I.KS F.SVIROSS DU IIAVP.K. - IIAIIFLECR. — OnCULB
Il n'est pas un bourg de la campagne havraise dont le nom ne se retrouve dans les annales normandes, et plusieurs d'entre eux possèdent soit des ruines, soit des monuments intéressant l'histoire de l'art.
Ainsi, l'iiiduslrieuse petite ville de Mo.ntivilliers garde quelques débris de ses anciennes murailles et de la fameuse abbaye fondée par saint Philibert. Les bâtiments claustraux disparaissent peu à peu, mais l'église subsiste, offrai.t à la curiosité intelligente du voyageur sa belle architecture romane et une peinture sur albâtre, vrai chef-d'œuvre de fini et de délicatesse.
Un musée a pu être formé avec les nombreuses anti(juilés gallo-romaines et franques trouvées un peu partout dans le voisinage.
L'église Notre-Dame est très vieille : les archéologues datent sa fondation du onzième siècle. La maison dite de la CUnarderie est du seizième siècle, ainsi qu'un magnifique cloître renfermé dans le cimetière.
On aurait peine à croire, si les documents historiques ne le prouvaient, que Monlivilliers fut autrefois une sorte de royaume, royaume en puissance de femme, car la souveraine était l'abbesse du monastère, et ses droits nous apprennent à quel degré de prospérité avait atteint la maison fondée par saint i'hilibert.
Seize paroisses et quinze chapelles lui devaient tribut et hommage. Le commerce maritime d'IIartleur, avec les salines environnantes, lui appartenait. Seul, l'archevêque de Rouen pouvait connaître des affaires de l'abbaye dont, tout comme lui, la supérieure portait mitre, crosse, anneau, et commandait à dos rtiannincs, a un vicaire général, à un doyen et à
un officiai, ce qui, vu les privilèges féodaux, conférait droit de justice haute et basse.
Tant d'honneurs, de richesses découlaient de la sollicitude montrée en faveur de l'abbaye par les princes souverains de Normandie.
Ilasling, un des rois de mer northmen, ayant détruit, en 850, les bâtiments élevés par saint Philibert, le duc Richard I" et, après lui, Robert le Magnifique, s'attachèrent à les reconstruire avec splendeur.
Les interminables guerres contre l'Angleterre furent, trop souvent, une cause de ruine pour Monlivilliers, qui en perdant, lors de la première Révolution, son monastère, perdit du même coup sa prépondérance et tomba au rang de satellite du Havre, ville si jeune par rapport à sa propre origine.
Il lui reste toujours, néanmoins, plusieurs industries importantes et sa charmante situation au milieu de verdoyantes collines : combien de petites villes sont moins favorisées 1
Graville, maintenant presque tout à fait enclavée dans le Havre, doit sa célébrité au prieuré bâti en l'honneur de sainte Honorine, vierge martyrisée à cette place, vers la fin du troisième siècle.
Un grand concours de pèlerins venant en tout temps visiter le lieu témoin du supplice de la jeune sainte, une fort belle et curieuse église y fut fondée. Mais elle a été dépouillée des reliques de sa patronne.
Craignant les déprédations des Normands, le prieur se hâta d'envoyer la châsse consacrée aux moines de Couflans-sur-Seine, qui acceptèrent le dépôt, mais, plus tard, refusèrent d'en opérer la restitution et, pour se targuer d'un droit prétendu, ajoutèrent au nom de leur monastère celui de la sainte.
Graville n'en resta pas moins un pèlerinage très fréquenté. Son église est extrêmement curieuse. Construite, ou plutôt fondée au onzième siècle, ses arcades entrelacées, aux figures symboliques, ses chapiteaux bizarres, son retable en bois sculpté, font souvent prolonger la visite au delà du temps que l'on croyait, d'abord, y consacrer.
Les moments passent également bien vite quand, du haut de la colline, on voit, considérablement agrandi, le tableau déjà si admiré du Havre et de son port.
On ne voudrait pas, non plus, ne point aller vérifier la ressemblance qui, dit-on, existe entre la remarquable croix romane, érigée dans le cimetière, et la belle croix faisant partie des décors de l'opéra de Robert le Diaii/e; celle-ci, parait-il, ayant été copiée sur celle-là.
Il nous reste à visiter Haufleur, jadis souverain porl de Normandie!!! I.e Havre, heureux rival, a loul absorbé, grùce à sa position exceptionnelle.
t;n\vii.i.E-SA;.vTE-HoNOniNE. — Chapiteaux et croix de Tabbaye.
Deux noms, célèbres dans les annales des découvertes géographiques, auraient du sauver Harlleur de l'oubli. Cette ville est la patrie de Binot Le Paulmier de Gonneville, qui, au seizième siècle, découvrit les terres
aiitnrctiques, maintenant nommées Auslralie. Un autre de ses enfants fut le fameux Jean de Bettancourt ou Béthencourt, cliaml)cllan de l'iiiforluné roi de France Charles VI.
Bien de plus énergique, de plus dramatique, de plus aventureux que la cari'ière de ce gentilhomme.
Tourmenté du désir de se créer une brillante })osilion, il commence par aller trouver le roi de Castille, et se fait céder les droits que ce monarque croyait avoir sur les H'-s Fortunées ou Canaries, îles que beaucoup de marins reléguaient dans le domaine de la fable, quoique, depuis 1550, des Français y eussent abordé.
Jean de Bélhencourt partit, en 1402, du port de la Bochelle et
réussit, en quatre années, non seulement à soumettre tout le groupe
DE DUNKERQl'E AU MONT SAINT- MICHEL 2«l
d'Iles' mais à y établir un vt-ritable gouvernement. Puis, fatigué sans doute, ou lassé de son exil, il revint en France, laissant à son neveu, Maciot de Bélhencourl, le royaume conquis.
Jean mourut à Granville vers 14'25. Une autre version dit qu'il mourut à Grainville-la-Teinlurièrc (arrondissement d'Vvotot).
En 1415, Harfleur fut ravagé par les Anglais, qui l'occupèrent près de vingt années. Ce fut comme le signal de la décadence du port.
La relation du siège de la pauvre ville montre jusqu'où peut aller la barbarie des conquérants.
C'était Henri V, roi d'Angleterre, qui dirigeait les opérations militaires. Irrité d'une résistance sur laquelle il ne comptait pas, sa fureur
llMii 1 Kl 11. - Sliiliir ili' (iroïK-lii
ne connut plus de bornes.... Maître d'IIarflour après quarante jours de lutte, il veut y établir une colonie anglaise et, impitoyablement, en chasse seize cents familles qu'il réduit à la plus extrême misère, défendant de laisser rien emporter, sinon des vêtements sans valeur et une somme de « cinq sols par tête ».
Tous ces malheureux furent transportés en Angleterre, et on eut, par
1. Il y en a sept principales. Les deux plus célihres sont TiiiMffe, donl le pic volcanique s'aperçoit (le plus de cieut ceiils kitomHics, el Vile de Fer, par la position de laquelle la plupart des anciens astronomes comptaient les degrés du longitude.
surcroît, la cruauté de les interner d'abord à Calais, où ils pouvaient
voir ce que devient l'opprimé entre les mains de l'oppresseur.
Le joug, pourtant, se trouva bientôt assez insupportable aux quelques Harlleurais restés dans leurs foyers, pour qu'ils cherchassent à s'unir avec enthousiasme à la révolte des paysans cauchois.
En tout, ils se trouvèrent cent quatre, mais bien résolus « à vaincre ou à mourir». Leur chef était le sire Jean de Grouchi, sénéchal de la ville.
Armés en secret, ils épièrent le moment favorable; et le 14 novembre 1435, la garnison anglaise, surprise, dut souffrir de voir ouvrir aux «•auchois les portes de la ville et d'être honteusement faite prisonnière. Jean de Grouchi périt pendant le combat.
La mémoire des vaillants patriotes ne se perdit pas. Chaque année, au jour anniversaire de la délivrance, cent quatre coups de canon étaient tirés en leur honneur, et une Société moderne de sauveteurs n'a pas voulu d'autre titre que ce glorieux nombre sur sa bannière.
Harfleur, enfin, a élevé une statue au chef de ses héroïques défenseurs.
On suppose bien que l'ennemi ne prit pas son parti de cette défaite. En 4438, il revint devant la place, mais sans succès. Nouvelle tentative en 1440; Talbot, le grm?(d Talbot, eut l'humanité de bombarder la ville avec de monstrueux boulets en pierre, qui causèrent d'effroyables ravages et amenèrent la capitulation.
Une seconde période d'oppression commença, elle dura près de dix ans. DuNOis fut le hbérateur. Les Anglais se virent si honteusement chassés qu'ils n'osèrent plus, désormais, se représenter à Harfleur.
Malheureusement, la guerre cause toujours des ruines irréparables. Le port de la ville ne pouvait plus être curé et entretenu avec le soin dont, jusque-là, on faisait preuve. Des atterrissements se formèrent peu à peu. Les navires éprouvèrent de grandes difficultés et ne tardèrent pas à se voir dans l'impossibilité de franchir l'embouchure de la Lézarde, petite rivière formant le port .
C'en fut fait du commerce maritime d'Harfleur.
Maintenant, on visite la petite ville à cause, surtout, des souvenirs qu'elle garde du passé. On y retrouve des débris d'anciennes murailles, de curieuses maisons, et, dans le lit même de la Lézarde, ce qui prouve à quel point la disposition du sol a changé, on a découvert des pierres funéraires datant du treizième siècle.
DE DUNKERQUE AU MO.M SAINT-MICHEL -aS}
Harfleur possède une très belle éi;lise, dédiée à saint Martin; on l'a rangée, à juste titre, paniii les inouuinciiLs historiques; elle est enrichie de superbes sculptures, tant sur bois que sur pierre. Mais sou plus précieux fleuron, c'est le clocher, élevant sa pyramide à (jualre-vin(/t-htii( 'mètres de hauteur. A cause de la position de ce clocher, les marins le choisissent comme point de repère, ou amer.
La Lézarde ne vient baigner la ville «pi'après avoir traversé la plus charmante des vallées de rarrondissemeiil du Havre. Au reste, les environs ofl'rent des points d'excursion l'oit ai,'réables.
Le château de Colmuuiins mérite une visite spéciale. Son parc est tout planté d'arbres rares, et il renleiine d'admirables meubles, parmi lesquels on est heureux de trouver le lit ayant appartenu à l'héroïque Jean Bart.
A trois kilomètres, on va voir les sources d'OucuER, au.xquelles, dans le pays, on attribue des propriétés pétrifiantes.
L'aspect des lieux ne dément point la croyance populaire. Les sources jaillissent de la colline en amoncelant des concrétions, et, partout où elles passent, une ligne blanche témoigne de la présence de la chaux dont elles sont saturées.
L'expéïieuce serait curieuse si, comme en Auvergne, on y plongeait divers objets qui bientôt, peuL-ètre, se recouvriraient d'une couche blanche brilkuile.
Un peu en deçà de la rive gauche de l'embouchure de la Lézarde, se trouve la Pui.nte du Hoc, faisant face à Ilonlleur. Un phare y a été étabh dont la lumière signale les dangers de l'embouchure de la Seine.
Mais ce n'est pas pour voir ce phare que nous avons uu peu dcvié de notre route.
La Pointe fut témoin d'un événement qui allait peser cruellement sur les destinées de la France.
Charles VI, en démence, n'avait plus de roi que le nom. Les "rands meneurs de factions cherchaient à se donner un allié puissant. Empressé de répondre à l'appel des Bourguignons, Henri V, roi d'Angleterre, lit voile pour la France; il vint débarquer au Hoc.
Nous savons ce qu'il devait faire du noble royaume et les funestes suites de son arrivée sur le sol français....
Mais son œuvre maudite ne dura (las. Jeanne d'Arc se leva pour dé-
truire le trône du fils de l'usurpateur, et, par un épouvantable supplice, racheta noire liberté.
Plus d'une fois, depuis, la France a râlé, épuisée d'argent et de sang; comme au temps de Jeanne d'Arc, elle s'est toujours relevée plus forte, plus jeune, plus vaillante...
La France ne saurait périr. Dieu la protège, et jamais elle n'est plus près du salut qu'au moment où ses ennemis jugent qu'elle exhale son dernier soupir...
Pointe du Hoc.
CllAPlTUt: XXV
nOUKN A TRAVERS L'IIISTOIIIE
La roule dr. terre met cuire le Havre et Rouen, les deux villes lc5 plus ituporlaMles du d(''|iarleiiieut de la Seine-Iulérieure, une distance de qualrc-vingt-(juatre kilomètres. La roule lluviale porte à prés du double celte dislance : soit cent cintiuaute kilomètres. Nous n'aurions donc pas à nous occuper de Uoucn, si la Seine ne lui avait créé un port, depuis longtemps classé parmi les plus actil's de France, parmi ceux qui peuvent, avec une presque certitude, compter sur l'avenir.
Large, à Rouen, de plus de deux cents mètres et offrant une bonne profondeur, le lleuve, constamment amélioré, permet aux navires calant six mètres d'arriver en plein cœur du vieux duché neuslrien, à moins de trois heures de Paris. Ces avantages ont influé très heureusement sur la navigation de la Seine et, depuis treize ans, le déveloiipemenl du commerce international rouennais a suivi une marche ascendante. Il n'était pas, dès lors, possible d'oublier l'ancienne ca|iitale de la Normandie dans un travail destiné à mettre en relief nos resbources lluvialos et maritimes. C'est d'ailleurs avec un vif plaisii' (|ui' nous entrerons dans une cité où, souvenirs, monuments, richesse artisli(iue, commerciale, industrielle, agricole, beauté de la situation se réunissent pour former un rare, un admirable ensemble, captivant à la fois les jeux et l'esprit.
Adosse aux collines élevées qui forcent la Seine à des (ii'iours multiples, RouKN gravit plusieurs des |uMitcs lapides et y installe quelques-uns de ses faubourgs, mais revient avec prédileetioii sur les rives dont le voisinage a fait sa fortune.
Des fjuais sii|ierbes ont reelilié le cours des eaux sinueuses; des
ponts, soigiicuscinenl aménagés pour les besoins de la navigation, ont relié les berges et les îles, sur lesquelles se dressent les innombrables cheminées d'usines eu pleine activité. Dans les rues, le long des quais, un mouvement de bon aloi annonce le travail. La voie ferrée amène ou remporte de nombreux voyageurs; les navires déchargent ou aménagent de riches cargaisons.... Et pour ornements au séduisant tableau, pointent vers le ciel les tours, les flèches des magnifiques églises, témoignages précieux de l'art de nos ancêtres, pendant que, semblables à un cadre opulent, se déroulent de toute part les grasses prairies normandes.
Peu de villes se présentent avec plus de charme, peu possèdent des chroniques plus attachantes, peu, encore, ont donné un plus grand nombre d'hommes illustres à la couronne glorieuse de la Patrie française.
Telle est la ville de Rouen dans le présent. Voyons rapidement ce qu'elle fut dans le passé.
Au grand désappointement de plusieurs archéologues, César, dans ses Commentaires, n'a pas fait mention de Rotomagus ou Rudomum, capitale des Véliocasscs! Mais César, selon toute vraisemblance, n'a pas nommé chacune des villes désolées par ses légions, et des fouilles bien conduites ont heureusement fait découvrir des ruines romaines assez anciennes.
Combien est lente la marche du progrès moral humain! Les siècles s'ajoutent aux siècles sans avoir pu encore sérieusement battre en brèche le prestige des conquérants par les armes. Il semble, en vérité, que l'homme aime à trouver dans le sang et les larmes les éléments d'une éclatante renommée!
Rouen, toutefois, s'est depuis longtemps consolé de l'omission de César : son nom ayant pris une assez belle place dans l'histoire du pays, où il apparaît dès le troisième siècle. Parmi ses premiers évoques, plusieurs sont célèbres; saint Mellon et saint Avitien en commencent la liste. Prétextât unit, dans l'église métropolitaine, Mérovée, fils de Chilpéric 1", à Brunehaut, rivale de Frédégonde, la marâtre du jeune prince. Le prélat portera la peine de son indépendance, et deux affidés aux gages de Frédégonde l'assassineront devant l'autel même de la cathédrale!
Saint Romain délivre la ville d'une gargouille ou dragon qui ravageait ses faubourgs. Le bruit de ce miracle devint la cause d'une faveur accordée
|iK nLNKEKUUE Al MONT SAI.NT-MICIIEL 271
au chapitre de Houen : la délivrance d'un condamné à mort, chaque année, le jour de l'Ascension.
Saint Oucn, ami de saint Kloi, se dislingue autant par ses qualités d'administrateur que par ses vertus.
Et ainsi se déroule une longue phalange de prélats où figurent des noms liisloriquos, parmi lesquels se distinguent ceux du grand Georges d'Amboise, des cardinaux : Charles de Bourbon, François île Joyeuse, François dellarlay....
Placée sur un fleuve navigable, dont l'embouchure se trouvait à souhait le long de la roule liabiluolle suivie par les Norllinieu, la ville de Ilouen ne pouvait échapper à l'invasion dos hordes barbares. Maintes fois elle subit le pillage, l'incendie, la ruine.... Fnfin, Charles-le-Simple, triste successeur de Charlemagne, fait mieux que d'éloigner à prix d'or les envahisseurs : il signe le traité de Saiiit-Ciair-siir-Eple, conférant à Rollon, tro|) connu sur les bords de la Seine, la possession de la Neuslrie, c'est-à-dire de la plus riche province de son loyaume!!!
Tout aussitôt, Rollon s'occupe d'organiser le gouvernement du nouveau duché, qui dorénavant s'appellera, de par les conquérants, duché de .Normandie.
Un des premiers soins du duc est de favoriser le commerce, en même temps que do moltre sa capitale sur un bon pied d'importance militaire. Enrichis par leurs incursions, les Normands tiennent à honneur, soit de faire montre de leurs trésors, soit d'essayer de racheter d'horribles crimes en bâtissant de splendidos églises; alors marcha de front la rénovation complète de la pauvre province, encore saignante de tant de blessures reçues : Rouen y fut au premier rang.
Son commerce et son industrie lui valurent très promptement de grands privilèges. Ainsi les Rouennais avaient-ils obtenu, en Angleterre, du roi Édouard-le-Confesseur, le port de Dungeness, voisin de Douvres. Ils y exerçaient sur une grande échelle le plus florissant des trafics, et quand le roi Henri 11 leur accorda le monopole du commerce avec l'Irlande, on peut dire que, déjà, ils se l'étaient approprié par leur attention à profiler de toutes les occasions d'établir soli<lement leur prestige, (l'est la belle époque de la (îliitdc, ou association des marchands rouennais pour la défense et l'extension (le leurs privilèges, association bientôt si puissante qu'elle en engendrera une autre, la Communauté de Ville, destinée, celle-ci, à la défense des droits civiques et politiques dos bourgeois. Ses luttes contre les archevêques, contre la C/Our, puis contre le Parlement sonl célèbres.
Devenus rois d'Angleterre, les ducs de Normandie favorisèrent beaucoup Rouen, dont la Commune se montra toujours dévouée aux intérêts royaux. Elle le fit voir à plusieurs reprises, notamment quand Philippe-Auguste, vainqueur de Jean-sans-Terre, mit le siège devant la ville. La résistance fut longue et, si le lâche monarque anglais avait secouru les bourgeois, Philippe eût peut-être été obligé de se retirer. Mais la domination étrangère allait prendre fin sur le vieux sol neustrien.
Rouen, fidèle à ses ducs-rois, combattit avec le même zèle pour la couronne française, redevenue sa légitime souveraine, et cependant le joug fut trop souvent cruellement lourd. Philippe-le-Bel écrasa d'impôts la pauvre ville, qui voulut en vain se rebeller et finit par se consoler en recevant de Louis X, le Hulin, la fameuse Charte dile aux yormands, octroyant aux habitants du duché le droit de « ne pouvoir jamais être cités en justice devant une autre barre que celle de leur province ».
.\vec raison, on a remarqué la persistance d'action de cette charte, puisque, même sous le règne du Roi-Soleil, on avait soin, dans les actes pouvant violer les vieux privilèges, d'introduire une phrase expresse : « Nonobstant Clameur de haro et Charte normande! »
On sait que ces mots : Clameur de haro, se rapportaient à la prodigieuse popularité obtenue par RoUon, le grand justicier. Haro signifiait, à proprement parler, « J'en appelle à Rollon! » protestation toute-puissante que nous verrons jeter, dans les circonstances les plus dramatiques, à Caen, au milieu des fnnéiailles de Guillaume-le-Conquérant.
Les derniers mots : Charte normande, s'expliquent d'eux-mêmes par l'octroi des privilèges dus à Louis-le-Hutin.
Philippe VI de Valois voulut constituer la Normandie en duché d'apanage pour son fils aîné; mais bientôt le Dauphiné allait être légué à la France, par llumbert II, son dernier seigneur, sous condition expresse que l'héritier (lu trône porterait le titre de Dauphin.
Philippe n'eut garde de refuser, et le premier titre ne fut plus porté que par un cadet de la maison royale.
L'infortuné second fils de Louis XVI s'appela d'abord (nul ne l'a oublié) duc de Normandie. Avec lui s'est éteint le dernier vestige de la création féodale du quatorzième siècle.
Charles VI traita rudement les bourgeois rouennais, que le rétablissement des gabelles avait poussés à la révolte. Nombre d'exécutions eurent lieu, des monuments municipaux furent rasés, les franchises, les privilèges abolis, les habitants notables jetés en prison et des sommes énormes exigées. Pendant
I . I-i /-■■hh;, vue i.risc du l'.mt-.iol'irrn-. — ■:. Lue luui- do In catluHIrale. - 3. Bateaux niarcliaiids. - ■1. ace de laUaiiie-\ieille-l'ouf.-5. U nie SaiiU-Romuin.- 6. Ancienne église Sainl-Laureiii. -7. Portail ue 1 igiiso s>aiat-hloi. — 8. Vieille maison dans la rue Harangerie.— 9. La Seine, vue prise du quai de Lossens '• 35
DE DUNKERQUE Al" MONT SAINT-MICIIEL 275
une année tout entière, la teneur et le deuil légnèrent dans Rouen, puis, lorsque, cnlin aj)aisée, la colère de Charles devint moins terrible, il fallut pourtant se soumettre à voir le maire remplacé par un bailli royal.
l'n peu de ressentiment eût été [lerniis à la pauvn; ville désolée, mais son patriotisme se retrouva soudain tout entier à la première nouvelle d'une invasion anglaise. Elle jura de combattre jus(|u'à la dernière extrémité les troupes envoyées devant ses murailles par Henri V, compétiteur déclaré de Charles VI à la couronne de France.
Son serment, Iloncn le tint avec énergie, et l'histoire a enregistré les actes d'héroïsme de ses dél'en^-eurs. Mais le courage, le droit, devaient succomber sous la force toujours renaissante. Accablée par le nombre, juivéc des secours ardemment implorés, la ville fut réduite à capituler.
Bientôt nous retrouverons, dans la biographie des Uouennais célèbres, le principal é|)isodc de ce siège terrible, nous le retrouverons avec les souvenirs (le Jciiiinc d'Arc, souvenirs trop sacrés pour ne pas prendre ici une place toute spéciale....
Rouen souffrit beaucoup sous la domination anglaise et revint avec joie à la couronne de France.
Louis XI réunit définitivement au domaine royal le duché de Normandie et s'occupa beaucoup de Rouen, dont le génie commercial lui plaisait.
Avec le fameux cardinal Ceorgcs d'Amboise, son arcbevéciue, la ville prit une imporlance nouvelle, car le ministre de Louis XII obtint la création, on Cour perpétuelle, do la juridiction dite Échiquier de Normandie, chargée, primitivement, de l'administration des revenus de la couronne et do la connaissance des cas litigieux relatifs aux impôts. Le nouveau Farloment conquit très vile une belle place dans la magislralurc du royaume. Par malheur, il ne sut pas toujours user de modération suivant les cas soumis à son autorité. Des arrêts cruels amenèrent une réaction aussi peu mesurée. En I56'2, les calvinistes révoltés furent, iicndanl un moment, maîtres de la ville. Le duc de Guise reprit Rouen et, pour récompenser- ses troupes, leur accorda huit jours entiers de pillage!! !
On peut dire que plus de trois quarts de siècle s'écoulèrent dans ces affreuses luttes civiles, car, depuis l'avènement de François I" jusqu'à l'Edit de Nantes, une année entière ne se termina guère sans avoir ensanglanté la ville où, entre autres, le massacre de la Saint-Barthéleniy eut une effroyable répétition.
La Ligue y trouva également un retentissement enthousiaste, cause d'un
2"fi LE LITTORAL DE LA FRANCE
siège dirigé par Henri IV lui-même. Les Rouennais le subirent avec bravoure et le roi dut se retirer. Deux ans plus tard, néanmoins, Henri faisait son entrée solennelle, obtenue, cette fois, par la puissance de l'or : l'amiral de "Villars ayant livré, pour une somme de cent vingt mille écus et le titre de maréchal, la place qu'il s'élait chargé de garder aux Guises.
Du reste, l'heure avait sonné où l'intrépide « Béarnais » se voyait enfin reconnu par la France entière.
Rouen profita de la paix relative établie dans le royaume pour réparer ses pertes et relever son commerce, son industrie, ce à quoi une réussite complète répondit. Tout à coup, cette prospérité renaissante fut foudroyée. La révocation de l'Édit de Nantes, en lui enlevant brusquement un quart de sa population, fit fermer la presque totalité des magasins et des usines. La misère s'abattait déjà sur la ville, quand un Irait de génie sauva son avenir.
Un négociant rouennais venait de songer à la possibilité de tirer parti du coton. L'élan était donné, les roiicnneries allaient pénétrer dans le monde entier et exiger la création d'un immense matériel, source d'un prodigieux mouvement commercial. Ces premières années du dix-huitième siècle sont aussi l'époque florissante des manufactures de poteries recherchées, de nos jours, avec tant d'empressement et imitées avec tant d'application.
Une longue période de calme suivit, calme si profond qu'à peine le voil-on troublé par les discordes éclatant entre la Cour, les archevêques et le Parlement. La ,mai)de secousse de la fin du dix-huitième siècle ne causa même pas à Rouen, si proche de Paris, cependant, la commotion dont souffrirent les principales villes françaises. H faut, en réalité, arriver à l'invasion de 1870 pour retrouver Rouen aux prises avec une situation rendue plus cruelle....
Mais, nous ne reviendi'ons pas sur les traits caracléristiques dont chacun de ces jours néfastes est marqué. Nul ne les a oub]ii''S. Cela même serait-il possible!!!
L'heure viendra, nous le croyons fermement, où tout reparaîtra au grand jour de l'histoire, avec la date bénie de la délivrance complète.... Puisset-elle ne pas trop tarder!
H 0 1- EN. — 1. A CA IHKOU A l. K.
ClIAlMTHr: XXVI
ROLEN MONUMENTAL
Sans les suporhes momimcnls légués par le Moyen Age et par la Renaissance, on eroirail parcourir une ville toute moderne, tellement sont rares les autres vestiges du passé. De grandes rues tracées en ligne droite et bordées de vastes maisons en pierre, ont pris la place de nombre de vieilles constructions en bois où, si facilement, le feu. chaque année, exerçait ses ravages. A peine, çà et là, retrouve-t-on quelque façade inléressanlf. I.e plus souvent, elle est mutilée pour les besoins de l'approprialinn actuelle.
En revanche, l'hygiène semble faire, à Rouen, de grands [irogrès. l/eau coule un peu partout, tant de fontaines bien installées que de bassins destinés à roriicnuMit de beaux jardins publics. Sous ce dernier rapjiorl, le jardin Solférino, très ombreux, très pittoresiiue, et le jardin de lilôtel-de-Ville, attenant à l'église Sainl-Ouen, vaste, bien aménagé, sont les plus remarquables. I.c, Jardin des Fiantes mérite une mention toute particulière.
La ville revêt ainsi un air soigné et jeune, fort engageant pour ses visiteurs dont, après tout, la sympathie pour les choses du passé trouve largement à se satisfiiirt'.
Les seuls édilices religieux réclameraient des semaines entières, si l'on voulait en détailler les merveilleuses beautés.
La cathédrale, sous le vocable de Notre-Dame, mériterait bien qu'on la dégageât prompteinent des dernières éciiop[)es dont elle est entourée et que la place ménagée devant son portail fût |)lus digne d'y livrer accès.
A[)rès tant de descriptions admirablement faites, il serait impossible d'espérer retracer beaucoup de choses nouvelles; mais il peut être permis de dire que la grandiose Untr de Beurre et son admirable galerie, que la tour Saint-
Romaiii, plus fruste et comme abandonnée à son ancienneté, disposent l'esprit aux grands souvenirs, si nombreux sous ces voûtes immenses.
Que de fois elles furent prises à témoin de vœux, de traités, de cérémonies ou pompeuses ou funèbres! Rois de France et d'Angleterre, ducs normands et français, hautains seigneurs, puissants prélats y sont venus s'agenouiller les uns après les autres.
De grands noms retentissent. RoUon et Guillaume Longue-Épce, son fils, ont souhaité de reposer à la métropole. Bedford, oncle et tuteur de Henri VI
d'Angleterre, lîedford, dont le pied pesa si lourdement sur la France, voulut être inhumé près de ses ancêtres. Pourquoi une inscription ne rappelle-t-plie pas qu'il fut le meurtrier de Jeanne d'Arc! ! !
Le cœur de Charles V, roi de France, fut déposé non loin de celui de nicliaid I", surnommé Cœur de Lion.
Dans la chapelle de la Vierge, deux merveilles sculpturales couvrent les tombeaux des cardinaux d'Aniboise (oncle et neveu) et de Louis de Lhézé, époux de la trop fameuse Diane de Poitiers.
Près de cette dernière sépulture, un autre Brézé dort le sommeil de la mort, sous une pierre moins fastueuse, mais qui émeut davantage un cœur français, car elle rappelle le courage de l'infatigable compagnon de Charles VII, toujours prêt à marcher contre les ennemis de la Patrie.
Comment ne pas s'arrêter à traduire toutes ces scènes des siècles écoulés, à se pénétrer de la noblesse des lignes de la nef, du chœur; de la richesse de l'escalier de la bibliothèque; à étudier les vieilles tapisseries, parfois si naïves; à contempler le superbe portail des Libraires et celui de la Calende qui offre plus d'une surprise?
Poème de pierre, ce dernier réalise l'extase enllammée du prophète Isaïe
Rot EN — Tomb( TU ili> I ouïs le Bi /h (lias li cathi.Hlralc.
ROUKN. - LÉOLISE S A 1 NT -M A C l 0 U
DE DUNKEROUE AU MONT SAiNT-MICdEL
s'cci'iaitt : u Les Sciaptiiiis ctaieiil nutour du Trône (de Dieu) : ils avaient chacun six ailes : deux dunt ils voilaient leur face, deux dont ils vuilaicnt leurs pieds et deux autres dont ils volaient, u
M Le maître tailleur de pierre », pour parler comme le faisaient simplement les artistes de l'époque, a lutté corps à corps avec les diflicullés qu'il abordait si bravement, et une œuvre belle, pensée, vivante, est sortie de ses mains.
Saim-Ol'en, justement reconnu comme « l'un des plus parfaits édifices gothiques de l'Europe entière », était l'église d'une abbaye riche, puissante, exerçant jadis dans la viile le droit de haute et basse justice et rivalisani
d'autorité, non seulement avec les archevêques, mais avec les ducs, puis, plus tard, avec les rois.
De celle puissance est issu
JJ
RoDEN. — Escaliers de la Bibliothèque (Cathédrnlel
Rouen. — Grille du clioBur.
(Eglise Sainl-Ouen)
le prodigieux monument où la grâce, la pureté de style, la majesté s'allient dans un si harmonieux ensemble que l'on ne saurait vanter l'una de ces qualités de préférence à l'autre.
Combien le jour s'épand, doucement atténué, par d'innombrables fenêtres dont beaucoup sont encore ornées de leurs précieuses verrières! Combien la longue fde de colonnes unies en faisceaux se poursuit noblement et s'incline, austère, quoique svelie, pour former le chevet! Combien radieuse s'élève la tour centrale dentelée sous sa triomphante couronne!
Le porche, moderne, n'est pas dépourvu de mérite. On le remarquerait même s'il n'avait le malheur de prétendre terminer un sublime chef-d'œuvre. Mieux vaudrait, en vérité, ne pas s'essayer à ces problèmes où, d'avance, le vainqueur, quoi qu'il fasse, est certain de perdre une partie de sa valeur.
L'Hôtel de ville atlient à l'église; il occupe un emplacement du terrain circonscrit autrefois par les murs de l'abbaye. 11 n'a rien de monumental, mais il est riche d'une curieuse bibliotlièque.
Un beau jardin entoure le chevet de Saint-Ouen, et s'étend devant la façade intétieure de l'hôlel.
De vieux arbres et des eaux jaillissantes ajoutent au plaisir que l'on éprouve de pouvoir y contempler l'aspect extérieur de l'église.
Et si l'on croyait avoir épuisé toutes les formules admiralives, Saint- ^LvcLOU détromperait vite.
Quelle tète pour les yeux! Jamais la pierre se prèta-t-elle avec une plus parfaite docihté aux caprices ailés d'une poétique imagination ! Cinq porches', se moulant sur une courbe doucement arrondie, laissent éclater de fines guirlandes, des aiguilles, des arabesques, des pinacles surmontés de délicieuses statues.
Des flèches élancées parent la toiture et les tours.
Jean Goujon, affirme une tradition, cisela les portes, tradition admissible et dont la gloire du grand artiste ne peut qu'être fière.
L'escalier de l'orgue est encore une ravissante page sculpturale. Des verrières de prix éclairent l'intérieur.
Très voisin de ce précieux édifice, si voisin qu'il en a été, comme son
t Deux sont aveuglés.