dire qu’il l’engloutit tout entier dans sa bouche rose. — Mais il n’eut pas le temps de recevoir les remercîments de Liline et d’écouter les affectueux
reproches de son père. Une voix inconnue qui descendait d’eji haut lui fit encore une fois lever la tète.
Un homme à figure bonasse regardait l’enfant, se tenant accoudé au sommet du mur, dans le vert feuillage, et l’une de ses mains, qui pendait au-dessus du jardin du comte, tenait un petit panier en osier.
— Mon jeune ami, dit-il à Auguste qui l’écoutait la bouche ouverte, vous paraissez beaucoup aimer les abricots. Voulez-vous me permettre de vous en offrir quelques-uns de la belle espèce ?
A leur tour, le comte et Diane levèrent la tète. L’homme, d’une cinquantaine d’années environ, avait la physionomie paterne et fine d’un savant de province; la voix douce, les cheveux
gris, le visage dépourvu de barbe. Une cravate blanche et très-lâche entourait son cou; un habit de drap noir faisait des plis sur ses épaules, et il était coiffé d'un chapeau de paysan aux bords étroits, en paille grossière.
— Moi, je veux bien ! répondit Auguste à la question qui lui avait été posée.
— Et moi aussi ! ajouta Liline.
L’adorable petite fille ne vivait que pour son frère, et elle n’admettait pas que l’un d’eux prît un plaisir si l’autre ne le partageait point.
Auguste reprit :
— Mais, corriment faire ?
— Oh! rien de plus facile ! répondit l’homme.
Et, pendant que le gamin grimpait au treillage, il allongea autant qu’il pût celui de sps bras qui soutenait le petit panier.