‹ Le littoral de la France (volume 2)Chapitre 3 sur 54 · INTRODUCTION VII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION VII

Tout cela serait alarmant, si nous poussions raveuglement jusqu'à nous croire à l'abri d'une défiossession complète. Il n'en est pas ainsi. Quoique faible encore, un courant s'établit dans l'opinion publique, des essais d'intelligente initiative se produisent. Nous avons l'espoir que les résultats obtenus seront de nature à encourager beaucoup d'essais semblables.

Nous n'en voulons citer que deux e.\emples, mais ils se rattacbent d'uno manière étroite à notre sujet, et prouvent que nos grandes administrations commencent à moins se préoccuper, beurcusement! des bornes où elles se confinaient.

On sait quelles proportions, chaque jour croissantes, prennent les relations entre l'Europe centrale et les villes de rAmèrique du Nord, New-York principalement.

Pour attirer à notre profit fret et voyageurs, nous avons un port excellent, tant par sa situation que par les faciles communications à l'aide desquelles il rayonne sur l'Europe entière : c'est le Havre.

Néanmoins, Hambourg et Anvers lui font une concurrence acharnée, et il a besoin de plusieurs années avant que les travaux décidés en sa faveur puissent être achevés. Fallait-il donc laisser, chaque jour, s'amoindrir un important trafic! Une roule négligée ne tarde guère à devenir une route abandonnée.

La Compagnie Transatlantique et la Compagnie des chemins de fer de l'Ouest ont vu le danger. Résolument, elles y ont paré. Une entente commune a amené la création d'un train spécial rapide qui conduit, sans transbordement, les voyageurs de la gare Saint-Lazare au Havre, sous la tente d'accès des paquebots, deux heures avant le départ du navire en charge.

L'innovation est appréciée par tous ceux (le nombre en est grand) qu'iiiio traversée prolongée et houleuse effraye. Sous ce dernier rapport, la réputation de la mer du Nord est faite. Les passagers qui l'ont franchie en peuvent témoigner.

Après l'intérêt des voyageurs, vient celui des marchaiulises, dont les risques à courir se trouvent amoindris. L'initiative sera donc certainement féconde.

Le second exemple nous est fourni par l'installation d'un service direct entre Marseille, l'Australie et la Nouvelle-Calédonie : la Compagnie de Lyon-Méditerranée y a beaucoup contribué.

Nous ne serons plus tributaires de la Grande-Bretagne pour l'importa-

tion des produits australiens, et l'itinéraire choisi amènera une favorable reprise de nos relations commerciales, non seulement avec la grande île océanienne, mais avec nos colonies de la mer des Indes.

C'est, peut-être, le signal du réveil sérieux de la sollicitude du pays pour ses laborieux marins qui, avec joie, mettront dans la balance l'enjeu de leur courage, de leur active volonté.

On ne demande, parmi nos populations côtières, qu'à se souvenir des travaux des ancêtres et, avec peu, on obtiendra beaucoup d'elles.

Les vieilles traditions sont loin d'être éteintes. Chaque fois que l'on entend le récit d'un voyage audacieux ou d'un empiétement sur nos droits, à propos de possessions incontestablement françaises, une légitime fierté évoque les fastes du passé.

Nous ne sommes plus au temps où Ângo, simple armateur dieppois, traitait d'égal à égal avec un puissant souverain; mais le moment est venu où nous ne devons plus souffrir les dénis de justice, où nous devons soutenir nos droits, où nous devons, en un mot, assurer à notre marine marchande une large place dans le commerce du monde entier.

N'est-ce pas une chose attristante, quand les tables de statistique maritime mettent en regard la nomenclature des navires des différentes nations? On aurait peine à croire, si les chiffres ne parlaient trop haut, que la France occupe un rang à ce point modeste, et, si l'on jugeait uniquement par eux, il faudrait oublier notre situation continentale, de même que le nombre de nos ports. Il faudrait, surtout, oublier que nos marins comptent parmi les meilleurs et que les avantages pécuniaires, faible compensation d'un rude service, sont, en beaucoup de cas, inférieurs à ceux de l'armée de terre.

Chez plusieurs de nos voisins, nous trouverions une manière d'agir différente. Par tous les moyens possibles, on y encourage le développement de la marine militaire et marchande. Le pays entier suit d'un œil empressé les progrès réalisés, s'inquiète de trouver de nouveaux débouchés, organise des campagnes en faveur de possessions coloniales, acquises ou à acquérir.

Aussi la prospérité de ces peuples suit-elle une marche ascendante. La vive impulsion reçue par toutes les branches de leur industrie fait découvrir des richesses nouvelles, en ce sens qu'elle force le génie national à user de ressources jusqu'alors négligées.

INTlidliITTIoN \\

Nous lisions, il y a peu tle li-iiips, uiir cliide sur l.i iiiaiiiic ;illciiiamli'. Klie so liTiiiiiiait par une parole palrioli(|ue do l'auleur, supi)lianl la France de prendre garde aux surprises de l'avenir.

L'averlissenient n'esl pas, croyons-nous, préinaluré, car, aujourd'hui, la inaiinc allcinandc, |iroti''^(''t' par le coniniun accord des provinces lornianl reni|)iie gcrniaui(iuc, s'est alTrancliie des liens (\u[ la constiluaienl vassale du travail l'ranco-anglais.

l)csorniais, un navire allemand ne doit rien de son cxislciice qu'à l'AUeniagne. Le plus mince cordage, tout comme la machine la plus compli([uce, la plus délicate, sortent des ateliers tudesi|ucs.

lleste à utiliser ce dcploirmeut d'incessante aclivité. On y arrivera, sans nul doute, et ce n'esl }ias nous qui regretterons cette prospérité nouvelle, si notre patrie a eu la prudence de ne point se laisser devancer.

Le monde offre encore assez de vastes espaces où les pavillons des nations civilisées peuvent flotter côte à côte, non-seulement sans se nuire, mais avec un piolit mutuel....

En attendant ce jour, ne perdons pas un instant. La question, pour nous, ne se léduit point à une perte ou à un gain plus ou moins sensible : c'est, vraiment, notre existence industrielle et commerciale qui se trouve en jeu.

Beaucoup d'esprits pessimistes signalent avec persistance les obstacles naturels défendant l'approche ou entravant l'amélioration de nos ports; mais la France n'est pas, que nous sachions, dans un état inférieur a la situation qui favorisa, autrefois, Dieppe et Saiiil-Malo, par exemple.

Les conditions économiques ont changé, voilà tout. Il s'agit de It-nir compte exact des nécessités du présent, puis de reporter une sollicitude attentive sur ceux des points (|ue l'expérience montre comme étant appelés à un avenir assuré.

En dehors des catastrophes soudaines, impossibles à prévoir, il n'est plus guère d'obstacles dont la science n'arrive à triompher, et ceux que l'on ne saurait vaincre, on les tourne.

Prudence, quant à l'emploi dos ressources.

Ténacité, quant à la conduite des travaux.

Hardiesse, (juaut à la campagne soutenue contre la routine.

\vec ces trois éléments, la victoire nous est assurée.

Notre conviction a puisé une force extrême dans chaque halte que nous venons de faire sur les rivages du nord-ouest.

Depuis les Dunes, cachant l'industrieux pays flamand; depuis les bancs de sable, cherchant à gagner les plaines du Boulonnais et de l'Artois; depuis les falaises crayeuses, dissimulant les belles campagnes cauchoises; depuis les plages, continuation maintenant féconde des admirables champs du Calvados; partout, de même qu'aux rochers granitiques défendant l'accès du Cotentin, l'élan reçu pourrait prendre d'incalculables proportions.... Seulement..., seulement, il ne nous est pas permis d'entrer plus avant au cœur de la question.

Nous n'avons eu d'autre prétention que d'offrir un tableau succinct de nos rivages. La matière du travail ne nous a pas manqué. En parcourant les chroniques de chaque cité visitée, nous sommes resté sous l'impression d'une pensée consolante : la facilité de relèvement dont est douée notre nation.

Sans remonter à plus de deux siècles dans le passé, on pourrait presque se demander comment, du milieu de tant de ruines accumulées, un seul de nos ports marchands subsiste encore ; comment, du moins, son commerce a pu prendre un essor rapide.

Certes, l'oubli complet des maux subis n'est pas venu, mais, au découragement d'un instant, a vite succédé la foi en l'avenir.

Que cette foi rencontre un généreux appui et la France, dont les malheurs ont étonné le monde, l'étonnera de nouveau par sa vitalité.

Nous répétons ici, sous une autre forme, les paroles entendues au cours de notre voyage.

A Dunkerque, à Calais, à Boulogne, à Saint- Valéry, a Dieppe, au Havre, à Caen, à Cherbourg, à Granville, ainsi que dans les nombreux petits ports, plus d'une plainte très vive se fait entendre. Les pêcheurs, particulièrement, réclament, à bon droit, une aide sérieuse, mais l'intérêt du pays prime, en général, toutes les préoccupations.

Si jamais l'amour de la patrie pouvait s'éteindre dans la majorité des cœurs français, on le retrouverait chez nos marins.

Moins favorisés que nos soldats, ils ont fait preuve, au même degré, d'un dévouement admirable.

Soumis à une existence beaucoup plus pénible, tous les sacrifices

INTFIOIHT.TION XI

les Irouvt'iil |)i("'ls el ils se rutliiclient avec ardeur à l'espoir qu'un rôle im|)ui'taiil leur esl réservé.

Nous, aussi, nous respérons. Merveilleux instrumenl de progrès, la marine esl loin d'avoir dit son dernier mot. Pour une large, très large part, elle s'associera à noire grandeur (ulure. Déjà, plus (ju'on ne le croil, elle enlre dans les s|)éculalions de la science.

IMusicurs des missions astronomiques ont été ou seront confiées à des officiers de noire marine militaire. L'Observatoire de Paris est dirige par M. l'amiral Mouchez. 11 semble, d'ailleurs, que ces fonctions conviennent parliculièremenl à des hommes familiarisés avec l'étude des phénomènes célestes.

On sait, encore, quels précieux résultats donnent les voyages de circumnavigation, el nous venons d'admiier la prodigieuse moisson de faits surprenants dus aux expinlitions des avisos le Travailleur et le Talisman.

Les savants qui montaient ces navires porlaiont des noms illustres, mais le concours empressé des officiers a aidé dans une large mesure au succès.

Nous entendions un jour formuler, par un capitaine de marine marchande, ce regret mélancolique :

— Pourquoi ne sommes-nous pas plus nombreux ! Ah ! je passe de mauvaises heures lorsque, dans des ports dont le trafic viendrait si volontiers à nous, je me trouve seul ou avec un, deux autres capitaines français au plus, contre dix fois ce même nombre de concurrents anglais. Mes regrets augmentent encore lorsque je vois, en la possession de compagnies étrangères, des lignes de transit productives aboutissant à des ports français. Et ils ne diminuent pas, lorsque mon trois-màts croise la route de tant de superbes paquebots naviguant sous pavillon anglais.... Nous ne sommes pas dégénérés, cependant. Nous valons bien nos rivaux. Trouvez des marins plus solides que les nôtres, de meilleurs navires...

Le capitaine terminait par des considérations ([ui, clairement, selon lui, ]iiouvaient la possibilité, pour notre pays, de regagner le temps perdu.

Nous partageons sa conviction : l'avenir dira qu'elle est fondée.

En terminant ce livre, en nous souvenant des joies intimes qu'il nous a données, nous ressentons une crainte: celle de n'avoir peut-être pas entièrement réussi à prouver notre amour juiur la l'Vance.

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Pays de générosité souvent exaltée, où l'esprit s'allie au cœur, où le dévouement prend sans peine une forme héroïque, où l'art se fait aimable et la science accessible, où le travail n'est jamais oublié, notre patrie ne peut déchoir du rang que les siècles lui ont assigné, même aux jours terribles de son existence.

Grande et noble entre toutes, elle nous apparaît d'autant plus sacrée que son cœur a été plus violemment frappé.

Cependant les tourmentes s'apaisent, les chutes peuvent être l'occasion d'un relèvement éclatant, et les victoires perdues devenir la leçon salutaire qui prépare l'avenir heureux.

C'était le vœu de celui dont le nom placé en tête de ces pages ravive nos meilleurs souvenirs.

Il nous apprit à aimer la France. Il eût encouragé notre travail....

Puissent ses leçons nous avoir bien guidé....

Mais il est temps de laisser la parole aux faits eux-mêmes. Leur éloquence sera puissante, si nous avons su conserver la simplicité qui les distingue.

La vérité ne réclame aucun ornement, encore faut-il, néanmoins, la présenter vive, claire, frappante....

Notre désir d'y parvenir a été grand !

Salut au drapeau.

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