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— Oh ! maman, regarde donc les beaux abricots 1 s’écria Auguste en s’approchant de sa mère.
En effet, douze fruits merveilleux, rouges, dorés et piquetés, chacun d’eux gros comme le poing, reposaient délicatement sur un lit de feuilles de vigne.
Il y eut une nouvelle distribution. Auguste n’avait jamais été d’humeur plus généreuse.
Caroline tapait ses mains l’une contre l’autre et sautait de joie.
C’est alors que deux cris simultanés rententirent.
— Mais, je ne me trompe pas, c’est Rossignol ! s’écria te comte qui n’avait pu détacher ses yeux de l’homme.
— D’Abarey ! riposta l’hommesur lemêmeton.
Puis, se croisant les bras et regardant affectueusement le comte, il ajouta, au grand ébahissement de Diane :
— Bonjour, mon vieux, comment vas-tu ?
Le comte d’Abarey et Rossignol , quoiqu'ils n’appartinssent pas à Ta même fraction de la société — ou à la môme coterie mondaine; — quoiqu’il y eut entre eux de grandes différences sous les rapportsde l’éducation, de la fortune, de l’àge, des goûts et des caractères, s’étaient liés de bonne heure au collège, et de l’amitié la plus tendre, et cela par l’unique raison apparente qu’ils étaient placés l’un auprès de l’autre en classe. Une sympathie secrète cependant, vraisemblablement née
de la loi des contraires, était entrée pour quelque chose dans les débuts de leur liaison. Rossignol, tout enfant, ne pouvait se lasser d’admirer d’Abarey, dont la figure, les manières et l’humeur charmante auraient pu captiver les plus difficiles.
De son côté, d’Abarey estimait Rossignol pardessus tous les enfants de son âge, et cela parce que le digne garçon , pauvre, abominablement disgracié de la nature, presque sans famille et sans protecteurs, faisait chaque jour preuve du plus grand courage pour supporter les vexations de ses camarades, et pour apprendre ses leçons en dépit de la mémoire la plus rebelle. Rossignol était fils d’un pharmacien et avait été destiné, par son père, au professorat scientifique. 11 ne suivait guère, au collège, que les cours de la-
tin, de grec, de géographie, de physique, de chimie et d’histoire naturelle.'Mais je dois dire qu’il apportait dans ses études une passion sincère, la passion de l'homme qui s’est promis d’arriver en dépit de tout et de tous, et que ne découragent aucun dégoût, nulle fatigue.
Le malheureux enfant portait cependant en lui un terrible ennemi, une santé détestable. A quinze ans, il avait l’apparence d’un valétudinaire, le teint plombé, les lèvres violettes, les yeux invariablement ourlés de rouge, et cette contenance piteuse et souffreteuse que donne bien vite au corps humain la gêne intérieure persistante causée par la débilité de l’organisme. C’était un sujet de stupéfaction pour tous les professeurs et les collégiens que la liaison qui s’était établie entre deux créatures aussi dissero-
blables que l’étaient d’Abarey et Rossignol. On les trouvait toujours causant ensemble pendant les récréations. Ils se rendaient mille petits services mutuels. Il aurait été difficile de soupçonner les projets que chacun d’eux formait pour l’avenir.
D’Abarey paraissait appelé à occuper quel-
que haute position sociale. Rossignol semblait destiné à végéter dans les plus humbles fonctions de l’enseignement. Ils quittèrent le collège aux vacances de la même année, et, depuis lors, non-seulement ils ne se revirent plus, mais ils n’entendirentjamaisparlerl’unde l’autre. D’Abarey voyageait; Rossignol était livré à tous les hasards de l’existence la plus précaire. Tour à tour préparateur de pièces anatomiques, infirmier-militaire, aide-pharmacien, professeursup-
pléunt à l’école vétérinaire d’Alfort, répétiteur de grec, puis enfin pion, — il ne lui était guère possible de tomber plus bas ! — l’infortuné savant — il l’était devenu à force de volonté et de travail ! — avait fini par se faire compositeur d’imprimerie.
A partir du moment ou il avait adopté cette dernière profession, Rossignol que la maladie ne cessait de harceler, avait si bien caché sa vie, qu’il aurait été impossible au plus fin limier de la police d’en découvrir le moindre détail. D’Abarey, nécessairement, ignorait toutes les particularités que je viens de raconter. Possesseur d’une immense fortune, il ne pensait que trop souvent à son ancien camarade, et se creusait en vain la tête pour deviner ce qu’il avait pu devenir. Voilà que, tout à coup, il le retrouvait au sommet d’un
mur, offrant des abricots à ses enfants, formé, grossi, vieilli, mais d’apparence toujours aimable, et l'appelant « mon vieux, » comme autrefois. Il y avait de quoi se demander si tout cela ne se passait pas en rêve.
Ce fut Auguste qui se chargea de nouveau de iournir à son père le moyen de renouer connaissance avec son ancien condisciple.
Depuis l’affaire des abricots, il n’avait pas quitté des yeux cet aimable monsieur qui portait un nom d’oiseau et lui donnait de si bonnes choses. Comme il ne détestait rien autant que de ne pas prendre part aux conversations qui se tenaientdevant lui entre grandes personnes, il résolut de se mêler à celle dont les débuts lui avaient été si profitables. Elevant donc la voix pour interpeller le voisin, avec
sa charmante habitude de tutoyer tout le monde :
— Dis donc, toi, Rossignol, tes abricots étaient très-bons. Mais pourquoi t’appelles-tu Rossignol ? Est-ce que tu chantes?
— Non mon petit ami, répondit le voisin. Je 11e chante pas, ou plutôt je ne chante plus.
— C’est dommage.
— Ah ! çà, mais... fît le comte en interpellant son ancien camarade, que diable fais-tu là, et pourquoi ne descends-tu pas pour causer de plus près ?
— Mon cher, fit Rossignol, je palissais mes abricotiers quand la charmante tète de ton fils m’est apparue par-dessus le mur. Quant à descendre, comme je suis juché au haut d’une échelle, l’expression me paraît heureusement
choisie ; je descends donc. Rangez-vous, mes petits enfants.
Ce disant, il fit passer une longue échelle de jardinier par dessus le mur, enjamba le faîte et se coula dans le jardin du comte, malgré sa naissante corpulence, avec la prestesse d’un singe.
— Ma chère amie, fit d’Abarey en s’adressant à Diane, et tenant Rossignol par la main, perrnettez-moi de vous présenter l’un des hommes que j’aime et que j’estime le plus au monde, un homme du plus rare mérite, et qui doit être en passe d’occuper Fune des plus hautes positions du professorat.
— Belle dame, fit Rossignol, en rectifiant les plis de son habit et s’inclinant avec les grâces d’un ours apprivoisé, ne croyez pas un traître mot de ce que dit votre mari. Il n’a jamais
clé qu’un vil flatteur. C’est moi qui ai l’honneur de vendre à monsieur votre maître d’hôtel les plus beaux fruits de mon jardin qui sont servis sur votre table. Voilà tout.
Cependant Diane étant remontée chez elle avec les enfants, le comte que les derniers mots prononcés par Rossignol avaient affligé autant que surpris, voulut en obtenir l’explication immédiate :
— Qu'est-ce que c’est, lui dit-il, que cette histoire de fruits vendus à mon maître d’hôtel que tu viens de faire à ma femme? Raconte-moi tout ce qui t’est arrivé depuis le jour où nous avons quitté le collège. Je ne te trouve pas très-
changé, mais tu n’as pas l’air heureux, mon pauvre ami.
— Je le suis cependant, autant qu’un homme, un philosophe, un vrai sage peut l’être, répondit Rossignol. Tu dois te rappeler que j’ai toujours eu des idées particulières sur toutes les choses intéressantes de ce monde. Ces idées, loin de disparaître avec l’âge, n’ont fait que so fortifier.
Et le brave garçon, qui n’avait jamais eu plus de vanité qu’un hanneton, se mit à faire, sans en rien retrancher ni déguiser, le récit détaillé de ses aventures. D’Abarey, tout en cheminant dans le jardin auprès de lui, l’écoutait sans l’interrompre. Quand Rossignol eut raconté toutes les particularités qui sont déjà connues du lecteur et qu’il lui fallut expliquer à quelle occa-
sion il avait renoncé au métier de compositeur d’imprimerie, il poussa deux ou trois soupirs de soulagement, puis, appuyant le bras sur celui de son ancien camarade, il continua en ces termes :
— Mon cher Louis, d’après tout ce que je viens de te dire, tu dois comprendre que je ne ressentis aucune humiliation à endosser la blouse de l’ouvrier. Faire une chose ou une autre m’a toujours été absolument indifférent. Je ne me suis jamais préoccupé au monde que de m’instruire, d’acquérir chaque jour de nouvelles connaissances, de nouvelles lumières, et de croître en bon sens, en philosophie, en sagesse, n’ayant en vue, en tout cela, que ma seule satisfaction. Tous les hommes, y compris toi, d’un bout à l’autre de la terre, n’ont qu’un désir,
désir féroce, insatiable, qui s’accuse dans toutes leurs actions, toutes leurs paroles, et dans leur hypocrisie même; ce désir c’est jouir et ne rien faire. Eh bien ! je passerai peut-être à tes yeux pour un animal absurde, mais j’ai, dès le début, renoncé à jouir, parce que j’y trouvais toute sorte d’inconvénients. Je tâche de vivre, non comme les autres hommes, mais comme me le conseillent mon expérience et ma raison. L’existence que je mène, je l’avoue, n’excitera l’envie de personne. Elle est privée de toutes les satisfactions de l’amour-propre, absolument dépourvue des plaisirs des sens. En revanche, je la crois conforme à la loi de nature, loi horrible, loi inexorable, mais à laquelle nous sommes tous assujettis. Il m’a suffi, mon cher, d’un peu de réflexion et de quelques années d’obser-
vation pour acquérir la désolante certitude que le malheur est l’état normal de la vie. On ne veut pas là-haut, si toutefois il y a quelqu’un, on n’a jamais voulu que l’homme, cet insecte à qui ne manquerait qu’un peu de bonheur pour devenir une créature prodige, on n’a jamais voulu qu’il pût jouir en paix de lui-même et de ses nobles facultés. — « Convoite, espère, lutte, souffre et meurs ! » lui a-t-on dit. On l’a placé, sans lui en donner le motif, dans une sorte de paradis merveilleux où toutes choses l’invitent au plaisir. Ce ne sont, tout autour de lui, que sujets d’ébahissement, d’enchantement. Le grand enfant étend la main pour. saisir et pour posséder les ravissants objets qu’on lui fait voir. Et on ne lui crie même pas, — ce qui serait humain : — « Si tu y touches, tu es mort. » En effet,
cher ami, toi et les autres, je vous mets au déll de rae citer, je ne dis pas l’excès, l’abus, mais l’ombre d’un plaisir que la nature, à l’échéance qu’elle a désignée, ne nous fasse payer au centuple. La vieille gueuse qu’elle est — il faut lui rendre cette justice — est au-dessus de toute critique par les côtés plastiques. Il serait impossible à l’imagination la plus riche de rien rêver qui approche de loin seulement de la beauté de ce qui existe. Une étoile, une lleur, un oiseau, une femme, peut-on se figurer de plus adorables choses? Comme mécanisme, moi qui ai beaucoup observé la grande créatrice, je me permets de la trouver médiocre et dépourvue d’invention. Comme morale, enfin, elle est hideuse. Les choses sont organisées de telle façon que, partout, la sottise prospère, l’injus-
tice triomphe, le mal opprime le bien, les justes sont punis pour les méchants, les bons pâtissent de la cruauté et de l’indifférence universelle, les faibles sont dévorés par les forts. En résumé, quand on regarde d’un peu près ce qui se passe, quand on observe comment les êtres et les choses ne sont élevés que pour disparaître, comment les plus brillantes, les plus sublimes, les plus touchantes créations s’altèrent fatalement aussitôt que produites; surtout quand on s’appesantit sur cette immense mystification du néant venant engloutir avec la vie toutes les espérances de la vie, on ne peut s’empêcher d’accuser le Créateur, — si tant est qu'il existe, — d’indifférence ou de cruauté. Ici, je ne suis pas môme juste, mon cher. Du moins, en prononçant le mot mystification, je ne suis pas rigou-
reusement vrai. Ce qui est, est bien pis que je ne le dis. Il n’y a, cher ami, ni bonté ni méchanceté dans la nature. Il n’y a ni pudeur, ni impudeur, ni générosité, ni avarice, ni malveillance, ni tendresse, ni justice, ni injustice. Ce sont les hommes qui ont trouvé en eux et inventé la bonté, la justice, la générosité, la tendresse. Il n’y a rien de tout cela dans la nature. Il y a des lois! lois fatales, inexorables, existant de tout temps, que nulle intelligence, nulle puissance ne peut modifier, lois secrètes, profondément inconnues, à dessein cachées, dont la science balbutie à peine quelques syllabes de siècle en siècle. Toutes les créatures sont cependant soumises à ces lois. Elles ne les ont ni sollicitées, ni acceptées : elles les ignorent, elles les subissent. Et les hommes, qui sont naïfs,
c’est-à-dire trop bêtes, éprouvant de toul temps le besoin de se prosterner devant .une majesté quelconque, ont adoré la main qui les fouaillait sans relâche, déclarant bon, sublime, admirable, tout ce qui est. Pour moi, qui avant tout me gouverne d’après ce que je crois être la raison pure, qui ne crois qu’à ce qui m’a été scientifiquement démontré, je ne me prosterne pas, je ne remercie pas, je n’admire même qu’avec de très-grandes restrictions. Je regarde souffrir, je souffre et je proteste. « Athée ! » me diras-tu. Eh ! non, mon cher ami, je ne suis même pas un athée. J’estime celui qui nie aussi simple ou d’aussi mauvaise foi que celui qui affirme. Je suis tout simplement un sceptique, un homme qui doute, un homme qui, malgré son extrême pauvreté et sa déplorable santé, a trouvé le cou-
rage et le moyen de tout étudier et presque tout approfondir, un homme qui, ayant tout vu et tout analysé, n’a jamais pu se consoler de la mort, n'a jamais pu se consoler surtout de voir mourir les petits enfants, souffrir les bons, prospérer les méchants, ni prendre son parti des infirmités humaines : du cancer qui ronge les uns, de la cécité qui obscurcit l’àme des autres, de l’hydrophobie qui met l’homme au niveau des .brutes, de la mutilation des membres qui nous fait, tout vivants, tomber en ruines, de la paralysie, do la syphilis, de la folie, de l’épilepsie, et de tant d’autres maladies, véritables inventions de l’enfer, imaginées sans autre utilité apparente que de torturer méchamment de malheureuses créatures qui n’ont pourtant pas trop sujet de se louer d’être au monde.
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Encore une fois, je ne me prosterne donc pas, je ne remercie donc pas, je ne suis donc pas du tout reconnaissant, et je n’admire pas. Tout en profitant du bien qui existe — je suis d’avis qu’il nous est dû — je ne prends pas mon parti du mal. Le bien pourrait exister sans le mal. La destruction de toutes choses est absurde. Le Créateur, pour faire son œuvre dans un but inconnu, aurait pu se passer de la souffrance et de la mort. Telle est ma conviction profonde, inébranlable. Moi qui te parle et que tu connais pour un homme dépourvu de la folie de l’orgueil, je t’assure que si j’avais eu à fabriquer cet univers, j’aurais fait mieux !... Je n'excepte que l’homme de mon blâme. Je ne puis, en effet, me représenter sans une profonde émotion ce qu’il lui a fallu de patience, d’efforts.
de courage, d’abnégation, d’études, de temps et de génie pour surmonter les innombrables obstacles amoncelés devant lui, et s’élever dans l’art et dans la science au point où il est arrivé. Il y a cependant chez l’homme une chose qui le diminue un peu à mes yeux, c’est son manque d’esprit de conduite. Quand on songe à tout ce que l’homme a fait d’ingénieux et de grand, il est incompréhensible de voir toutes les nations de la terre dépenser, chaque année, des milliards pour l’unique plaisir de parader les unes devant les autres et s’entre-détruire. Ah ! mon cher, si, depuis que les hommes existent, ils n’avaient employé leurs trésors, leur intelligence et leurs forces qu’à améliorer leur déplorable condition, nous n’en serions pas où nous en sommes. C’est une honte pour l’humanité de se laisser dévo-
rer, comme elle le fait, par la misère et par la peste, de tolérer que subsistent, en plus de cinquante lieux de notre planète, de permanents foyers d’infection. Les plus affreuses, les plus cruelles des maladies qui nous rendent si misérables devraient avoir disparu depuis longtemps du globe sous les efforts de la science, et le globe tout entier, si mal aménagé, devrait être pour ses habitants un véritable lieu de délices. Quand je songe à ces choses navrantes, je m’étonne toujours qu’un ambitieux quelconque n’ait jamais eu le désir de chercher la popularité dans la réalisation de ces idées. Faire tout le bien possible à l’humanité, une œuvre originale sans précédent, une protestation touchante et permanente contre les atrocités de la nature, cela serait pourtant aussi intéressant que dé fabri-
quer des canons rayés et de lancer à l’eau des navires cuirassés. Tu me diras, car tu n’as jamais manqué de logique, que, pour uu homme qui, par principe, repousse toutes les occasions de plaisir, qui ne voit que des dangers, des inconvénients dans la jouissance, je me préoccupe beaucoup du bien-être de l’humanité, dont je fais partie. C’est, mon cher, qu’il y a une trèsgrande différence entre n’avoir pas le désir do certaines choses et s’en priver par réflexion. Je ne dis pas que, moi aussi, je n’aurais pas aimé à me donner certaines satisfactions de cœur, de sens et d’amour-propre. Si j’y ai renoncé, ce n’est pas que le goût m’en manquait, c’est que je trouve absurde de revenir tondu quand on va chercher de la laine, et que je n’aurais pas manqué, moi aussi, d’expier quelques heures de
plaisir par des années de supplices. Toi, mon cher d’Abarey qui me regardes stupéfait, je veux bien t’accorder que ce que je te dis est fait pour te surprendre, me comparant à toi, si haut placé, si riche, si heureux! tu penses vraisemblablement que ton vieux camarade, outre qu’il a le cerveau détraqué, n’a guère eu de chance. Eh i bien, mon cher, le moins chanceux de nous, ne t’en déplaise, ce n’est pas moi, c’est toi, et je le prouve.
Le comte, qui était habitué depuis longtemps aux manières de Rossignol, l’avait laissé parler sans l’interrompre. Il ne put cependant s’empêcher de faire un geste de surprise en écoutant les derniers mots de son ami.
Rossignol reprit :
— Je ne suis, jele reconnais, qu’un misérable pauvre diable ; je suis laid ; je n’ai pas le sou ; je jouis, depuis mon enfance, d’une santé détestable ; j’ai fait tous les métiers ; je n’ai réussi dans aucun; je n’ai jamais été aimé, même caressé ; je porte un bête de nom d’oiseau qui me donne l’air ridicule; j’ai été ouvrier; maintenant, je suis jardinier. Derrière le jardin de ton hôtel, il y avait depuis quelques années un
terrain vague, avec une masure immonde où s’était réfugiée une famille de mendiants : père écloppé, mère aveugle, trois enfants rachitiques, tout cela crevant de misère, se nourrissant de croûtes de pain et de trognons de choux glanés dans les ruisseaux. Tout autre que ton ami aurait reculé devant le spectacle que présentait l’intérieur de ces misérables. Moi, je me dis : « Je tiens mon affaire! » Et, en effet, depuis longtemps, — pardonne-moi cette faiblesse! — je cherchais une famille qui consentit à me prendre avec elle pour me faire une société. Ah ! mon cher, combien il y a donc peu de réelle bonté chez les hommes! ces malheureux, à ce que j'appris, après avoir longtemps vécu d’un petit emploi accordé au père, avaient été ruinés par un épouvantable accident de chemin de fer.
La femme y avait eu les yeux brûlés, le mari s’y était brisé l’épaule droite. Ainsi accommodés, n’ayant pas, tu le penses bien, les fonds nécessaires pour faire un procès à la compagnie qui prétendait ne rien leur devoir, sous prétexte qu’ils avaient été victimes d’un accident de force majeure dont ses employés ne pouvaient être responsables, ils tombèrent, en peu de jours, dans la gêne la plus horrible, manquant de tout, d’asile, de vêtements, de pain, de médicaments, sans que parents, amis, relations, voisins, sollicités par eux, consentissent à les secourir. On les plaignait. On leur donnait, pour les consoler, d’encourageantes paroles. Mais, dès qu’il était question d’argent, de cet immonde argent qui tient lieu de tout à l’humanité, serviteur! Les malheureux, après avoir passé par les plus hor-
ribles, les plus invraisemblables épreuves, furent réduits à mendier. Un soir, passant au bord de la rivière, sur le boulevard de l’Empereur, ils aperçurent une baraque inhabitée, et, en vertu du droit imprescriptible de la misère, ils s’y logèrent. C’est là que, quelques jours plus tard, je les trouvai. Mon cher, lorsque, après avoir loué l’affreux repaire et le terrain qui en dépend au brave homme de cabaretier qui en est le propriétaire, je dis à mes intrus que je n’entendais pas les déranger, qu’ils pouvaient se considérer comme étant chez eux, et lorsqu’ils me virent m’installer dans la plus petite chambre avec mon grabat et mes nippes, tu ne peux pas te figurer à l’aide de quels accents ils me remercièrent. Les plus indifférents, les plus féroces même en auraient été attendris. Cependant
il s’agissait de soigner mes hôtes et de les faire vivre. J’achetai à crédit des instruments de jardinage, des arbustes et des graines; je plantai le terrain, je l’ensemençai; j’en fis, en peu de temps, un jardin maraîcher. A mes moments perdus, je 'soignais mes malades, leur rendant à tous deux les plus humbles, les plus nauséabonds services, les nettoyant, les pansant et les vêtissant. Et puis, je faisais la cuisine, je savonnais le linge, et je m’occupais des enfants. Tout cela n’était pas commode et me faisait mener une existence dépourvue de charmes. Mais je m’attachais à ma besogne et je surmontais tous les dégoûts qu’elle comportait. Tour à tour médecin, infirmier, cuisinier, jardinier, marchand de fruits et de primeurs, je suffis à tous mes devoirs, et c’e6t à qui, dans le pays, achètera les
produits de mon jardin. Voilà, mon cher, pour aboutir à quelle brillante position m’ont servi mes études. Et maintenant que tu connais cette position, parlons de la tienne. Toi, si heureusement doué, si libéralement comblé par !a nature, qui avais tout, naissance, beauté, intelligence, goût, esprit, force, santé, tu t'es donné, stupidement donné, tous les luxes. Tu as une femme, une jeune el jolie femme, des enfants; tu possèdes une grande fortune; tu habites un palais ; tu as des chevaux, des voitures, des objets d’art, de nombreux domestiques. Tout cela, tu te l’es donné pour l’agrément de tes petites passions, pour en tirer du bien-être, des satisfactions de cœur et d’amour-propre, enfin du plaisir.
Eh bien, gare à toi, d’Abarey, tout cela te rapportera des ennuis sans nombre , des
peines, des chagrins, d’innombrables tourments.
Et, comme d’Abarey haussait les épaules :
— Crois-tu donc, reprit Rossignol, que ce ne soit rien d’avoir à subir les caprices, les goûts, les idées d’une jeune femme élevée vraisemblablement selon les préjugés du jour; de satisfaire ses fantaisies, d’endurer ses injustices, de prévoir, et à point nommé, quels seront les enfantillages susceptibles de l’intéresser? Certes, madame d’Abarey est aussi jolie que possible ; je lui crois l’éme belle et le cœur excellent, puisque tu l’as choisie, et je ne me permettrais pas, môme derrière toi, d'émettre le plus léger soupçon sur son caractère. Mais enfin, tu ne peux pas faire qu’elle ne soit pas femme, et qu’elle ne partage pas les goûts, les idées, les lubies et les sentiments de son sexe. Tu l'aimes, soit ! Mais
tu dois trembler chaque jour qu’on ne te l’enlève. Dans le monde que tu fréquentes, supposes-tu qu’on se prive de chercher à vous dé* sunir ? Il doit être excessivement agréable, je le reconnais, d’être aimé d’une si séduisante personne. Mais, t’aimera-t-elle toujours? Là est la question. Tu te la poses comme moi. Maintenant, passons aux enfants. Il serait impossible d’en rencontrer de plus beaux, de plus gracieux, plus caressants, plus intelligents. Oh ! je les connais bien, pour les voir chaque jour s’ébattre dans ton jardin, et, plus d’une fois, je me suis surpris écoutant leurs ramages. Eh bien ! c’est justement parce qu’ils sont tous deux si séduisants que ta vie doit être empoisonnée par la terreur de les perdre. Chaque faux pas qu’ils font te répond au cœur; s’ils éternuent, tu trembles ;
s’ils toussent, tu frémis. L’autre jour, la petite se penchait à la fenêtre du second étage. Tu la voyais d’en bas, tu blêmissais ; j’ai cru que tu allais mourir. Et ce n’est rien encore que le supplice que tu endures ; il ne peut pas se comparer à celui qui t’est réservé. Attends qu’ils aient grandi, que le garçon soit sorti du collège, que sa sœur ait fait, comme on dit, son entrée dans le monde. Tu verras! Tous les jeunes gens tournent-ils bien? Toutes les filles se marient-elles selon le gré de leurs parents? C’est alors, si ton fils a des amourettes qui te contrarient, des duels, si le démon du jeu le saisit, que tu connaîtras les angoisses des pères ; c’est alors, si ta fille est un tantinet coquette, et si l’on médit d’elle, et si elle manque plusieurs partis, coup sur coup, que tu sauras ce que vaut ton bonheur. Mais je
11e pousserai pas plus loin ces prévisions qui ne signifient peut-être rien, et qui, de moi à toi,
ont quelque chose de cruel. Cependant, la for-
tune que tu as eu tant de peine à acquérir, à laquelle tu dois tant tenir, car elle le représente, pauvre calculateur ! la vie douce, large, facile, généreuse, élégante, telle que tu l’aimes, telle que tu la mènes ; ta fortune, es-tu sûr qu’elle ne sera jamais atteinte? Toi qui travailles avec acharnement, rien que pour la conserver, oserais-tu penser qu’elle ne te sera jamais soustraite î Elle te cause donc déjà des tourments, des inquiétudes. Tu dors d’un œil. Enfin, quelque grande qu’elle soit, ta fortune ne peut te préserver des grands malheurs de la vie. Tu as voulu jouir, prépare-toi à souffrir. Pauvre bonhomme ! tu n’as fait cependant que ce que font
toutes les créatures humaines, grandes et petites. L’argent représentant pour elles honneurs, pouvoir, plaisirs, bien-être, et l’argent, en effet, dans ce monde absurde — œuvre manquée ! — pouvant procurer tout cela, elles emploient toute leur existence à se procurer des écus, puis à les entasser les uns sur les autres. Seulement, ce qu’elles ne savent pas , ce qu’elles n’ont jamais su prévoir, c’est qu’il suffit du plus petit incident, produit par le hasard, pour compromettre ou anéantir le brillant avenir qu’elles supposent s’être préparé. On n’est sûr de rien, ici-bas, si ce n’est de souffrir et de mourir. Personne ne peut compter ni sur l’affection d’autrui, ni sur la reconnaissance du prochain, ni sur la bonne foi, ni sur la justice, ni sur une heure de parfait contentement, ni sur le lende-
main, ni sur la vie, ni sur la santé. C’est ce qui fuit, mon cher ami, que l’existence est une chose purement dérisoire. Aussi, depuis que j’ai l’àge de raison, l’ai-je toujours traitée comme une odieuse mystification, une pure farce. Je me soumets à vivre parce que je ne puis guère agir autrement; je ne me soumets pas aux conditions de la vie. Le beau, le bon, tout ce qui nous attire, nous éblouit, nous passionne, tout ce qui Halte l’âme, l’esprit et les sens, je m’en éloigne; je le repousse loin de moi comme un leurre.
Pendant que tu regardes le ciel, loi, que tu respires le parfum des Heurs, que tu écoutes le chant des oiseaux, que tu te tords d’ivresse aux pieds de la plus charmante des femmes, je pense à la dissolution qui m’attend, au néant qui m’attire, je soigne mes malades, je soufl're, j’en-
dure d’horribles privations, je vais au-devant des humiliations. La vie, teile qu’elle est faite, me parait une atrocité. Ne pouvant composer la mienne comme je le voudrais, c’est-à-dire exclusivement de tout ce qui peut la rendre agréable,
je n’y veux tolérer que ce qui fait souffrir. Tu vois que, pour un novateur, je suis loin des doctrines de messieurs les socialistes. Droit au travail, partage avec le capital , c’est-à-dire « bienêtre, jouissances, régalades et boustifailles, » écrivent-ils sur leur drapeau. C’est simplement émettre l’injustifiable prétention de se substituer violemment et grossièrement à la bourgeoisie, dans le but répugnant de la dépasser dans ses travers et dans ses vices. Moi, si j’étais tenté de jouer un rôle ici-bas, je ne promettrais à mes disciples que malheur, que misère, souffrance,
humiliations ; je ne leur imposerais que le re-
noncement. Et si jamais je voulais me donner la
peine de brandir le drapeau du désespoir, je soulèverais tout un monde !
Rossignol ne disait plus rien, et d’Abarey l’écoutait encore. Il connaissait depuis longtemps son camarade pour un esprit original et quelque peu paradoxal; mais jamais il n’aurait osé supposer qu’il allait aussi loin dans ses convictions.
— Ah çà !• fit-il soudain en s’arrêtant en face de Rossignol, et se croisant les bras, est-ce que tq t’imagines que je vais vous laisser, toi et les pauvres diables que tu as recueillis, croupir dans
une abjecte misère? Je suis riche, et, malgré les ridicules théories dont tu viens de me régaler les oreilles, je ne veux pas que tu souffres, que tu vives dans le besoin. Tes amis, je me charge de les faire admettre, en payant pension pour eux, dans une maison de santé. Quant à toi, tu vas me faire le plaisir de quitter ta masure et ta lubie de jardinage. Tu viendras loger avec nous. Je me charge de toi jusqu’à la fin de tes jours.
— Ah çà ! fit Rossignol exaspéré par l’air d’autorité de d’Abarey, et imitant son geste et l’intonation de sa voix, est-ce que ça va recommencer comme au collège? Me faudra-t-il toujours faire tes volontés?
— Oui.
— Mais, je me révolte.
— As-tu le droit de m'empêcher de faire
du bien aux malheureux que tu as recueillis?
— Je le les abandonne, puisque tu y tiens, et parce je suis bon camarade. Mais...
— Mais quoi ?
— Mais tu vas me priver de leur société.
— Ma femme et moi nous les remplacerons.
Nous sommes peut-être aussi amusants que tes infirmes.
— Mais vous n’avez pas besoin de moi. Vous n'êtes, Dieu merci ! pas malades.
— C’est donc une manie que tu as, de ne pouvoir t’intéresser qu’aux malheureux?
— Oui.
— Ah <;à ! pourquoi ?
— C’est line manière de me montrer supérieur au Créateur dont la puissance est illimitée, et qui, pouvant faire tout le bien possible , fait
beaucoup de mal. Moi, je n’ai que mon cœur, ma bonne volonté, et je ne fais jamais que le bien.
— Mon brave Rossignol, tu es le meilleur de tous les hommes, mais tu manques souvent de logique.
— Je te comprends. Mais plutôt que de chercher à me prendre en faute, tu ferais mieux, pour toi, de répondre à mes arguments.
— Eh ! que veux-tu que j’y réponde ! On ne discute pas avec un fou, et je te crois devenu fou. Tu me blâmes d’être époux et père; tu me désapprouves de travailler à l’augmentation de ma fortune. Ce sont là des critiques qui se réfutent d’elles-mêmes. L’argent ne représente-t-il pas, n’a-t-il pas, de tout temps, représenté le moyen le plus puissant, le plus assuré de vivre,
et de bien vivre ? Je ne pense pas, à cet égard, autrement que le commun des hommes. Si la fortune, de même que toutes les choses de ce monde, n’est pas sans inconvénients, si elle ne préserve pas de tous les maux possibles, grâce à un peu de philosophie, je m’en console.
— Oui, tu es de ton temps, dit Rossignol ; tu as les idées de ta race et les préjugés du monde que tu fréquentes. Cela doit être. Mais comment toi qui, à ce qu’on dit, es si clairvoyant en affaires, ne sens-tu pas que notre société est sur le point de périr par les excès où Tout entraînée l’exagération de sa sottise et de ses faiblesses? Cette pauvre société ! elle est comme un fruit mûr. Elle va pourrir,- elle va tomber. Et ici ce n’est pas seulement de la société française que je parle c’est de celle de tout l'univers, y ccm-
-pris Rome et les Etats-Unis d’Amérique, ces deux pôles du monde moderne. Tout tremble, tout est ébranlé. Le monde a vécu, et maintenant il est trop vieux. La civilisation, comme un navire sans pilote, erre à l’aventure, côtoyant les écueils, et les malheureux qui assistent au pitoyable spectaclo qu’elle donne, ne semblent même pas se douter des dangers qu’ils lui font courir. Les anciennes croyances, les anciennes lois, le sentiment de la hiérarchie, l’amour du devoir, Je respect de la discipline, tout est à vaul’eau, et personne ne trouve rien pour remplacer ces supports éprouvés de l’antique édifice social. Ah ! mon cher, lorsque le hasard me met en présence de l'un des soi-disant heureux de ce monde, comme toi ; lorsque je le vois fier de son bien-être, si laborieusement acquis, — ■ en
songeant à ce qui l’attend, — je ne puis m’empêcher de frémir. Les temps sont proches, croisle bien. Plus de ripailles, d’orgies d’affaires, de colossales fortunes trop vite acquises ; plus de faux luxe, de clinquant, et même plus de vrai luxe, de modes, d’habitudes excentriques; plus de gaîté, plus de plaisirs, plus rien. Les Vandales ne sont pas à nos portes; ils sont chez nous, parmi nous; nous les accueillons, nous les fréquentons, nous leur serrons la main. Dans leur sauvage envie — car il est impossible d’attribuer une autre cause à leur fureur — ils brûlent de tout anéantir. Ce sont des barbares, diras-tu, des brutes stupides! D’accord! mais ils sont le nombre, la force, une force terrible, car elle est sourde, elle est aveugle, et, à moins d’un sauveur qui s’élance du sol, à point nommé,
LE LION DEVENU VIEUX 185 s\
comme un diable surgit d’une tabatière, ils feront table rase de tout ce qu’il y a de bon, de doux, de beau, d’aimable, de gracieux et de consolant dans la vie : de l’intelligence, de l’esprit, de l’art, de l’élégance, de l’urbanité, des bonnes manières, de la compassion, de la pitié, de la charité. Ils pulvériseront tout, ils souilleront tout, pour rien, sans aucun but, pour l’unique plaisir de mal faire, et, grâce à eux, qui n’ont môme pas conscience de leur stupidité, l’humanité, sous prétexte de progression, retombera dans le fumier d’où elle sort, au rang des bêtes'.
— Eh bien î quand cela serait vrai, fit d’Abarey ,
— et j’espère que tu divagues, — que diable
1. Je ne tiens point à passer pour prophète. Je suis bien aise de dire cependant que tout ceci était écrit dans le courant de l’année 1869.
veux-tu que j’y fasse? Faut-il, pour te complaire, que j’étrangle ma femme, que je noie mes enfants comme de jeunes chats, que je rase ma maison, mange mes chevaux, jette mes domestiques sur le pavé, déchire mes tableaux, émiette mes statues, fasse des fagots de mes camélias, brise mes meubles et mes voitures, et que je brûle, enfin, mes inscriptions de rentes ?
— Je ne dis pas cela, fit Rossignol; ma parole d’honneur ! je n’ai pas soufflé mot de tout cela. Je te dis simplement que, toi comme tes pareils, vous mourez d’un mal sans remède, et que, quoi que vous fassiez, vous ne pourrrez vous soustraire à votre sort.
Comme ils en étaient là, un fiacre chargé de malles s’arrêta bruyamment devant la grille, et une femme, qui n’était autre que l’institutrice depuis si longtemps attendue en descendit. Pendant cju’Alstorphius et les palefreniers chargés des bagages de la nouvelle venue se dirigeaient vers la maison, elle promenait autour d’elle des regards rapides et furtifs. Elle se décida enfin à suivre ses guides, gravit le perron, alla se présenter à madame d’Abarey, puis elle prit pos-
session de son appartement, et une demi-heure plus tard, ayant changé de vêtements, elle fit une nouvelle apparition au haut du perron.
Certes! la jeune fille valait la peine d’être regardée , pendant qu’elle descendait les degrés qui conduisaient à la pelouse. Rien de plus attrayant que son visage, rien de plus gracieux que sa tournure. Cette tournure, à elle seule, aurait fait remarquer miss Nelly O’Rourke entre toutes les femmes. Elle avait les épaules larges, le tour de la taille très-mince, les hanches voluptueuses, et de tout petits pieds, délicatement chaussés. Dans le but de faire valoir tous ses avantages, elle marchait en traînant paresseusement ses pas sous sa jupe et tenant le buste avancé, à peu près avec le maintien du paon qui laisse ondoyer sur sa trace une longue queue
chatoyante. Ce maintien avait quelque chose de provoquant, — un hypocrite dirait « de peu décent » — qui donnait un caractère particulier de séduction amoureuse à toute la personne de miss O’Rourke.
Sa tête, d’un ovale un peu allongé, harmonieusement épanouie au-dessus de ses épaules, était plus expressive que jolie. Une peau mate aux tons chauds avivés de rouge, d’abondants cheveux noirs disposés en longs rouleaux et enserrant tout le sommet de la tête comme un casque, des sourcils noirs et bien arqués, de grands yeux de jais aux regards brûlants et noyés, enfin ime bouche étrange, aux lèvres épaisses, rouge corn me le sang même, et toujours fraîche, donnaient à la jeune Irlandaise une physionomie à part, distinguée, sympatique et pleine de lascivité.
L’homme le plus maître de ses sens, le plus glacé, n’aurait pu regarder le visage saisissant de cette grande femme mince et bien membrée sans se sentir soudain aiguillonné par les désirs les plus énergiques. Mais sa figure et sa tournure ne constituaient pas seules les attraits les plus séduisants de miss O’Rourke. Il y avait en elle une chose, un charme, une beauté qui faisait de cette fille de vingt ans, à l’âme fière, au cœur résolu , une créature à part, plus séduisante que les plus jolies femmes, c’étaient ses pieds. Et, en effet, il aurait été impossible, môme à celui qui fut assez heureux pour chausser Cendrillon, d’en rencontrer jamais de pareils. C’étaient des pieds invraisemblables, pétris de grâce, parfaits de formes et de gentillesse, dans leur petitesse, tels enfin qu’ils ont été révé-
lés au monde et mis à la mode, en ces derniers temps, par le3 cocodètes, lesquelles n’on pu trouver, dans l’univers civilisé, qu’un seul cordonnier pour les comprendre et les chausser; l’immortel Jordan. « Ce qui fait la supériorité des pieds sur les mains, disait le poète Pouchkine, à propos de femmes et d’amour, c’est que le pied conduit à quelque chose et que la main ne mène à rien. »
Je ne sais pas si miss O’Rourke était convain- - eue de la justesse de cette réflexion , mais elle faisait tout ce qu’il fallait pour le laisser croire. Nus, les pieds de la belle Irlandaise auraient pu servir de modèles au Titien, le peintre qui a le mieux saisi et rendu les innombrables perfections du corps de la femme ; chaussés de mules de soie bleue bordées de dentelles, ils auraient
pu passer pour la plus charmante expression de la volupté; tels qu’ils étaient alors, emprisonnés en de minces bottines de peau de cheyreau mordorée, avec leurs talons hauts, galamment évidés, leur cambrure aristocratique rendue plus appréciable encore par le modelé des chevilles, ils étaient, à eux seuls, des merveilles d’élégance, de délicatesse, de mutinerie enfantine.
Et elle le savait bien, elle qui, en ce moment, sous prétexte d’éviter de les empêtrer dans ses jupes, les découvrait en descendant les hauts degrés au bas desquels se tenait le comte. Le comte naturellement, quoique le terrible Rossignol fût à son côté, regardait, de bas en haut, le gracieux mouvement des deux jolis pieds. Le costume que portait alors la jeune fille semblait
choisi tout exprès pour les faire valoir. Une robe de satin noir tombant sur un jupon de soie cramoisie et relevé sur les côtés, une veste en velours à manches larges, une ceinture dont le nœud, s’épanouissant par derrière, avait les dimensions exagérées qu’impose aux femmes la mode actuelle, entin des bas de soie délicatement teintés de rose, tels étaient les vêtements, irréprochables comme style et comme goût, que
miss O’Rourke avait choisis pour éb’ouir les ha-
bitants de l’hôtel d’Abarey.
Ce que je ne dois pas manquer d’ajouter, ce ' qu’il est impossible de convenablement exprimer, c’est la grâce, le charme, la délicieuse amabilité qui se dégageaient de toute la personne de la jeune Irlandaise; une manière de regarder les gens en faisant glisser ses beaux yeux noirs
sous ses longues paupières, une façon de porter la tête un peu en avant, une certaine affectation harmonieuse de balancement des hanches, toutes choses qui, chez elle, étaient pleines de séductions et n’appartenaient qu’à elle seule.
Le comte ne savait encore qui elle était, mais il ne pouvait détacher ses yeux de la ravissante créature.
Quant à elle, elle semblait désireuse de s’assurer du plus ou moins de chance qu’elle aurait à régner à l’hôtel sans que nulle rivale pût lui disputer la première place. Elle avait déjà deviné l’effet qu’elle produisait sur le comte, et elle en était satisfaite. Maintenant, tout en cheminant sur le sable blanc des allées, elle cherchait à se rendre compte du nombre et de la qualité des jeunes femmes qui pouvaient prétendre
Digiti;
à la situation qu’elle convoitait : celle de reine, de maîtresse absolue dans le domaine où elle s’était volontairement condamnée à vivre,
Ses regards se portaient alternativement de la comtesse qui , éblouissante de fraîcheur et de beauté, se tenait accoudée sur la rampe du balcon de sa chambre, à Manette qui fredonnait à la fenêtre de sa loge ; de là, elle cherchait à distinguer les traits de Lise qui se baissait et se relevait, en marchant, pendant qu’elle cueillait des fraises dans une plate-bande, pour le déjeuner de ses maîtres; puis elle faisait à Rose qui passait — et qui était placée avec les enfants sous sa surveillance spéciale — un petit signe d’intelligence ou d’amitié ; et enfin elle se demandait qui pouvait être Clara qu’elle voyait appuyée à la porte du vestibule.
Il était évident que toutes ces jeunes et jolies femmes, si avenantes, si fraîches, « charmantes à croquer, » gênaient un peu la belle miss O’Rourke. La royale beauté de l’une et sa qualité de dame du logis, la fraîcheur provoquante de l’autre, la grâce villageoise de la troisième, la gentillesse mignonne de la quatrième, enfin l'air de distinction de la dernière, lui paraissaient autant d’obstacles qu’il lui fallait surmonter pour parvenir au but qu’elle convoitait.
C’est ici le moment de montrer à nu au lecteur l’âme de miss O’Rourke. Cette Irlandaise , septième fille d’un pasteur protestant, avait été admirablement élevée dans sa famille et la nature l’avait douée d’un excellent cœur. Elle était dévouée à l’excès, brave, sans préjugés, et, pour servir un de ses amis, elle aurait bouleversé la
moitié de l’univers. Sa bourse, comme son influence et ses conseils, sa réputation même, à l’occasion, elle savait tout exposer pour leur être utile. Mais, avec cette nature chevaleresque, si rare à rencontrer de notre temps, Nelly ne pouvait oublier qu’elle faisait partie do la grande famille humaine. Son bon sens lui disait qu’elle ne devait compter que sur elle-même pour se tirer d’affaire, se produire dans le monde, et qu’elle devait s’attendre, étant jolie, à lutter toute sa jeunesse contre d’impitoyables ennemis.
Je ne dois pas manquer d’ajouter ici que la jeune fille avaitaequis la précoce expérience des choses de ce monde chez son pèrequi, vertueux, honnête, bienfaisant au delà de toute expression, avait mené l’existence la plus misérable, la plus tourmentée, s’était vu trahi par les siens, et avait
enfin enduré toutes les avanies dégradantes qui sont le partage habituel des nobles natures.
Nelly, voyant cela, n’avait pas étouffé son cœur; mais elle s’était jurée à elle-même de réussir, de devenir l’une des reines de ce monde alroce.
Prendre le droit chemin- pour atteindre ce bu t lui aurait paru puéril, quelque peu naïf. Elle trouvait plus intelligent de compter sur ses charmes, et ma foi ! quand je pense à la manière aussi discourtoise qu’intéressée dont les hommes en usent avec les femmes, je ne puis en vouloir beaucoup à celle-ci de n’avoir pas voulu jouer le rôle de dupe, comme tant d'autres.
Nelly, qui avait entrevu le comte d’Abarey à Londres, et qui le connaissait de réputation, en s’engageant à remplir auprès de ses enfants les fonctions d’institutrice, n’avait pas d’autre but
que de se faire aimer de lui et de se servir de la passion qu’elle se croyait sûre de lui inspirer pour faire son chemin dans Je monde. La comtesse, il est vrai, la gênait un peu, — et si elle avait su!... — mais elle se sentait supérieure à elle, étant vicieuse. Et, en effet, tout, dans cette fille extraordinaire, semblait dire : « Je ne suis pas seulement une jolie femme, je suis le raffinement, l’attrait défendu, le charme secret, le vice enfin, le vice qui sait aviver le plaisir après avoir aiguillonné le désir ; » langage que tous les hommes comprennent et qui les mène souvent un peu plus loin qu’ils ne voudraient aller.
Miss Nelly, tout en passant et en repassant, ce jour-là, dans le jardin, devant le comte, avait reçu le salut assez froid qu’il lui adressa, en femme qui n’est pas pressée de triompher. Une fois ou deux, cependant, elle l’avait, en passant, frôlé à dessein de sa jupe. La dernière fois le comte avait légèrement pâli ; il est vrai que la jeune fille, sans le vouloir sans doute, ou y attacher d’importance, avait laissé tomber à ses pieds la rose qui s’épanouissait entre ses deux seins,
dans l’échancrure de son corsage. Le comte ramassa la fleur, sans môme se soucier des regards furibonds que lui adressait Rossignol, mais il aima mieux la porter à ses narines, tout près de ses lèvres, que de la rendre à miss Nelly. Cela lit que celle-ci qui, bien que vertueuse de fait, connaissait la valeur de certaines impertinences, jugea le moment favorable pour se présenter elle-même.
— Monsieur le comte, lui dit-elle en avançant lo front, selon son habitude, et baissant les yeux, excusez-moi de venir si tardivement profiter des otfres bienveillantes qui m’ont ouvert la porte de votre maison. Je suis miss O’Rourke.
— Mademoiselle, fit le comte en lui tendant la main de l’air le plus affable, soyez la bienvenue chez moi. Je vous sais un gré infini de
vouloir bien vous charger de l’éducation de mes enfants.
Ce fut tout. L’Irlandaise aussitôt, tournant les talons, se retira vers la maison en faisant ressortir les séductions de sa démarche et de sa tournure sensuelles.
Le comté ne disait rien. Mais alors Rossignol, portant les yeux sur la comtesse toujours à sa fenêtre, sur Clara, Lise, Rose, Manette, et enfin sur l’éblouissante miss O’Rourke, se tourna tout à eoup vers son ami :
— Tout-à-l’heure, lui dit-il, je te prédisais des désastres si tu ne te hâtais pas de réformer ta manière de vivre. Je serai plus précis, maintenant. Il existe dans ta maison un vice qui doit causer sa perte, un mauvais germe qui, grossissant, y étouffera toutes choses.
— Qu’est-ce donc? par lo nom de Dieu! fit d’Abarey, abasourdi.
Rossignol le guignait du coin de l’œil. Il paraissait vouloir aiguiser sa réponse comme une flèche. Enfin, donnant à son regard un éclat ironique, et à sa voix cet accent de brutalité qui ne messied pas au cynisme, il répondit avec emphase ce mot profond et vulgaire :
— Trop de cocottes dafis le poulailler!
Le soir du même jour, la belle miss O’Rourke, qui ne voulait [ras perdre de temps pour entrer en campagne, commit une indiscrétion qui devait lui coûter bien cher. La chambre qu’elle occupait n’était séparée de celle de Diane que par un parloir qui devait servir aux enfants de salle d’études. Vers les onze heures avant minuit, l’institutrice étant couchée et ayant laissé ouverte la porte qui, du parloir, donnait entrée dans sa chambre, crut entendre dans l’apparte-
ment de Diane un murmure de voix qui lui fit tout à coup dresser l’oreille.
Deux personnes discutaient sur un ton assez élevé, et il fut très-facile a miss Nelly de reconnaître la voix du comte et celle de la comtesse. Comme elle pensait avoir le plus grand intérêt à connaître les secrets de ses hôtes, elle sauta àbas de son lit, et sans prendre le temps de passer une robe de chambre et de chausser des bas et des pantouffles, — ce qu’aurait indubitablement fait une personne soucieuse de sa santé, — elle courut à travers le parloir sur la pointe de ses jolis pieds nus et se blottit sur un coussin, l’oreille collée à la porte de la belle Diane.
Evidemment, ce que faisait là miss O’Rourke était très-mal. Mais quand on veut réussir dans une entreprise, et quand on r*’a pas le choix des
moyens, on n’éprouve guère de scrupules. Je dois franchement convenir que la conscience de miss O’Rourke était, en ce moment, aussi paisible qu’elle aurait pu l’être si la belle personne s’était trouvée au prêche, et non assise à terre, dans un costume où tous les hommes auraient voulu la voir, occupée à espionner des gens dont, ne fùt-ce que par convenance, elle aurait toujours dù respecter les secrets.
Il est vrai que si miss O’Rourke était demeurée dans son lit, occupée ainsi qu’il convient, à étirer ses membres ou à dormir, jamais elle n’aurait appris que le comte n’était pas l’époux de la comtesse, chose qui était d’une importance capitale pour elle et dont elle se promit de faire son profit. La belle et sensible Diane, poussée à bout par le chagrin qui ne lui laissait pas de
repos, suppliait le comte d’Abarey de tenir enfin sa promesse, et, comme ni l’un ni l’autre ne pouvaient se douter qu’on les écoutait, ils ne dissimulaient rien, en discutant, de leur situation ni de leurs desseins.
Miss O’Rourke, quand la discussion se termina sur une nouvelle promesse du comte de se rendre prochainement avec Diane pour l’y épouser, dans la ville de Naples, n’avait donc plus rien à apprendre sur la position de ses hôtes. Elle en savait, à cet égard, tout juste autant qu’eux-mêmes, et elle éprouvait une telle surprise, une telle joie de sa découverte, qu’en se levant pour regagner son lit, elle ne put retenir un léger cri.
Ce fut ce qui la perdit.
En effet, le comte d’Abarey ayant entendu du
bruit dans le parloir, et supposant que ses enfants s’y trouvaient, ouvrit brusquement la porte et entra dans la pièce juste au moment où l’Irlandaise — toujours les bras, les seins et les pieds nus — se sauvait, en laissant l’unique et blanc vêtement qui la couvrait mal, flotter derrière elle, sans prendre alors souci de sa tournure qui n’en était que plus séduisante, belle à donner des idées de sacripant au continent Scipion, comme au chaste Robert d’Arbrissel.
Par malheur pour la vertu, en général, et en particulier , pour celle de miss O’Rourke , laquelle ne pesait pas lourd, le comte qui avait trouvé la jeune Irlandaise charmante, le matin même, quand elle était en robe de soie noire, et qui, bien qu’ayant le cœur pris par celle qu’on appelait « sa femme, » ne pouvait demeurer
complètement insensible devant certaines beautés présentées d’une manière inattendue, se mit à courir après miss O’Rourke, et ne s’arrêta qu’au pied du lit de la jeune fille, juste au moment où elle venait de faire un saut de gymnaste pour s’y blottir.
Ici, si nous étions entre hommes, et si je ne craignais d’ajouter un péché à la liste, déjà longue, de ceux que j’ai commis, je pourrais montrer miss O’Rourke dans une position qui n’a pas été indiquée par le Guide de la Civilité puérile et honnête , mais que le grand. Jules Romain n’a pas craint d’offrir en exemple aux races futures, ce qui prouve qu’il est possible d’être un peintre, et un très-grand peintre, sans avoir sur le beau thème de la « morale dans l’art » les mêmes idées que le vertueux Maximi-
lien Robespierre et le non moins vertueux M. Veuillot.
Malheureusement, on n'ose plus rire, aujourd’hui. La politique, qui s’embrouille, a tout assombri, et l’on courrait le risque de paraître retarder de cent ans si l’on s’avisait d’essayer de faire l’équivalent de l’une des scènes qui ont immortalisé le grand Gœthe, et qui n’auraient pas fait reculer M. Victor Hugo lui-même, au temps heureux où il suffisait à sa gloire d’être l’un des plus grands poètes du monde moderne, et où il n’aurait pas donné six sous de la popularité qui le place aujourd’hui immédiatement au-dessous des orateurs des clubs de Belleville.
Par toutes ces causes, comme par suite d’une foule d’autres qu’il serait un peu long d’énu- ' mérer, je me contenterai de dire que le comte
d’Abarey, quoique toujours épris de Diane, et toujours fermement résolu à l'épouser, en sortant du lit et des bras de la sensuelle miss O’Rourke, ne pouvait pas conserver le plus faible doute sur le coupable but que celle-ci poursuivait.
Miss O’Rourke, par un raffinement de fatuité, n’avait pas cru devoir cacher au comte d’Abarey la manière dont elle avait découvert ses secrets de ménage, ni l’espoir où elle était de le voir quitter très-prochainement une personne qui ne lui paraissait pas jolie du tout, à elle, et qui, d’ailleurs, n’avait rien sacrifié à son amant de plus qu’elle-mème.
— Abandonner la mère de mes enfants ! s’était
écrié d’Abarey dans un bel accès d’héroïsme.
Jamais!
Notez qu’en ce moment il lui était impossible de ne pas se montrer pénétré d’admiration pour les beautés de miss O’Rourke, et de reconnaissance pour ses bontés.
— L’abandonner ! oh ! non, je ne dis pas cela, reprit celle-ci d’un air hypocrite. Vous vous conduirez bien. Vous êtes riche. Vous lui ferez une pension.
D’Abarey ne répondit rien. Il expiait déjà la faute qu’il avait commise.
Il n’y a rien de tel, quand on veut apaiser le trouble de sa conscience, que de confier à un ami ses peines et ses torts. C’est en cela que la confession chrétienne — qui n’est pas sans inconvénients — peut devenir pour certaines personnes, en de certaines circonstances, une source inépuisable de consolations. Le comte d’Abarey, quoique n’ayant pas une confiance exagérée dans le jugement de son camarade Rossignol, était sûr cependant de la solidité de son amitié.
Quand il se vit plongé, par sa propre faute, en des embarras inextricables, coupable envers lui-même, envers ses enfants, envers Diane, comme envers la trop facile miss O’Rourke, il n’eut plus qu’un besoin, ne ressentit plus qu’un désir, celui de se débarrasser, par des aveux complets et immédiats, du fardeau qui pesait sur sa conscienee.
Mais à qui s’adresser? à Diane, il ne l’aurait osé , même au prix d’un empire. Puis il ne pouvait soupçonner de quelle manière la jeune femme accueillerait sa confession. Restait donc Rossignol. Mais Rossignol, avec ses idées absolues et si fort en dehors des idées reçues, lui inspirait une vague terreur. Cependant., comme il n’avait pas le temps de choisir, que Rossignol était là, tout près, il se détermina à l’aller trouver.
Le jardin du philosophe était, dans toute l’acception du mot, ce qu’on est convenu d’appeler « un jardin de curé. » De longues plates-bandes encadrées de huis verts s’y étendaient sur des lignes parallèles, séparées les unes des autres par d’étroites allées sablées. Les arbres fruitiers, disposés partie en quenouilles, partie en éventails , se confondaient sur chacune de ces platesbandes, avec les légumes et les fleurs. Cela faisait un singulier mélange, qui n’était pas désagréable à l’œil, mais qui choquait un peu les idées faites des amateurs. En effet, l’oseille et l’héliotrope, les artichauts et les fraisiers, comme le thym et le jasmin, les rosiers à hautes tiges et les poiriers, ne se sont jamais associés ni comme formes, ni comme dimensions, et Rossignol, peutêtre. était le seul qui pût trouver quelque plaisir
à les voir confondus ensemble. Tout autour du jardin, les murs étaient couverts de riches espaliers qui faisaient, à eux seuls, la fortune du philosophe.
Quand le comte d’Abarey entra dans la maison de son ancien camarade, il y avait déjà plusieurs heures que les hôtes de ce dernier l’avaient quittée. Transportés à l’hospice Dubois par les soins du comte , ils ne devaient plus jamais revoir celui qui, si longtemps, seul entre tous, leur avait tenu lieu de Providence, et qui, il faut lui rendre cette justice, se souciait, au fond, tout juste autant d’eux que de n’importe quels autres malheureux.
Rossignol, maintenant, se trouvait cependant trop seul et trop grandement logé dans sa bicoque. Tout en faisant griller des pommes de
terre sous la cendre rouge pour son déjeuner, il méditait déjà de faire de son domicile un asile
pour les infirmes, lorsque le comte ouvrit la
porte, et, à sa vue, le philosophe, se redressant soudain, sauta sur ses pieds.
Cependant d’Abarey, qui n’avait pas de temps à perdre, prit une chaise, s’assit, puis, après un court préambule , qui n’avait d’autre but que d’aller au-devant de son auditeur, il lui conta toute son histoire. Il lui dit tout, sans rien déguiser ni rien arranger, depuis le jour où il avait, pour la première fois, aperçu Diane, jusqu’à celui où il l’avait récompensée de sa confiance et de son amour en la trompant avec miss O’Rourke.
— Comment! par les sabots de mes aïeux!
s’écria Rossignol lorsque d’Abarey eut tout dit,
Voilà ta femme qui, maintenant, n'est plus ta femme, et tu lui as fait des noirceurs avec cette belle Irlandaise qui se dandine comme une autruche !
— Que veux-tu, cher ami ! fit d’Abarey, d’un air découragé.
— Je veux... je veux que tu répares tes sottises, parbleu 1
— Je ne demande que cela. Mais, comment faire?
— Oh ! cher ami , reprit Rossignol, si tu veux te tirer de l’abominable pétrin dans lequel tes jolies petites passions t’ont plongé, il te faut tailler dans le vif. Pour commencer, puisque tu me demandes conseil, tu vas me faire le plaisir de mettre à la porte toute les femelles, y compris l’institutrice, qui te font. les yeux doux dans
Ii E IiION DEVENU VIEUX
ta maison. Jo te connais, maintenant. Tu as commencé par regarder les femmes en artiste et en élégiaque; et aujourd’hui, sans t’en douter, tu vogues à toutes voiles vers l’écueil de la paillardise. Hier, c’est l’Irlandaise que tu as mise à mal; demain, si je te laissais faire, ce serait une des autres : Manette, ou Lise, ou Rose, ou Clara qui succomberait; et toutes y passeraient en moins d’une semaine. Mais, pas de ça, Lisette. Tu te dois à la mère de tes enfants qui, d’ailleurs, est la plus ravissante des femmes. Et je m’y connais, moi, quoique je n’aie jamais sacrifié qu’en imagination sur l’autel dePaphos.
— Comment, jamais! s’écria d’Abarey abasourdi.
— Jamais!
— Ah çà I pourquoi?
— Diogène, reprit gravement Rossignol, avait dit-on, trouvé le moyen de se passer de femmes. Je ne sais pas pourquoi je me serais montré inférieur à Diogène.
— Tout cela est très-édifiant. Mais , pour te plaire, je ne peux pas renvoyer toutes mes domestiques- Diane ne peut pas se priver d’une femme de chambre, mes enfants ne peuvent pas se passer de leur bonne, de leur institutrice. Quant aux autres...
— Je vois bien où le bât te blesse, mon pauvre garçon! interrompit Rossignol. L’irlandaise...
— Eh ! je me moque bien de l’Irlandaise !
— Alors, flanque-la à la porte.
— Animal grossier que tu es! fit d’Abarey, impatienté, est- ce qu’on peut, quand on se res-
pecte, le lendemain du jour où elle s’est livrée à vous, renvoyer de chez soi une malheureuse jeune fille?
— Animal civilisé que tu crois être! riposta Rossignol, te respecteras-tu 'davantage en renvoyant la mère de tes enfants?
— Comment?
— Tu n'as que l’embarras du choix. Il est honteux à toi, et stupide, d’avoir l’idée de faire vivre ensemble ces deux femmes.
— Mais je n’ai pas cette idée-là. Je Yeux épouser Diane.
— Qui t’en empêche?
— Est-ce que je sais? moi. Nous sommes convenus d’aller nous marier à Naples...
— Et c’est loin, n’est-ce pas? Alors mariezvous ici.
— Y penses-tu! nous que le inonde croit légitimement unis depuis si longtemps. Quel scandale !
— Eh ! fais ce que tu dois ! et moque-toi du monde qui ne se soucie pas plus de toi que du grand Turc! Que t’importe qu’on sache que ta femme a été ta maîtresse , et que tu lui as fait deux enfants avant do l’épouser?
Quelle importance cela a-t-il? Tu penses qu’on vous verra tous deux d’un mauvais œil, qu’on vous recevra moins bien, peut-être que quelquesuns vous tourneront le dos. Mais, mon cher, estce que tu crois à l’équité du monde, par hasard ? Sache-le : celles ou ceux qui clabauderont le plus contre vous et n’hésiteront pas à vous faire des avanies, seront toujours précisément les mêmes qui auront les plus sales méfaits sur la
conscience. L’homme pur est nécessairement bon, indulgent, tolérant, compatissant, humain, charitable. Le coquin, au contraire, de même que la femme sans mœurs, est dur, impitoyable, injuste, hypocrite et médisant. Tu es riche, tu as une grande situation, tu es honnête homme, tu fais le bien , tu as d’adorables enfants , leur mère est belle, douce, bonne, «fidèle, que de motifs pour que les monstres humains, tigres à museau de singe, vous haïssent, vous exècrent, rêvent de vous manger les entrailles ! Réfléchis donc, homme naïf, quela majeure partie deshabitants de la terre, tant mâles que femelles, se composent de créatures misérables, presque toutes malades, la plupart affreusement laides, canailles d’ailleurs, et absolument dépourvues de belles et brillantes qualités. Alors , comment veux-tu
qu’elles pardonnent aux autres les beautés, le bonheur et les qualités qui leur manquent? Estce que, de toute éternité, le cheval hongre n’a pas détesté le cheval entier, l’infirme n’a pas envié l’homme sain, la laideur n’a pas conspué la beauté? Autre chose, maintenant : ta femme et toi seriez-vous les créatures les plus parfaites de l’univers , deux anges ! n’auriez- vous jamais commis le moindre péché, dès l’instant que vous êtes en vue, pour une raison ou pour une autre, vous pouvez être sûrs qu’on vous attribuera, par pur esprit ,de charité chrétienne at de gaieté de cœur les dernières des infamies. Les plus honnêtes gens, mon cher, les femmes les plus charmantes et les plus dignes de respect, sont chaque jour, par leurs amis et leurs ennemis, déchirés de telle manière qu’il est à croire que
l’Europe soi-disant civilisée a intérêt à se mépriser elle-même. Alors, qu’est-ce que cela peutdonc faire d’être englobés, ta femme et toi, dans la foule des braves gens qui sont mésestimés par des escrocs honteux, de plats coquins, de vieilles gueuses et des imbéciles ? Marche donc, et sans crier gare, sur tous ces misérables. Rencontreles s’il n’y a pas moyen de les éviter, mais qu’ils n’existent pas pour toi. Vois-tu, mon vieux, tous tes malheurs proviennent de ce que tu as toujours attaché une importance exagérée à cette
guenille qu’on appelle « la vie » et à ce ramassis
d'infirmes, bien moins intéressants que les hannetons et les chenilles, qui'se nomme « la société» » Qu’est ce que tout cela, auprès des choses véritablement grandes de ce monde, auprès de l’infini, de la formation et de la destruction des
sphères, même auprès d’une idée, — bonne ou mauvaise, juste ou fausse, salutaire ou dangereuse, — mais qui n’en est pas moins, étant le résultat d’une opération intellectuelle, l’une des choses les plus touchantes et les plus admirables de cet univers ? Que diable ! tu ne pourras donc jamais acquérir le véritable esprit philosophique? Je suis honteux de toi, ma parole d’honneur 1
— Ainsi, fit d’Abarey, tu me conseilles de mettre sous mes pieds toutes les conventions sociales et d’épouser Diane ici, à Paris meme, et tout de suite ?
— Oh! mon Dieu, oui, répondit Rossignol avec bonhomie. Et je te conseille d’abord de renvoyer d’ici cette peste d’Irlandaise.
— Mais comment veux-tu que je fasse?
— Ta fortune lie peut-elle te servir une fois à quelque chose? Donne-lui de l’argent, pardieu!
— Et, après cela, en admettant que les choses marchent à souhait, que devrai-je faire encore pour te complaire?
— Il est trop tard. Tu t’es laissé trop prendre dans les engrenages de la vie pour qu’il te soit possible de te dégager et de revenir en arrière Tu dois perdre à jamais l’espoir de vivre d’une manière rationnelle, en sage, qui prise la vie juste ce qu’elle vaut, en philosophe. Tu te dédommageras en remplissant les devoirs que tu as contractés envers ta femme et tes enfants. Tu vois que je ne suis pas aussi féroce qu’on le pourrait croire.
D’Abarey quitta Rossignol, animé des plus sages résolutions. Il ne pouvait se dissimuler que, malgré le rigorisme et l’étrangeté de ses convictions, son ami lui avait donné un très-bon conseil. Mais il ne suffit pas d’avoir de bonnes intentions pour réussir en rien dans ce monde. Pendant que d’Abarey complotait avec Rossignol le sacrifice de l’Irlandaise, celle-ci, quoique ne se sachant pas menacée, ne perdait pas son temps. Miss O’Rourke, en s’établissant à
l’hôtel d’Abarey avec les projets que l’on sait, n’avait que deux moyens à sa disposition pour réussir.
Le premier, qui concordait mal avec son caractère et qu’elle n’avait pas jusqu’alors employé pour cette raison, consistait à s’insinuer
adroitement dans les bonnes grâces de tous les
hôtes de la maison, à les circonvenir à force de
gracieusetés, de manière à se faire de chacun d’eux un allié secret et sincère. Le second n’était autre que celui employé par l’Irlandaise ; se servir de toute sa beauté lascive pour parler aux sens du comte d’Abarey, le vaincre et l’asservir par le môme moyen, le tenir sous le charme sans lui laisser une seconde de répit, enfin guetter chez lui un moment de faiblesse pour lo séparer violemment de Diane;
Malheureusement pour elle, miss O’Rourke, en suivant ce plan machiavélique, avait été trop vite en besogne. Elle s’ôtait trop hâtée de se démasquer, et alors son amant s’était méfié et un peu refroidi pour elle. Miss O’Rourke regagna ce désavantage par un coup de fortune qui aurait pu être considéré comme un trait de génie, s’il n’avait été le pur effet du hasard. Sans se donner aucune autre peine que celle de laisser voir sa charmante personne et ses brillantes qualités, elle se fit littéralement adorer des enfants confiés à ses soins, et sut môme se faire une amie dévouée — de qui? — de Diane I
Il s’ensuivit que, lorsque d’Abarey voulut naïvement planter chez lui quelques jalons pour préparer les gens au départ de l’institutrice, il
rencontra une opposition terrible sur laquelle ni lui, ni Rossignol n’avaient pu compter. Les enfants sanglotaient. Liline s’enfonçait les deux poings dans les yeux, et Auguste déclarait résolùment que, si miss O'Rourke s’en allait, il ne travaillerait plus avec personne. Quant à Diane, elle se contenta de dire qu’elle ne comprenait rien à la lubie de d’Abarey.
Miss O’Rourke, selon elle, était le modèle des institutrices; elle parlait quatre langues, avait pris, dès le premier jour, un grès-grand ascendant sur les enfants, enfin elle s’acquittait de ses devoirs avec autant de zèle que d’intelligence. En entendant cela, d’Abarey comprit qu'il ne parviendrait pas à se tirer d’affaires sans une résolution héroïque. Il commença par prendre ses enfants par la main et les fit sortir de la
chambre, puis, revenant à Diane, il se jeta à ses genoux, sans préambule, et s’écria :
— Mais, sotte que tu es! tu ne comprends donc pas que miss O’Rourke ne peut pas demeurer plus longtemps ici !
Et, sans se rendre compte de tous les embarras dans lesquels la confession de ses torts pourrait le plonger, il lui fît rapidement le récit de tout ce qui s’était passé entre lui et l’institutrice.
Tout en reconnaissant que l’infidélité de l’homme a des conséquences moins graves que celle de la femme, je ne puis m’empêcher de remarquer qu’un époux risque fort de se repentir de l’aveu qu’il fait à sa femme, de ses infidélités petites ou grandes, rares ou nombreuses. D’Abarey avait obéi à un bon mouve-
ment en s’accusant, sans y être forcé, auprès de Diane. Il ne s’attendait pas à être félicité ni remercié ; mais il n’aurait pas cru que Diane profiterait de l’occasion pour lui chercher querelle. C’est ce qui, cependant, ne pouvait manquer d’arriver.
Il y avait longtemps que la future comtesse d’Abarey avait la tète rompue par les clabauderies qu’excitait dans le Parc des Princes la présence d’un si grand nombre de jolies femmes dans son hôtel. Elle savait, à n’en pas douter, que le comte était partout accusé d’avoir organisé chez lui une sorte de harem ; souvent même elle avait cru devoir lui adresser quelques observations dont celui-ci, avec sa bonhomie naturelle, n’avait tenu aucun compte. Voilà que, maintenant, il s’accusait lui-même d’une de ces
infidélités qui ne peuvent guère se faire absoudre.
Diane, qui n’avait rien d’une sainte, et se contentait d’être une élégante et très-jolie femme, abusa quelque peu de la situation qui lui était faite en accablant d’Abarey de ses reproches et
de ses dédains. A l’entendre, il n’était rien moins qu’un débauché, il ne l’avait jamais aimée, il avait dû comploter de l’abandonner avec ses enfants pour suivre son Irlandaise. A cette accusation qui, dans le fond comme dans la forme, avait je ne sais quoi de comique, tant elle concordait juste avec les intentions avouées de miss O’Rourke, d’Abarey neput retenir un éclat de rire.
— Pour te prouver, dit-il, à quel point tu me juges mal, je m'en vais, de ce pas, faire publier les bans de notre mariage.
Diane ne put comprimer un soubresaut.
— Comment! ici! s’écria-t-elle; et tout de suite !
— Si tu ne le veux pas, dit d'Abarey, nous remettrons la fête à plus tard.
— Mais, que dira le monde?
— Quelque méchanceté, pour sûr, mais je m’en moque.
— Nous devions nous marier à Naples, pourquoi ce changement subit dans tes projets?
— Pour en finir le plus vite possible avec une situation absurde, pour assurer ton avenir et légitimer nos enfants.
Diane, se levant, frappa joyeusement des mains :
— Je m’en vais commander ma robe de noce, dit-elle.
Los choses s’élaient mieux passées avec Diane que d’Abarey ne l’avait d’abord espéré; mais il devait trouver la contre-partie de son succès auprès de miss O’Rourke.
Tout d’abord, aussitôt qu’elle le vit entrer chez elle, elle le poussa sur un siège, puis, s’élançant sur ses genoux :
— Les enfants sortent d’ici, lui dit-elle en l'étreignant avec passion. Ils m’ont appris que vous vouliez me chasser. Je n’attendais pas moins
de vous. Vous êtes homme, nécessairement injuste et ingrat.
Et l’émotion la serrant à la gorge, elle se mit à fondre en larmes.
La vérité c'était que les enfants ne sachant pas que miss O’Rourke ignorait qu’on allait la con-. gédier, l’avaient fort embrassée, essayant de la consoler et de se consoler eux-mêmes de son prochain départ. La finaude, nécessairement, les avait interrogés. Ils avaient dit tout ce qu’ils savaient et comment ils l’avaient appris, n’y entendant et n’y mettant pas de malice. Le comte, en écoutant cet aveu de sa maîtresse, se jugea dans une mauvaise situation. Il fit alors ce que nous aurions tous fait en un cas semblable, balbutia, eut l’air sot, se leva pour calmer son agitation, puis, s’efforçant de consoler celle que sa
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candeur lui faisait considérer comme « sa victime, » il lui dit qu’il était aux regrets, que le seul intérêt de ses enfants avait inspiré sa conduite, qu’il n’abandonnerait pas miss O’Rourke, veillerait de loin sur elle, et, dans le but de lui donner une preuve immédiate de sa bonne volonté, il tira de sa poche un petit, tout petit portefeuille, et le posa sur ses genoux.
Il y avait dans ce portefeuille un simple titre de rentes 3 Op), au porteur, lequel, calculé au cours du jour, représentait, en bloc, un capital de trois cent mille francs.
Miss O’Rourke savait- elle assez bien compter, et lisait-elle assez assidûmentla cote delà Bourse pour se faire une idée de la valeur exacte du petit cadeau que le comte d’Abarey voulait lui faire? Il serait prudent d’en douter. Mais, ce qui
lie saurait souffrir aucun doute, c’est la franchise et l’énergie du sentiment qui animait la jeune fille quand, obligeant le comte à reprendre le litre de rente, elle s’écria:
— Jugez-moi comme je dois l’étre, et apprenez à me connaître : ce que vous m’offrez est trop peu.
— Comment! trop peu!
— J’attendais beaucoup plus de votre générosité. Une fortune ne suffirait pas à mon am- ' bition. C’est vous que je voulais, vous seul, vous tout entier, pour vous appeler mon époux, faire
de vous le guide et le soutien de mon existence. C’est surtout votre amour qu’il me fallait, votre amour si bon, si doux, sans lequel je ne puis plus vivre. Que voulez -vous que je devienne, maintenant, vous qui, après m’avoirfait entrevoir
le ciel, me replongez, plus profondément que jamais, dans les misères de la terre!
D’Abarey était très-loin de s’attendre à ce refus si passionément motivé, et à ces larmes. Il avait l’air piteux en reprenant son titre de rentes, et plus piteux encore, ne trouvant pas un mot pour consoler miss O’Rourke, en se retirant.
— Cette femme est décidément une créature intelligente, et elle me plaît! s’écria Rossignol, quand d’Abarey l’ayant mis au courant de tous les événements de la journée, termina son récit par la relation de ce qui s’était passé entre lui et l’institutrice. Si je ne m’étais promis à moimême, continua le philosophe, de ne jamais me laisser prendre aux simagrées de ce monstre délicieux qui a nom « femme », je crois que, maintenant, j’offrirais à celle-ci de partager mon sort.
Mais no perdons point notre temps. La morale de ce qui vient de se passer, mon bonhomme, c’est que, après avoir joui de toutes les douceurs delà vio, tu vas commencer aies expier. Prends garde ! si le sort, qui n’est qu’une brute, ou qui, du moins, agit do manière à nous le prouver, si le sort ne te traite pas mieux que le commun des martyrs, tu vas avoir à régler un rude compte! L’usurier qui te tient dans ses vilaines griffes ne se contente d’ordinaire que d’un intérêt de mille pour cent.
— Ah! ma fois, je suis prêt à tout! répondit d’Abarev.
— Pauvre bonhomme ! fit Rossignol, lequel ne croyait pas à la résignation de son ami.
Il n’avait peut-être pas tort.
Trois jours plus tard, il y avait un singulier défilé dans le cabinet du comte. Dès sept heures du matin, toutes les femmes de l’hôtel vinrent successivement prendre congé de lui. La première qui se présenta fut nécessairement miss O’Rourke. Ses bagages étaient déjà chargés sur un fiacre, et elle était en costume de voyage, et toujours délicieusement chaussée.
— Toute explication serait maintenant inutile et pénible entre nous, dit-elle au comte. Je pars.
Nous ne nous reverrons jamais. Puissiez-vous être heureux ! C'est mon vœu le plus cher. Adieu.
Il est des situations où un homme d’esprit se conduit forcément comme un imbécile.
— Si vous aviez jamais besoin de moi, dit d’Abarey, vous savez que vous pouvez compter sur mon amitié.
— Je ferai ce que je pourrai pour m’en passer.
Elle partit sur ces mots, toujours séduisante et irritante, traînant ses jolis pieds pour les faire voir, balançant tout son corps, toujours souple dans sa démarche, plus gracieuse que jamais enfin, comme si elle avait voulu laisser des regrets derrière elle. Et le fait estqu’elle en laissait. D’Abarey, écrasé d’ennuis, ne fit pas un mouvement pour la retenir. Il la regardait s’en aller
avec un air tout déconfit. Il n’était pas absolument fâché, cependant, de ce départ qui lui avait permis de prendre la mesure de son courage. Il se savait maintenant capable de supporter certains sacrifices. Cela le rehaussait à ses propres
yeux.
Pan ! pan ! pan !
— Qiu est la? ?
— - C’est moi; fnonsieur le comte.
— Qui vous?
— Clara.
— Entrez, Clara.
La femme de chambre entra. Elle était vêtue
à ravir, avec une robe en taffetas qui lui venait
de sa maîtresse. Ses blonds cheveux luisaient
comme s’ils avaient été tissés d’or et de soie; il'
y avait une certaine expression railleuse dans
ses yeux bleus, et le coloris de ses joues était augmenté sous les efforts d’une gaieté que la gracieuse jeune fille avait peine à contenir.
— Je viens faire mes adieux à monsieur le .comte, dit-elle en entrant.
— Où allez-vous donc, ma chère?
— Je quitte le service.
— Pourquoi?
— Pour entrer, en qualité de « demoiselle de magasin » dans une grande maison de confection où je trouve de beaux avantages.
— Vous nous quittez ainsi sans regrets, sans vous soucier de l’embarras où votre absence peut mettre madame?
Je ne dis pas que je ne regretterai point monsieur le comte. Et monsieur le comte est trop juste pour ne pas trouver bon qu’une pauvre
fille cherche à gagner un peu de pain pour ses vieux jours.
— Vos vieux jours sont bien loin, Clara, mais vous avez mille fois raison de vous en préoccuper, fit le comte avec une tranquillité qui désarçonna la belle fille. Si l’on ne songeait pas à soi, dans ce monde, personne ne s’aviserait d’y penser.
Puis, comme la pécore so retirait, en effaçant son buste afin de bien développer ses avantages, il l’acheva de ces deux mots :
— Adieu donc.
Lise Javot, la jardinière, après le départ de Clara, se faufila par la porte entr’ouverte. Elle aussi, elle semblait s’être mise en frais de gaieté, tant elle avait l’air doux, aimable, tant ses yeux chatoyaient, tant elle faisait valoir avec entrain, ses charmes champêtres.
— Est-ce que vous venez aussi me faire vos adieux, Lise? lui demanda le comte, qui commençait à être agacé par le début de la journée.
— Oh ! mon Dieu, oui ! répondit Lise en se
rengorgeant dans son fichu, afin de faire saillir les trésors de sa poitrine. Je retourne au pays, à Lunéville.
— Toute seule? fit d’Abarey, non sans jeter un regard de dépit sur les beaux vases où achevaient de se faner les roses de la veille.
— Oh ! mon Dieu, oui. Mon frère ne voudrait pas quitter .monsieur le comte. Moi, je m’en vais, pour me marier. C’est pour me marier.
— Recevez mes compliments. Qui épousezvous?
— Un ancien ami de notre famille, un forgeron, qui n’est plus tout jeune, — il a cinquante ans sonnés; — mais il a du bien au soleil, et monsieur le comte comprend...
— En effet. Je comprends très-bien.
Lise n’était pas encore au bas de l’escalier que Rose, la petite bonne, vint frapper à la porte. Les deux enfants l’accompagnaient, comme d’habitude, et il y eut d’abord, entre eux et leur père, un échange d’affectueux embrassements.
Rossignol qui, depuis le départ de ses hôtes, ne quittait plus guère l’hôtel d’Abarey, arriva sur ces entrefaites ; il fit sauter les deux enfants sur ses genoux, puis, pour donner satisfaction à son
humeur taquine, il demanda à la petite fille si elle apprenait toujours l’Histoire Sainte.
— Quelle question! s’écria Auguste. Quand miss O’Rourke était ici, elle 11e nous parlait que de Jéhovah.
— Et mademoiselle Rose continue, sans doute?
demanda Rossignol en guignant la petite bonne du coin de l’œil.
— Certainement, répondit-elle.
— Eh bien ! ma chère enfant, reprit Rossignol en s’adressant à Caroline, soyez donc assez aimable pour nous apprendre comment se fit la Création.
Le comte frémit à cette question, et Rose parut mal à l’aise. Mais Liline ne bronchait pas.
— Le premier jour, dit-elle de sa petite voix flûtée, Dieu alluma toutes les lumières.
— Très-bien! s’écria Rossignol. Cela se voit d’ici. Continue, mon enfant.
— Le second jour, reprit Liline, il fit la mer et les petits poissons qui sont dedans.
— Bravo! dit Rossignol.
— Le troisième jour, continua la petite fille, il fit les oiseaux et les pigeons.
— Bravissimo !
— Le quatrième jour, il fit la femme.
— Il aurait dû commencer par là, n’est- ce pas vrai, d’Abarey? demanda l’incorrigible philosophe.
— Et avec quoi fit-il la femme? dit-il en s’adressant à Caroline.
— Avec une côtelette.
— Parfait !
— Le cinquième jour, dit encore l’enfant,
Dieu alla voir la femme, et il lui lit manger la pomme.
— À la bonne heure! nous voilà donc enfin dans la vérité pittoresque et philosophique. El que fit Dieu le sixième jour, ma belle chérie?
— Il renvoya la femme du paradis.
— Et c’était de la bonne justice distributive.
— Le septième jour, reprit la petite, connue il était content de ce qu’il avait fait...
— Il y avait de quoi !
— Il se reposa.
Rose n’était pas satisfaite, et Liline ne savait . si elle devait rire ou pleurer. Mais Rossignol ne s’effrayait pas pour si peu de chose. Cependant, voyant Auguste qui pleurait dans un coin, il l’attira à lui, lui demanda affectueusement quelle était la cause de ses larmes.
— C’est parce que, répondit l’enfant, miss O’Rourke est partie, et Rose veuts’en aller aussi.
— Oui, elle veut s’en aller, ajouta Caroline.
Rose était rouge comme une cerise.
LE LION DEVENt VIEUX 255
— Est-ce vrai ? lui demanda le comte.
— Dame!... fit-elle, en chiffonnant son tablier.
— Et, pourquoi partez-vous? Je vous croyais de l’attachement pour ces enfants.
— Certainement. Je les aime beaucoup. Ile sont si beaux, si bons, si doux. Mais...
— Est-ce que vous allez aussi vous marier?
— Non. Mais monsieur le comte comprend...
— Pas le moins du monde.
— Eh bien ! on me trouve gentille dans le Parc des Princes.
— On a raison.
— Et il paraît, continua Rose, que monsieur le comte, à ce qu’on dit, du moins, pardon! est très-coureur.
— Alors?