LA SOCIÉTÉ DES SAUVETEUUS. — LA CATASTROPHE DU 20 MARS 1882. — DURÉCU
Nous iirgligerioiis un des côtés les plus admirables de l'existence de nos braves marins et pêcheurs, si nous ne (tailious des Sociélés de sauvetage, aujourd'hui très sérieusement organisées.
Déjà, à iJuidvcniue, nous allions aborder ce sujet, mais une terrible cl toute récente catastrophe est venue placer en pleine lumière le nom des sauveteurs et des pilotes havruis. Aussi, avons-nous réservé pour notre visite au Havre les (|uel(iues lignes dont nous pouvions disposer.
Combien de lois n'cst-il pas arrivé tjue des excursionnistes de trains de plaisir sont restés fort désappointés devant l'aspect d'une mer absolument calme. A peine si, par instant, une légère frange d'écume vient marquer le sommet des vagues apaisées. La Seine, par un jour de vent, peut se montrer plus houleuse.
« Ce n'est que cela, la mer! »
Oui, c'est cela; mais c'est aussi, beaucoup plus
. jaiiveicur.
souvent malheureusement, une enueuiie dont la colère se révèle par des soubresauts convulsifs d'une irrésistible violence.
On ne peut se figurer, si l'on n'y a assisté, que ces mêmes eaux bleues, lumineuses, à peine murmurantes, brisées, par un mouvement d'une lente douceur, contre l'obstacle de la digue, s'endent tout à coup, prennent, eu quelque sorte, la couleur de la mort, tellement elles deviennent livides, puis, al'Colées par leur propre fureur, se dressent, s'enroulent, se lonleni, so
creusent, s'épandent, hurlent, sifflent, gémissent, tonnent dans le même instant....
Les bruits du ciel et de la terre sont étoufTés sous l'éclat de cette voix qui, de chaque point de l'horizon, rugit en maîtresse impérieuse et semble voulait détruire le monde entier.
Si redoutable que soit alors le danger pour les navires, il devient plus imminent quand la côte est proche.
Au large on peut, parfois, fuir devant la tempête, et voir ses menaces se borner à des dégâts matériels. Mais, à proximité du rivage, il faut lutter contre les courants créés par la présence des écueils : roches ou sables. Comment tenir une route exacte au milieu d'une mer démontée? Ce mot pittoresque est trop vrai.
A certains jours, la mer ressemble à une puissante machine qui aurait perdu son levier pondérateur et éparpillerait sa force dans un tourbillonnement vertigineux.
Sur dix naufrages, sept, au moins, ont lieu en vue des côtes.
Un semblable état de choses a ému des cœurs généreux. Certes, chaque jour, plus d'un acte héroïque s'accomplissait au mépris d'effroyables périls. Seulement, où l'effort individuel reste, malgré lui, impuissant, un faisceau de volontés énergiques produira des œuvres sublimes.
Sur les points les plus exposés du littoral français, des stations de sauvetage ont été créées. Les engins reconnus comme donnant les meilleurs
résultats y sont rassemblés. Bateaux, canots, bouées, fusées-amarres rien
ne manque.... Rien, pas même les équipages destinés à remplacer celui qui poui'rait succomber au champ d'honneur!!
Les sauveteurs havrais l'ont, une fois de plus, prouvé.
La journée du 26 mars 1882 commença sous les rafales d'une affreuse tempête de nord-ouest qui, toute la nuit, était allée en redoublant de violence.
Fidèles au poste de combat, les hommes attachés au bateau de sauvetage n° 5 vinrent stationner à l'extrémité des jetées, prêts à diriger leur embarcation vers le lieu que le .sémaphore pourrait indiquer.
Ces hommes étaient au nombre de onze, tous lamaneurs, autrement dit pourvus de la commission qui leur donnait le droit de direction sur les navires entrant au port ou en sortant.
Ils se nommaient : Henri Lecroisey, âgé de 44 ans, patron du bateau ; Alphonse Ménéléon, 59 ans; Paul Dessoyers, 50 ans; Pierre Ollivier ,
DE DUNKEIIQUE Al' MONT SAINT-MICHEL Ho
40 ans; Viclor Jacqlot, 36 ans; Edouard Caudine, 32 ans ; Eiigt"'ne VAnc-coT, 27 ans; Henri Fossey, 23 ans; Pierre Mo.ncus, 43 ans; Edouard Ledla.nc, 52 ans; Hené LEPitovosT, 51 ans.
Mieux que personne, ils savaient à quoi les exposait le devoir; mais on ne recule pas quand on a conquis, comme ces braves gens, le litre de pilote-sauveteur au prix d'un dévouement de cliaiiue instant. Car, (;ir-
Lcci-oiscj.
constance qui étreint peut-être encore davantage le cœur, toutes ces futures victimes avaient donné maintes preuves d'héroïsme.
Les sauvetages opérés par eux ne se comptaient plus, tollomcnl ils étaient nombreux, et, sur les registres marilimos, leurs noms figuraient près de ceux d'une foule de navires, français ou étrangers, secourus grâce à leur intrépidité.
Y aurait-il un peu de vérité dans cette phrase mélancolique, qu'il
Cardine.
nous souvient d'avoir entendu dire, par un vieux marin, en réponse aux
^^*=?iîiv
Fossey.
Ménéléon.
félicitations saluant son retour inespéré, après un dangereux sauvetage
Leblanc.
Woncus.
« Aujourd'hui, la mer me laisse écliapper; mais, soyez-en sûr, elle
DE Dl'NKEnQUE AU MONT SAINT-MICIIFL 247
garde toujours rancune quand on lui arrache ceux qu'elle voulait engloutir, et mon tour viendra! »
Le tour vint pour les lainancurs du bateau n" 3.
Les guetteurs du sémaphore aperçurent un sloop de pèche désemparé, qui se trouvait sur le banc d'Amfard' et signalait sa détresse.
Aussitôt, les sauveteurs gouvernèrent vers lui.
Des témoins oculaires discut que « le vent soufflait en foudre, et que la mer, moulante alors, était excessivement grosse. Les vagues se soulevaient avec furie et déferlaient sur le banc d'Amfard en rouleaux immenses, qui y rendaient la situation des plus critiques ».
Pendanl le sinistre.
Néanmoins, les sauveteurs arrivèrent près du sloop et purent mouiller une ancre. Que se passa-t-il ensuite? Impossible de le dire exactement. Restait-il des naufragés et voulut-on établir un va-el-viont, afin de les recueillir? L'ancre fut-elle violemnvent arrachée, ou bien le vent, comme la mer, ri-doiiblant de colère, s'opposa-l-il à la manœuvre?
Une seule chose est certaine. Le bateau des pilotes s'urienla pour suivre le sloop, qui dérivait du côté de IFoiilleur. A peine ouverte, la voile donnait sans doute prise plus facile à la tourmente, et l'embarcation cliaviiail!...