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CHAPITRE XXVIIl

QlELQllES GLOIKES ROUE.N.NAISES

Il pourrait suffire au juste orgueil de Rouen de nommer l'iEnuE

ConNF.lLLE.

Le fier génie qui sut prêter à ses héros les sentiments et les accents de demi-dieux reçut, en 1854, un hommage solennel des habitants de sa ville natale.

Une statue en bronze a été élevée sur le terre-plein du Pont-de- Pierre, au milieu d'une fraîche pelouse ombragée et fleurie. La place est bien choisie. Corneille debout, s'abandonne à l'inspiration de son puissant cerveau, et son regaid peut se reposer sur les premiers plans du beau paysage qu'il aima, de la tranquille contrée où il venait jouir d'une heure de repos si chèrement gagné!

Trop oublié, l'auteur de StUicon et d'Ariane, Thomas Cokneu.le, eût mérité, ne fût-ce que pour son affection dévouée, un médaillon sur le piédestal de la statue de son glorieux frère.

Autour du géant dramatique se groupe un faisceau de noms célèbres. Et, tout d'abord, convient-il, peut-être, de rappeler celui que l'on désigna comme l'homme le plus universel de son siècle, Bernard le Bovier DK ^'o.^Tl■:^KLl.E (1057-1757), neveu, par sa mère, des deux Corneille. Si l'on n'accepte pas toutes les idées des Dialo(jucs des Morts, du Traité du Bonheur, de la Plaritlité des Mondes et de tant d'autres écrits subtils, il serait impossible de refuser à leur auteur l'esprit le plus vif, le plus rare, le plus charmant. Cet esprit, Fontenelle eut la fortune inouïe de le conserver jusqu'au dernier jour de son existence séculaire. Ce n'est pas le moindre fleuron de sa renommée.

Mauc-Antolne Gékaiid de Saint-Amant (1594-1661), l'un des premiers

membres de l'Académie française, ne méritait pas de se voir accablé comme il le fut par Boileau. Dans plus d'une de ses odes et dans nombre de passages de son 3Ioïse sauvé, on retrouve la marque d'un vrai poète. Hélas! pour quelque cause, le « Régent du Parnasse » fut d'un avis contraire et le pauvre Saint-Amant, non seulement ne bénéficia pas de l'oubli, mais fut contraint à partager le ridicule attaché par l'impitoyable critique à :

Pradon (1652-1698). Ce dernier, rêvant de placer sa Phèdre et ses drames médiocres au-dessus des œuvres de Racine, justifia pour la cent millième fois la terrible prédiction : « Tel brille au second rang.... »

Mais les lettres rouennaises se relèvent avec Jacques Basnage de Beacval (1655-1723), un vrai savant, un véritable écrivain, dont le grand titre d'honneur est d'avoir contribué à faire conclure, en 1717, un traité d'alliance entre la France et la Hollande.

Le frère de Basnage (1656-1720) fut, lui aussi, un écrivain et un savant de mérite.

Samcel BocnART (1599-1667), le plus grand orientaliste de son temps, possédait toutes les langues savantes asiatiques. C'est à lui que l'on doit un traité sur tous les animaux, plantes et minéraux, dont les Écritures font mention. On comprend sans peine que le patient érudit gagna à ces travaux l'innocente préoccupation de rattacher une origine hébraïque à toutes les langues, à toutes les sciences.

Le P. Daniel (1649-1728) a écrit une Histoire de France assez aride, mais exacte et qui obtint plus de succès que ses polémiques poursuivies, d'ailleurs, non sans verve et talent, contre Pascal et Descartes.

Le P. Sanado\ (1675-1755) fut un latiniste élégant et pur. On sait avec quel soin, quel bonheur de recherches il a traduit Horace. Ses œuvres personnelles ne sont pas moins intéressantes.

Mme rn Boccage (1710-1802) fut très louée en son temps, et elle n'eut rien moins, pour exalter ses travaux littéraires, que des amis comme Voltaire et Fontenelle. Beaucoup de partialité devait entrer dans ce favorable jugement, car il est difficile, aujourd'hui, de lire sans fatigue les Amazones ou même la Colombiade, son meilleur ouvrage.

Il en est tout autrement des écrits de Mme Leprince de Beadmont (1711- 1780). A la vérité, l'auteur de tant de jolis contes borna son ambition et sut en faire passer la morale, la raison, grâce à un enjouement de bon aloi. Plus d'une génération enfantine lui est redevable de passe-temps joveux.

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Parmi nos (onUMiiitoiaiiis .se tli-laclicnl les Hj^'ures : d'AuMA.ND CAtuiEt., talciil vif ri liardi coiiiine soJi esprit;

lie Louis Uouiliiet, qui eut son heure de célébrité, justement gagnée, surtout par Mœlenis, par Mme de Moniarcy, par Hélène Peyrun — Il mourut trop tôt cl sans avoir pu, croyons-nous, donner sa véritable mesure;

De Gustave Flaibeiit; le brillant styliste restera plus longtemps en possession de sa renommée. Malheureusement, ses œuvres, si elles doivent être appréciées des lettrés, ont donné naissance à la plaie morale connue sous le nom de rédlismr.

Cette [irélendue découverte littéraire semble être encore en pleine vigueur. On lui devra d'avoir vu pénétrer librement dans les familles des livres qu'autrefois on eût à peine fait circuler sous le manteau.

Ce que la littérature y a gagné, l'histoire de notre temps aura peine à le reconnaître; mais, ce que les mœurs y ont perdu, chaque jour, hélas! les critiques les plus indulgents le constatent avec effroi.

l'ar bonheur, lloiien nous présente d'autres noms sur lesquels il fait bon d'arrêter sa pensée.

Dans les arts, voici Jean Jouvenet (I047-I7I7) qui triomphe : au Louvre, avec son Paralyli(jue, son Esther, sa Pèche miraculeuse, sa Résurrection de Lazare; à Notre-Dame de Paris, avec son Maynifical.

Jean Hestout (1()U'2-17U8), son neveu et son élève, donna libre cours à sa vive imagination dans la décoration des palais de Fontainebleau et de Tria non.

Puis surgit un vrai grand peintre, un de ces artistes dont le nom peut sans crainte soutenir la comparaison avec les noms glorieux de n'importe quel pays : Andiié Gêiucault (1781-1824) pensa et vécut, pour ainsi dire, ce Itadeau de la Méduse, où sa main liévrcuse fait toucher au.\ dernières bornes du sublime le drame horrible qui relient, fascinés, les yeu.v épouvantés.

F.a même surabondance de pensée éclate dans son Chasseur à cheval, dans son Cuirassier blessé. Géricault devait mourir jeune, il se hâtait de lutter contre la vie et la lutté fut féconde, puisiju'elle nous a donné ces chefsd'œuvre.

Dans les sciences, plus d'un Rouennais a su se créer une belle place.

PiEiuiE-Louis Dui,oNG (1785-1858), l'admirable physicien, ne crut pas trop

payer par la perle d'un leil et d'un bras la découverte du chlorure d'azote.

Ses travaux, avec Petit et François Arago, ont à jamais marqué sa place parmi les savants illustres que la France revendique avec orgueil.

Si Reims est la ville natale de Jean-Baptiste delà Salle, Rouen se souvient

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Rouen. — Statue de J.-B. de la Salle.

que le fondateur de Vlnstitiit des Frères de la Doctrine Chrétienne élablit chez lui, dans le monastère dit de Saint-Yon, la communauté deslinéo à fournir gratuitement des éducateurs aux enfonls pauvres. Une statue lui a été élevée.

DK IiLNKERQUE AU MO.NT SAINT-MK.HEL »«

Ce serait faire |»ieuve d'une étrange injustice que d'oublier dans celte énuméralion, si brève qu'elle doive être, le iiuin lif iloBEriT Cwelieii ue l\ Salle (1043-1087). L'iiilrL|ii(le, l'hérouiue explorateur d'une partie de l'Amérique septentrionale, voulut établii- solidement l'iiilluence française dans sa viceroyauté de la Louisiane, qu'il rêvait (b; cluin^er en la plus florissante colonie. Ses travaux tieuiwMil du prodige, et à lui, bien à lui, revient la découverte de la détermination exacte du cours et des emboucbures de l'immense Mississipi. Sa vie, si eourle, l'ut généreusement employée. Elle est une de celles dont, Français, nous pouvons tirer une pure, une légitime gloire. ' « Car en lui passa l'àme des grands découvreurs normands, des précurseurs de Colomb et de Gauia. (îéuie fort et complet, patient, intrépide, généreux, avide de gloire, il nous a ouvert quinze cents lieues de pays dans les plus ricbes contrées américaines... et ne cessa de poursuivre son but et d'espérer que lors(iu'il tomba sous la balle d'un assassin.

« Les Américains ont ))lacé son médaillon au Panthéon de Washington et donné son nom à l'un des comtés de l'IUinois'.... »

He.nhi Joutel (1040-1755) fut le digne, le dévoué compagnon de Cavelier de la Salle. 11 mérite une |)lace près de son illustre chef.

AuGisTiN lÎE.vcLiEU (15!s9-1059) « a fait dans l'histoire des apparitions

de courte durée, mais assez brillantes pour que sou nom mérite d'être consacré. Savant marin, fin diplomate, habile marchand, avisé, prudent et brave, bon surtout, il représentait avec éclat ces grands capitaines de mer dieppois, comme lui fugitifs météores, qui ont illustré la première moitié de son siècle. »

Ses voyages, son expérience, son caractère lui méritèrent la conliance de Richelieu, (jui l'employa d'abord à l'ile de Ré, pendant les guerres contre les calvinistes, jiuis, ensuite, lui donna le coniniandenieul d'un navire pour aider le comte d'ilarcourt dans l'attaque des îles Sainte-Marguerite et Saintllonorat.

Quand il mourut, à |)eiue âgé de cinquante ans, la marine française perdit l'un de ses meilleurs oi'liciers.

FiiANçois Gauche, né à Houcn en 1010, devint aussi, pour les intérêts de son négoce, un intrépide explorateur. L'Ile-dc-l'rance et Madagascar surtout, puis

i. Sur Cavelier de la Salle et sur les voyngeurs qui suivent, nous avons parcouru les excellente? biographies consacrées .i leur mémoire par M. Gabuif.i. Giuvier, Piésident honoraire cl Secrétaire >;énérai de la SociM de <jéoi/iraiihie normande. Nous aurions voulu puiser plue largement dans les intér<*.>isants travaux de M. (Gravier, liieii connu par ses recherclies iulaligables sur l'histoire des navigaleur»

l'île Sainte-Marie, furent visitées presque en entier par lui. « Sa relation est écrite simplement, honnêtement et inspire toute confiance.... Les nombreux renseignements qu'il donne sur les mœurs, les croyances des habitants, sur la faune et la flore de Madagascar ne sont pas démentis, quoique Gauche eût fort peu d'instruction, ce que aémontrent ses études sur la langue malgache. » Il n'en mérite pas moins par son honnêteté et son patriotisme d'être « rais au rang des hommes utiles, des grands citoyens. » On ignore la date de sa mort.

FFRM'v^D, conbciller au Parlement de Normandie; FAmFt,. sieur d'Oudeauville, maître des comptes de la même province; Beaudoin de Launay, également de Rouen (1630-1632), s'associèrent avec Stochove, sieur de Sainte-Catherine, gentilhomme flamand, pour visiter l'Italie, le Levant, l'Egypte, voyage offrant, à l'époque, de sérieux dangers; aussi, dit avec raison M. Gravier, en louant la relation des explorateurs, « les jeunes gens qui en ont le temps et le moyen suivraient avec fruit i' J "^

Près Rouen. — Intérieur de l'église de Notre-Dame de Bon-Secours.

normands; ses opinions, aujourd'hui, sont généralenionl ndinises t;t sa compétence n'esi pas disculée. Nous devons à notre savant correspondant les lueillcius renierciments et une réelle gratitude pour son obligeance si complèle.

DE ItLNKLIlQLE AU MONT SAINT-MICHEL

3il

les traces de nos vieux magistrats rouennais et du flamand, leur compagnon.»

Paulin ou Paul Lucas (1664-1757) réussit plusieurs missions qui lui furent

données pour Conslantinopin et visita principalement la Grèce, Smyrnc, l'Asie

Mineure, l'Égyplc, où il trafiqua des pierres précieuses, après avoir été

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'.A cli.iire.

soldat et marin. Il s'ocriipn surtout d'antiquités. T.p Cabinet d)i Roi reçut de lui, eu 1690, une belle collection.

Vollairc l'a raillé jioiir sa facilité à « accueillir des fables «; mais Lucas était homme d'esprit et de savoir, et, s'il prenait la peine de relater des fables, c'est qu'elles peuveni souvo:it ouvrir des horizons à la vérité historique.

Si la renommée du voyageur est de beaucoup inférieure à son mérite, on peut dire, avec son biograplie, qu'il fait honneur à sa ville natale.

Jdles Pouet, baron de Blosseville (1802-1835), semblait appelé à parcourir la plus brillante carrière maritime. A vingt ans il se signalait dans le voyage autour du monde de la Coquille, commandée par Duperré, et plusieurs points découverts pendant ce voyage portent son nom. Une rencontre avec l'illustre et infortuné capitaine John Franklin décida du sort du jeune officier. 11 souhaita ardemment d'explorer les régions polaires. Ce souhait fut exaucé. Le 9 juin 1853, il recevait le commandement de la canonnière-brick la Lilloise et partait pour l'Islande. Vingt jours plus tard, il découvrait une dizaine de lieues de la côte orientale du Groenland, jusque-là inconnue de tout Européen, terres appelées aujourd'hui « de Blosseville », Le 25 août, il fut encore aperçu par un navire, puis on n'eut plus de nouvelles du jeune et déjà célèbre officier. Vainement trois navires furent-ils envoyés à sa recherche : les glaces polaires ont gardé leur secret.

Nous voudrions pouvoir ne pas oublier un seul des noms dont Rouen s'honore, mais la liste est si heureusement chargée!

On sait ce que fut Bois-Guiu-ebert, l'intègre lieutenant-général (neveu de Vauban), l'auteur du Détail de la France sous Louis XIV : un défenseur des opprimés, un soutien pour les malheureux.

Delarue, dans les premières années du dix-huitième siècle, eut l'idée de faire filer le coton. C'était le point de départ d'une industrie qui allait créer des ressources nouvelles à la ville et contribuer si efficacement à sa fortune.

Lepecq de la Clôture (1756-1804) fut un grand médecin, et Lodis Brune (1807-1843) un dévoué sauveteur. Deux rues portent ces noms respectés.

Une statue placée devant le Théâtre des Arts honore la mémoire de Boïeldieu (1775-1854), le chantre des pages délicieuses de Jean de Paris, du Nouveau Seigneur du village, du Chaperon Rouge, de la Dame Blanche, si jeune encore après soixante ans de triomphes dans l'univers entier. Nous savons bien qu'il a été, qu'il est peut-être encore de mode de railler le style de Boïeidieu; mais quiconque aime la musique claire, gracieuse, douce, délicate^ émouvante, revient et reviendra toujours à ces partitions poétiques, tendres, vraiment françaises, dont l'impression sur les âmes reste si nette, encore qu'elle ne ressemble pas à un effrayant problème algébrique |

Sur la tombe de FnÉoÉnrc DÉnvT, autre composileur rouennais, on a gravé les dernières mesures de sa chanson la plus connue et devenue si populaire : Mit Xormanilicl La villo ne. pouvait moins faire pour celui qui, si clialeurcuscment, ailirmait son amour du sol natal.

Combien nous pouvons regretter encore d'omissions! Mais, il faut bien l'avouer, nous attendions presque avec impatience le moment de tracer un autre nom (pii, à Houen, s'empare du cœur et s'impose à la pensée, avec une force à la{[uelle il serait presque sacrilège de se soustraire :

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