‹ Le littoral de la France (volume 2)Chapitre 13 sur 54 · ABBEVILLE · texte numérisé non relu

ABBEVILLE

Nnuj devrions, à prôsenl, iiiL-ltie le cap sur Cayeux, c'esl-à-dire prendre la mille de ce village; mais il semble impossible de ne point aller passer quelques heures à Abbeville.

Une objection peut èlre faite. Abbeville est, de vingt kilomètres, plus avancée dans les terres que S:iinl-Vali'ry. Toulofois, comment oublier le second port du départeuTînt".' La Somme, canalisée, permettant à des navires de plus de trois cents tonneaux de s'amarrer devant ses quais.

Grâce à l'heureuse situation di' la villi\ l'indiistrie et le cammerce y sont également florissants.

Trois petites rivières arrosent sa charmante vallée. Elles communiquent avec les bras de la Somme par le canal de Saint-Ouentin à l'Oise et par le canal de Saint-Valery à la mer, olFrant ainsi les facilités de transport les plus variées.

Les tribulations de la guerre ont eu beau fondre sur Abbeville, toujours, avec une énergie inébranlable, elle a pris les travaux qui pouvaient lui l'aire oublier les maux passés .

Colbert, le grand ministre, sut encourager tant d'elforts; il dota la ville d'une manufacture de velours dits d'Utrccht, et d'une manufacture de draps, installée royalement dans les belles constructions nommées les Rames.

Déjà les tapis, les toiles, les cordages d'Abbeville étaient fort appréciés par le commerce. Au commencement de ce siècle, la découverte du sucre de betterave lui apporta un nouvel élément d'activité. Plusieurs raffineries s'élevèrent, favorisées par l'état avancé de culture des campagnes environnantes, riches en grains, en légumes, en bétail, en fourrages.

Les marais voisins ont été ou assainis, ou exploités pour la tourbe qui compose leur fond .

Les Abbovillois ne veulent pas rester en arrière de leurs compatriotes de la Picardie proprement dite, qui sont en possession d'une enviable renommée industrielle et agricole.

Beaucoup d'habitants de pays plus favorisés encore au double point de vue du climat et du sol, pourraient venir chercher ici des leçons de laborieuse initiative.

Les monuments religieux remarquables sont nombreux à Abbeville. Ils justifient l'opinion des étymologistes qui trouvent dans les deux mots : aièa^/s villa, l'origine du nom de la ville, et font d'elle une dépendance primitive de la célèbre abbaye de Saint-Ricquier.

Le plus ancien de ces monuments est l'église Saint-Wulfran, qui a gardé une superbe façade et trois portails, dont l'un, vraiment splendide, témoigne de la munificence du grand cardinal Georges d'Amboise. Les statues de ce portail ont conservé de très curieux détails de costumes.

Les tours, fort élevées (plus de soixante mètres), dominent le gracieux paysage de la vallée de Somme, qui s'ouvre sur une largeur d'environ quatre kilomètres, permettant aux regards d'embrasser la perspective de vertes campagnes, la ligne sinueuse des cours d'eau et la disposition de la ville bâtie en trois quartiers distincts. Le quartier central occupe une île formée par la division du fleuve en plusieurs bras.

Il était grand temps qu'une restauration sérieuse empêchât l'église Saint-WuUran de tomber absolument en ruine. Son classement parmi les édifices historiques a prévenu une catastrophe .

L'ancienne église de l'Abbaye Saint-Pierre a été reconstruite; elle n'est donc plus qu'un souvenir; mais Saint-Jacques possède encore son campanile, assez disgracieux, étrange sentinelle isolée à dix mètres du portail . En revanche, l'élégante tour de la chapelle, débris d'une construction du commencement du dix-septième siècle, domine toujours le nord de la ville.

Le beffroi de l'Hôtel de Ville est le dernier vestige de l'antique palais connnunal. Il date du treizième siècle et ne s'harmonise pas entièrement avec les constructions plus récentes.

L'artiste et le voyageur trouvent un ample dédommagement à la fatigue de leurs pérégrinations dans l'étude des vieilles maisons en bois,

DE DLNKKIUJLK M MONT S.VINT-MICMEL 103

assez nombreuses encore, ol qui, faut-il l'espérer, ne céderont pas leur place aux maisons modernes.

L'une d'entre elles, située rm^ de la Tannerie, et appelée maison de François h^, se distin|^ue par de ravissantes, sculptures. Le loijis Sélincourt, place Saint-Pierre, est encore très remarquable, et plus d'une partie des b;\liments de la prison datent du château féodal des comtes de Pontliieu.

Car Abbeville était la capitale de tout le pays s'étendant entre les bouches de la Somme et l'estuaire de la Ganche. Un pi^tit lief, le Wimeux, y fut réuni et, dès, le dixième siècle, une famille seigneuriale prenait le titre de comtes de Pontliieu. Les alliances de celte maison la rapprochèrent des couronnes de France, de Gastille et d'Angleterre. .Mais disons à son honneur qu'elle resta ou, du moms, que ses vassaux restèrent surtout français .

Les historiens ont sauvé de l'oubli le nom du grand patriote d'.\bbeville, Ringois, qui, sommé d'avoir à choisir entre la mort ou une soumission au roi d'Angleterre Edouard III, n'hésita pas à sacrifier sa vie. Loin d'être touché par un si noble héroïsme, le vainqueur, abusant lâchement de son pouvoir, fit précipiter le prisonnier du haut des tours dans les fossés du château de Douvres.

.Abbeville n'en sut pas moins défendre avec énergie les droits de la France contre l'envaliisseur.

Les souvenirs historiques se présentent en foule pendant un séjour dans cette ville.

Le i)Uis luiiilain on, du moins, celui (]ui sort de l'incertitude de traditions obscures, remonte à Charlemagne. Le sage empereur, comprenant la nécessité de fortifier tous les points qui pouvaient ouvrir aux barbares ravageurs du Nord la roule de l'intérieur du royaume, entoura Abbeville d'épaisses nuu'ailles.

Deux sièclt;s durent s'écouler avant (jne le système de défense pût être achevé par Hugues Gapet.

Un grand fait religieux allait (iaii>foriner l'Europe.

Pierre l'Eumite, le vénérable et enthousiaste prédicateur aniiénois, apj)elait à la délivrance des Lieux-Saints. Encouragé par le pape Urbain 11, il réussit à laire proclamer la première croisade, au concile de

Clernioiil .

\0l LE LITTORAL DE LA FRANCE

Mais son zèle s'accommodant mal des lenteurs inévitables qui devaient accompagner le rassemblement des troupes de chaque grand seigneur croisé, il persuada à un chevalier normand , Gautier , surnommé Sans-Avoir, de se mettre à la tête des premières bandes disposées au départ.

Abbeville vit plusieurs réunions de ces chefs, dont l'impatience faillit compromettre le résultat final, puisque, sans l'arrivée en Palestine des soldats réguliers conduits par Godefroy de Bouillon, l'armée entière de Gautier eût été anéantie. Après avoir brillé un instant à la cour grecque d'Alexis Comnène, le général improvisé périt bientôt sur la terre d'Asie.

Vainqueur, à Saintes et à Taillebourg, de Henri III, roi d'Angleterre, Louis IX ne jouissait pourtant pas paisiblement du fruit de ses victoires. Il est assez rare, en France, que nous poursuivions jusqu'au bout les conséquences possibles de notre droit ou de notre force.

Le saint roi avait donc des scrupules, et pensa ne pouvoir mieux les apaiser qu'en réglant, par un traité définitif, plusieurs des questions les plus graves toujours pendantes entre les deux royaumes.

Le projet préparé ayant été accueilli, Henri et saint Louis se réunirent à Abbeville. Le premier renonçait à la Normandie, au Maine, à r.\njou. Le second restituait le Périgord , le Limousin et la plus grande partie de la Saintonge.

Comme beaucoup d'autres traités, celui-ci ne devait procurer qu'une paix éphémère et, moins d'un siècle "plus tard, allait commencer l'effroyable guerre de Cent ans.

Louis XI reste l'un des plus habiles politiques dont l'histoire ait gardé la mémoire. Presque toujours, pourtant, les meneurs d'intrigues multipliées se prennent dans leurs propres trames. Cela arriva pour le roi de France. Il dut céder à Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, les villes dites de la Somme, engagées pour sûreté d'une grosse dette : Abbeville était du nombre. Charles se hâta d'y faire construire une imposante forteresse. Heureusement, Louis put, en 1445, payer les quatre cent mille écus fixés pour le rachat de ces places.

Abbeville fut choisie comme lieu de réunion pour le règlement de cette affaire.

A peine délivrée (en 1587) de mille obligations qui l'avaient étroitement engagée, la cité jeta bas la forteresse bourguignonne. Impatiemment, elle avait subi ce joug humiliant pour sa liberté municipale.

DE DU.NKEIIQOE AU MONT SAINT-MICHEL loô

datant de près de cinq cents années, puisque sa première chaile communale est de 1150.

Le 9 octobre 1514, la ca[)itale du Ponlliieu était en fêle. Une animation merveilleuse régnait dans ses rues, et les vieilles maisons sculptées disparaissaient sous des tapisseries rares, des branches vertes, des oriilammes, des blasons seigneuriaux.

Abbeville tout enlièro célébrait l'union de Louis XII avec Marie Tudor, sœur de Henri YIII, roi d'Angleterre.

On voulait faire brillant accueil à une jeune et charmante reine de dix-se|)t ans, qui allait dissiper les derniers nuages existant entre les deux royaumes, et renouveler les plus beaux jours de la cour polie d'Anne de IJrelagne.

On sait combien fut court le règne de Marie et dans quelles conditions, après avoir un instant espéré épouser le successeur de Louis XII, elle dut reprendre le chemin de sa patrie.

Abbeville fut témoin de la proclamation du célèbre Vœu de Louia Xlll, encore strictement observé par l'Église.

C'était pendant le siège d'IIesdin. Louis, très pieux envers la Vierge, songea à se la rendre favorable, ainsi qu'à témoigner la joie qu'il venait d'éprouver en apprenant la naissance d'un enfant désiré.

Le cardinal de Ilichelieu présida, à Abbeville, la première cérémonie religieuse du Vœu.

Les annalistes nous apprennent de quelles luttes acharnées Abbeville fut l'objet pendant les troubles de la Ligue et les guerres de Louis XIV contre l'Espagne.

Vauban se chargea de relever les l'orliUcations « trouées comme de vieux drapeaux ».

Un dernier fait se môle à l'histoire d'Abbeville : le jugement, en 1706, du chevalier de la Barre.

Mais on se hûte d'échapper à une si douloureuse impression, en parcourant la longue liste des hommes célèbres nés dans la vaillante cité.

Le dix-sept ièmc siècle lui doit une brillante pléiade de géographes

dont le chef, Nicolas Sanson (1600-1667), mérita, dit avec raison un de ses biographes, « le surnom de père de la géographie et de la cartographie françaises ». Quoique les travaux signés par lui soient loin d'être irréprochables, ils marquent un heureux progrès sur les travaux similaires alors existants.

Louis XllI, reconnaissant des leçons qu'il avait reçues de Nicolas, le nomma ingénieur de la province de Picardie et lui donna le titre de « géographe du roi », titre porté, après lui, par ses deux fils.

Pierre Duval (1018-1685), neveu de Nicolas Sanson, fut, comme lui, un savant géographe, et a donné des travaux estimes.

Près de ces noms, il faut placer celui du P. Briet; l'érudit bibliothécaire du collège parisien des Jésuites (1601-1668) se distingua, non seulement par de grands ouvrages géographiques, mais par de vastes recherches chronologiques.

Les collectionneurs de gravures tiennent en assez grande estime les travaux de Jacques Aliamet (1728-1788), auquel l'art de graver à la pointe sèche doit ses principaux progrès.

Philippe Hecquet, le grand médecin (1661-1757), le père des malades pauvres, était Abbevillois.

Nommer seulement ses principaux ouvrages serait toucher à presque toutes les questions intéressant la médecine, la chirurgie, la pharmacie.

On ne peut oublier que Philippe Hecquet combattit vigoureusement, au profil de la raison et de la morale, les prétendus miracles accomplis par les Convulsionnaires au tombeau du diacre Paris.

Peut-être délermina-l-il le petit clief-d'œuvre épigrammatique inscrit sur la porte du cimetière Saint-Médard :

a De pai' le roi, défense à Dieu « De faire miracle en ce lieu 1 »

ibbeville a élevé une statue au musicien Lesl'eur, quoique, selon ropinion commune, cet homme célèbre ne soit pas né dans la ville, mais au village du Plessiel, comté de Ponthieu, sur la route d'Abbeville à Grécy.

Pour se rendre compte de l'influence exercée par Lesueur sur les

artistes de son époque, il faut lire l'éloge que Choron lui a consacre.

DF ni'NKFROUE AU MONT SAINT-MICHEL

Plus d'un musiiien de Favenir le trouvera infiniment trop enthousiaste, et 86 montrera aussi injuste que Choron, peut-être, se montre partial.

A défaut de génie, Lesueur avait un talent souple et fort, quoique gracieux. Son opéra : Puni et. Vmjiine, laisse une durable impression de douceur. Une autre de ses œuvres : Ossian ou les Bardes, obtint un prodigieux succès. Malheureusement, l'opéra intitulé : La mort d'Adam, tomba tout h fait, et Lesueur résolut de se consacrer eriliërement à la musique religieuse.

l'iiisieurs de ses messes et de ses oratorios se distinguent par une inspiration nuble, vraiment élevée. Il agrandit le domaine de l'instrumentation et eut la gloire de compter des élèves comme Ambroise Thomas, Gounod. Hector Berlioz lui doit le meilleur de sa science.

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L'amiral Courbet.

Lesueur est une dos gloires de VEcole de musique française, si riche, quoique nous poussions la folie jusqu'au point de l'oublier pour admirer des écoles bien au-dessous d'elle comme inspiration, clarté et esprit.

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MiLLEVOYE est né à Abbeville en 1782. Son œuvre, eu égard à la brièveté de sa vie, forme un ensemble considérable et promettait ce qu'il n"a pu tenir; mais sa mémoire sera sauvée de l'oubli par les vers touchants des petits poèmes de la Chute des Feuilles et de Priez pour moi!

Nous sommes loin d'avoir mentionné tous les noms dont la ville s'honore, et il faut nous arrêter; cependant, ce serait commettre un crime de lèse-science que d'oublier les travaux de M. Boucher de Perxhes. On peut discuter la valeur des découvertes archéologiques et géologiques de ce savant, on ne mettra pas en doute sa bonne foi, son ardeur à rechercher la vérité, son désintéressement, ses sacrifices....

Abbeville, qui doit son origine à la fameuse abbaye de Saint-Ricquier, s'est montrée digne d'un tel honneur etn'oubhepas qu'elle donnait, dès 1487, droit

DE CITÉ A l'imprimerie.

Les premières presses furent installées dans une maison du treizième siècle dite du Gard, encore debout.

On ne quitte pas Abbeville sans aller admirer, à la bibliothèque, l'évangéliaire, sur vélin pourpré aux lettres d'or, présent de Charlemagne à son gendre Engilbert, qui était devenu abbé de Saint-Ricquier.

On veut aussi faire une seconde fois le tour des remparts et des belles promenades; puis le port attire avec ses larges quais, desservis par un embranchement du chemin de fer.

Mieux que jamais, alors, on comprend l'esprit picard, actif en tout et tourné, avec un égal bonheur, vers les travaux intellectuels comme vers les labeurs du négoce et de l'industrie.

Abbeville ajoute, aujourd'hui, un nom illustre aux noms dont elle est fière : celui d'ANATOLE Courbet (1827-1885). Une imposante manifestation signala l'arrivée du cercueil du grand marin dans sa ville natale.

Au milieu du deuil pesant sur la France par cette perte inattendue, un sentiment de noble orgueil fit tressaillir les âmes. Grâce à l'héroïque amiral, la Patrie, une fois encore, avait relevé son drapeau, en attendant qu'Elle puisse le voir flotter de nouveau triomphant...

Et c'est avec un vif sentiment de reconnaissance que, devant le tombeau de Courbet, en pensant aux prodigieuses campagnes du Tonkin et de la Chine, nous donnons un témoignage nouveau de confiance à notre Marine, jadis trop oubliée, mais replacée, enfin, au rang qu'elle a toujours si vaillamment mérité.

Abbeville a élevé un monument à son fils glorieux.

CIIAPITHE X

L\ rOlSTE DU IIULIIDEL. — CAYEUX. — ALLT. — MEflS. — U Bl'.ESLE

L'ciitiôe de la Somme est bornée, sur la rive droite, par la poùde Sainl-Quenliii ; sur la rive gauche, par la pointe du Hunrdet.

Toutes deux marquent, en quelque sorte, d'un trait caractéristique, le changement subi par le sol du rivage.

Les chaînes de dunes du Boulonnais vont disparaître, pour faire place aux (alaises crayeuses de la Normandie qui, elles-mêmes, violemment écartées sous l'action incessante de pelils fleuves, se creuseront en porls sûrs et profonds, faciles à améliorer.

Le bourg du HounoEL offrant un point plus commode à aborder en tout temps que Saint-Valcry, on y a créé un havre de refuge pour les navires forcés de reculer, lorsque les vents sont contraires, devant l'embouchure sablonneuse de la Somme.

De la lanterne du phare, on découvre entièrement cette vaste baie, dont l'importance est si grande, qu'il faut souhaiter voir l'art de nos ingénieurs y accomplir des miracles en maîtrisant ou détruisant les dépôts laissés par les courants.

Caykux, proche voisin du llourdel, est une preuve trop frappante de l'action funeste des sables. La campagne y semble irrémédiablement stérilisée. En vain on a essayé, depuis quelques années, de combattre, pai des plantations de pins maritimes, le recul de la dune. Gayeux n'est point encore soustrait à la possibilité d'une catastrophe finale. Bon nombre de SCS maisons, en paille et argile, dépassent à peine la ligne élevée des tertres mouvaulsl

Les habitants, au reste, ne s'émouvaient pas beaucoup de cette condition territoriale. Ils avaient soin de multiplier les portes des constructions et si, pendant la nuit, ou pendant une tempête, le sable venait emplir les rues, ils trouvaient toujours moyen de sortir et de reprendre, avec calme, le travail de déblaiement.

L'église de Gayeux date du douzième siècle. Les couleurs des pierres qui ont servi à sa construction lui donnent une certaine ressemblance avec un vaste damier. Son beau clocher se profile fièrement sur le ciel.

On retrouve encore les ruines d'une forteresse, qui doit avoir été bâtie à l'époque où les invasions des Normands portaient la terreur sur le littoral de la Manche.

Adonnée principalement à la pêche, la population, cependant, s'occupe quelque peu d'industrie, surtout de serrurerie, et les bains de mer attirent, chez elle, des touristes, moins soucieux de briller sur les plages à la mode que de trouver le calme, l'air pur d'une côte dédaignée par les élégances du jour,

Aui,T est, comme Cayeux, un laborieux petit pays où la fabrique de la quincaillerie et des filatures de coton viennent en aide aux familles de pécheurs.

La saison des bains y attire beaucoup de voyageurs.

Nous nous trouvons bien près du département de la Seine-Inférieure; le terrain devient onduleux.

Des parties basses et plates se présentent encore, mais, bientôt, les roches se montrent pour former, jusqu'au delà de Fécanip, une falaise abrupte, sans autre solution de continuité que les ports naturels dus aux petites rivières tributaires de la mer de la Manche.

Avant de quitter la Somme, nous passerons par Mers pour admirer les jolies sculptures de son église et sa belle croix en pierre, ornée de figures en relief; puis, la limite administrative franchie, nous trouvons la jolie vallée de la Bresle et nous entrons en plein Pays de Caux.

CHAPITRI^ XI

LE TflÉPORT. — EU. — LA l'ÉCllE COTIÉRE

Nous abordons une succession de plages charmantes, voisines do campagnes, dont la muraille élevée et grisâtre des falaises ne laisse pas deviner les surprises merveilleuses.

A quelques instants de marche, on trouve, après le bain salutaire, le plaisir de promenades dont il est presque impossible de se lasser, car les aspects changeants du sol, sa verdure luxuriante, les cours d'eau ([iii le fertilisent composent un tout bien fait pour reposer l'àme et les yeux.

Chaque année, les plages reçoivent un nombre plus considérable de baigneurs; malheureusement, toutes sont menacées par les galets ([u'apporte, en quantités énormes, un courant dirigé du sud-ouest au nord-est. Une étude attentive de la côte a prouvé que ce courant ronge, chaque année, les falaises sur une étendue d'environ trente-trois centimètres.

La mer, pourvoyeuse admirable, instrument sublime de civilisation, n'en reste pas moins une ennemie, contre les efforts de laquelle le génie humain doit réagir sans repos.

La Seine-Inférieure n'a pas moins de cinq bons ports sur la Manche, et, dans ce nombre, le Havre, favorisé par une situation exceptionnelle, compte au rang des premiers ports de commerce français. 11 y existe, égale ment, beaucoup de petites stations d'échouage. Parmi elles, on trouverait peut-être sans peine la position désirée pour l'établissement d'un second port militaire sur la Manche.

Non que nous soyons admirateur sans réserve d'aucune marine militaire. Combien de forces vives y sont englouties sans profit pour un pays!... Mais, puisque l'ère de la paix universelle est encore reléguoc ilans le ilo-

maine de l'utopie, il faut tout faire pour ne rester en arrière sur aucun terrain....

Gomme il ne rentre point dans notre travail d'aborder ces questions, reprenons simplement la route du touriste et parcourons le beau littoral normand.

Situé à l'embouchure de la Bresle, YDlterior Portus des Romains était, ainsi que l'indique son nom, le vrai port de la ville d'Eu, bâtie à quatre kilomètres du rivage.

En 1056, Robert, duc de Normandie, le dota d'une abbaye consacrée à saint Michel et, peu à peu, il prit le rang d'une ville importante. Les guerres du quinzième siècle arrêtèrent son essor. Plusieurs descentes des ennemis y causèrent d'irréparables ravages.

Pourtant, ses marins gardaient un grand renom de courage et d'intrépidité. Souvent, ils firent payer cher aux Anglais leur façon de comprendre une lutte entre peuples civilisés. Quelques chroniques citent des expéditions de corsaires du Tréport sur les côtes britanniques.

La première moitié du quinzième siècle vit ce port tout à fait ruiné. Une surprise (1545) favorisa la flotte anglaise, qui répara l'échec, subi vingt-deux ans auparavant, en brûlant impitoyablement la ville. Ensuite eut lieu le retour de Calais à la nationalité française. Autant de causes pour que le Tréport rentrât dans l'obscurité.

Un moment, il espéra revivre par les soins de Richelieu; mais ce ministre de génie savait calculer. Il comprit les obstacles sans nombre de la position et refusa de dépenser, sans utilité réelle, l'argent que l'on pouvait mieux employer ailleurs.

Le duc de Penthièvre, comte d'Eu, qui faisait un noble emploi de son immense fortune, se préoccupa du Tréport. C'est, vraiment, des travaux exécutés par son ordre que date la reprise d'activité de la ville.

Une forte écluse, chassant les eaux de la Bresle au moment du reflux, aide à désobstruer le chenal d'entrée et la petite rade des sables et des galets. ,

Plus tard, une digue, très bien comprise, a été opposée aux coups de mer, et un bassin à flot, complété par le canal de la Bresle à la ville d'Eu, rendent le Tréport excellent comme station de relâche. Les navires à destination de Dieppe en savent quelque chose quand, les vents contraires soufflant sans interruption, ils sont obligés de fuir devant eux et manquent l'entrée du chenal dieppois.

|)F-: nrNKF.UQLI- \V mont ïS.M.M-MICIIEL 115

Le Trt'port n'a pas été nc^-glifçé dans les projets en cours d'exécution sur nos cotes. Avant peu, il pourra rendre des services plus importants, et sa vaillanio population de ptîcheurs y gagnera un surcroît de bien-être.

Les bains de mer du Tréport sont, chaque année, plus suivis. La plage s'étend sur une longueur d'un demi-kilomètre et un joli casino y a été construit. Mais, en dehors de cet attrait, la ville possède un joyau véritable : son église paroissiale, dédiée à saint Jacques.

Elle est bâtie sur une colline, au sommet de laquelle on panient en gravissant un long escalier k pic.

Lascension en est rude. Toutefois, on se trouve amplement dédommagé de la peine prise.

Un porche, couvert de sculptures de l'effet le plus pittoresque, conduit h. l'intérieur du monument oîi, entre autres détails, on ne peut se rassasier d'admirer de superbes et gracieux pendentifs. Puis, si l'on ne redoute pas un supplément de fatigue, on gravit la rampe du clocher pour se plonger au milieu d'un horizon immense, plein de lumière et de couleur.

Ce beau clocher sert d'amrr' à la côte entière.

Les campagnes voisines offrent d'intéressants buts d'excursion et la ville d'Eu, distante à peine de quatre kilomètres, mérite bien que l'on se dérange pour la parcourir.

Eu, affirment les antiquaires, doit sa fondation aux Romains; la meilleure preuve de la valeur de celte opinion se trouve dans la voie militaire, facilement reconnaissable, et dans quelques débris de construction.

La ville ne remonte pas au delà du dixième siècle, répondent plusieurs historiens. Elle se groupa autour de la forteresse bâtie par Rollon, conquérant de la Normandie, qui voulait mettre garnison sur ce point pour défendre la frontière de sa principauté nouvelle.

Rapidement, Eu prit de l'importance; car, dès 99G, on l'érigcait en comté pour un fils du duc Richard le''. Au treizième siècle, la maison de Brienne devenait maîtresse du comté. Elle le posséda peu de temps.

Jean II, roi de France, accusa de trahison le connétable de Brienne, à qui la peine capitale fut infligée, et Jean d'Artois reçut le comté en apanage.

Après notre cruelle déiaite à Azincourt (octobre '1415), Henri V, roi d'Angleterre, s'empara d'Eu. Phis tard, redevenue française, la seigneurie échéail au comte de Nevers, mais sa prospérité déclinait. Elle succomba

I . On sait que le mol, ninsi employé disigiie, pour les marins, tous les objets d'une cùle facilement reconnaissables en plein jour, tels : un clocher, un roc bizarrement ilécoupt5. . . .

tout à fait lorsque Louis XI, craignant de voir les Anglais s'emparer de la ville, ordonna de la brûler.

Eu tomba alors au rang de simple demeure princière. Henri de Guise, le Balafré, ayant épousé Catherine de Clèves (veuve d'Antoine de Croï, de la maison de Nevers), résolut de faire bâtir un château dans sa nouvelle cité. La construction fut digne du propriétaire.

Classé au rang des monuments historiques, le château forme un vaste édifice en briques rouges et pilastres de pierre de la plus noble apparence, se développant sur une étendue de près de cent mètres.

Les bâtiments ne datent pas tous de l'époque du duc de Guise. Marie- Louise d'Orléans, duchesse de Montpensier, Mademoiselle, ainsi que la dénommait l'étiquette de la cour, avait acheté le château et s'y plut beaucoup, en dépit de son humeur fantasque. Non seulement elle le fit achever, mais elle s'appliqua à l'embellir, trompant; par une activité incessante, le chagrin dont l'abreuvait Louis XIV, qui refusait de reconnaître son mariage avec Lauzun.

Le moment vint cependant, où le Roi-Soleil, comprenant à miracle ses intérêts, écouta les sollicitations de sa cousine et rendit à la liberté Lauzun, que le caprice de Mme de Montespan avait envoyé dans la forteresse de Pignerol. Mais la Grande Mademoiselle se vit forcée de payer cette faveur par l'abandon de son comté normand au duc du Maine.

Le duc de Penthièvre, qui mérita le surnom de vertueux, en devint le maître et le donna en dot, avec d'autres biens formant un total immense, à sa fille Adélaïde, la femme infortunée du duc d'Orléans, le futur Philippe- Égalité.

Les événements politiques en France, depuis bientôt un siècle, ont fait changer souvent le nom des seigneurs d'Eu. Aujourd'hui, le château est redevenu propriété du comte de Paris.

Après avoir parcouru la royale résidence et ses jardins splendides, il reste à visiter l'église paroissiale, ainsi que la chapelle du collège. Toutes deux mériteraient d'être détaillées à loisir. La première fut bâtie en remplacement de la vieille église collégiale qui vit célébrer le mariage de Guillaume le Conquérant avec sa cousine Mathilde, fille du comte de Flandre.

Cette union était une infraction aux lois canoniques. Nous pourrons, plus tard, à Caen, admirer ce qui reste des deux abbayes fondées par les époux royaux pour obtenir, du pape Nicolas II, la régularisation de leur situation .

Des anciennes constructions il reste deux tours, de style roman, et quatre piliers.

DE DLNKKItOlK AU MONT SAI.NT-MiriIEL 110

Ce fui dans la chapelle du collège, autrefois propriété de la Compagnie de Jésus, que Bourdaloue donna les prémices de son talent pour la prédication . Deux tombeaux, chefs-d'œuvre attribués à Germain Pilon, et que le génie de l'illiislre sculpteur ne répudierait certainement pas, recouvrent les sé|)ultures du Balofrr, victime de Henri III, à Blois, et de sa femme, Catherine de Clèves. La chapelle, elle-mèmo, fut érigée par Catherine, qui passa à Eu les longues années de son veuvage, et signala sa présence par beaucoup d'œuvres de bienfaisance éclairée.

Eu possède une belle forèl renfermant un monument gallo-romain, dit ù'Aiigusta. C'est peut-être à lui que la ville dut son nom.

On éprouve un véritable plaisir à parcourir les sentiei"S ombreux des jardins du château et de la forêt. L'esprit se reporte aux époques où tout était aniniatiun dans ce pays, maintenant si calme.

.\près les expéditions des Northmen, les chevauchées des hommes d'armes des ducs; après les surprises guerrières, la retraite mélancolique de Catherine de Clèves, la cour bruyante de Mlle de Montpensier et les allures plus discrètes de celle du duc de Penthièvre. Que de grands personnages ont passé là.,., malgré l'étal des roules dont on ne se tirait pas toujours aisément. Témoin le duc de Penthièvre, prisonnier pendant plusieurs heures au fond de son carrosse renversé! Mais, alors, on prenait très philosophiquement son parti de tels inconvénients; ce qui ne nous empêche pas, au contraire, de préférer les roules modernes, . . . lorsqu'il nous est donné (le les parcourir au hasard de noire fantaisie.

La principale, on pourrait dire la seule industrie des habitants de la côte, c'est la pèche. Ils s'y adonnent avec une intrépidité absolue. Bien rarement, les soudains caprices de la Manche les empêchent de draguer avec ardeur le moindre point de l'espace marin qui s'ouvre devant eux. On les accuserail, plnlùl, de ne point apporter à leur travail assez de discernement, car beaucoup du fretin pris eût gagné à vivre quelque temps encore et aurait, ainsi, fourni mieux que des arêtes.

Mais, bon ou mauvais, le produit de la pèche est attendu par des laniilles nombreuses el, dans ce combat pour l'existence, il faul bien sacrilier. . , . le poisson.

Nous n'ajiiuierons pas (plein de respect pour le courage et les services rendus par ces vrais honiines de mer) l'intérêt du consomnialour.

Seulement, songeant à la délicatesse de chair, à la finesse de goût des poissons, des mollusques, des crustacés pris sur les fonds sablonneux du littoral normand, souhaitons qu'ils se muUiphent beaucoup, en dépit de la guerre à outrance qui leur est laite.

Voisin d'Eu, se trouve un villai:;e, Floques, dont le nom est inscrit au livre d'or de la marine française.

Jacques Sore, fameux armateur, devenu, par la confiance de Jeanne d'Albret, amiral de Navarre, y naquit.

Nul marin de l'époque (dernière moitié du seizième siècle) n'éclipsa sa renommée. Il fut surtout redoutable aux Espagnols, et sa valeur, sa science nautique, contribuèrent beaucoup à fortiiier, en France, le parti protestant.

C'était le rival en courage, en audace, en succès, du fameux capitaine PoLAiN, le même dont Brantôme a dit : « Longtemps après sa mort, il sembla que les flots bruissaient du nom et des exploits du capitaine Polain. »

Rassasié de gloire, Jacques Sore voulut mourir dans son hameau natal. M. Léon Guérin a tiré son nom de l'oubli.

Eu. — Vue générale de l'église et du chàleau.

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