CHAPITRE I
U MER DU NORD. — SES lUVAGES. — DUNKERQUE
C'est, seulement, sur une étendue d'environ quatre-vingt-dix kilomètres que la mer du Nord baigne les rivages français; mais bien grande est l'importance d'une semblable route vers les contrées septentrionales de l'Europe.
Aussi, pendant plusieurs siècles, nous a-t-elle été disputée avec acharnement, et, même après qu'un contrat nous eut livré son principal port, les entraves de tout genre furent multipliées pour anéantir les avantages que nous en devions recueillir.
Aujourd'hui, ces vicissitudes sont oubliées : nous pouvons travailler à améliorer nos stations navales.
Ici, néanmoins, nous avons affaire à un ennemi redoutable, car l'exlrémilé nord de l'ancienne Flandre et de l'Ardrésis participe, pour la nature de son sol, de la constitution géologique de la Hollande et de la Belgique. Sa côte, de même que les côtes de ces deux royaumes, a été, en partie, conquise sur les eaux marines. Depuis plus de douze cents ans, l'industrie et la ténacité des Flamands luttent contre cette force irrésistible appelée la mer, et, d'un golfe aux émanations malfaisantes, de vases, de sables mouvants ont réussi à créer des campagnes renommées pour leur fertilité.
L'aspect du rivage ne le laisserait pas soupçonner. Soumis à l'action I. I
incessante des Ilots, il se recouvre de tertres, de monticules sablonneux, appelés Dunes, variant de deux mètres jusqu'à cinquante mètres de hauteur. La chaîne se continue ainsi, à peu près sans interruption, depuis Dunkerque jusqu'à l'ouest de Calais.
La lutte est continuelle entre le travail de l'homme et l'action destructive du fléau qui a comblé plusieurs ports jadis florissants.
En effet, les Dunes sont voyageuses. Formées de sable très tin, très léger, elles subissent sans peine la double influence du vent et de la mer. Si l'on ne s'opposait par tous les moyens à leurs envahissements, le pays riverain ne tarderait guère à reprendre sa constitution d'estuaire saumâtre.
Ce phénomène explique l'anéantissement successif de.s ports secondaires. Il y avait nécessité absolue à concentrer sur les points les plus avantageux les efforts et les énormes dépenses réclamés par la configuration de la côte.
Les Dunes
Dli.nkerqle fut, avec raison, choisie. C'est la sentinelle établie vers l'eitrênie nord non seulement de notre pays, mais de l'Europe, puisque la mer sur laquelle ouvre son port conduit aux côtes occidentales de la Norvège, aux côtes orientales de l'Angleterre, de l'Ecosse, à l'océan Glacial....
Enfin, qu'elle est le chemin permettant aux navires de pénétrer dans la lialli(]ue.
Une telle position était trop précieuse pour qu'on la néglij,'eàt, et Dunkerquc figure au premier rang sur les projets de travaux destinés à rendre nos ports véritablement dignes d'un grand pays.
Ainsi que beaucoup d'autres villes, la vieille cité fiamande prit naissance autour d'une église.
Baudouin /e/ew?ie, comte de Flandre, trouva avantageuse, pour la défense de sa principauté, la situation d'une modeste petite chapelle, bâtie par saint Éloi, au milieu des tertres Siiblunneux du rivage, d'où, selon l'opinion coiiimune, le nom de la ville : Duin-Kerken, église des Dunes.
Attirés par le comte, des travailleurs aflluèrent et, bientôt, un centre d'agglomération fut fondé. On était alors vers la lin du dixième siècle (960).
Mais il ne suffisait pas de désirer prendre possession du sol, on devait, avant tout, le rendre habitable. Or, jusqu'au dixième siècle, les empiétements des flots donnaient, disent les plus sûrs géographes, facilité aux navires marchands de pénétrer dans la ville de Saint-Omcr, par la voie du petit fleuve l'Aa.
De distance en distance se dressaient, sur l'immense étendue marécageuse, des îlots et des promontoires reliés, çà et là, par des cordons sablonneux.
Ce que les forces naturelles avaient commencé, l'énergie des Flamands le continua. Peu à peu, les endiguements augmentèrent et des campagnes, situées en contre-bas des marées, furent conquises à l'agriculture. On perfectionna l'œuvre gigantesque en ménageant dos canaux destinés à drainer ces terrains spongieux. Tout un admirable système hydrographique se trouva ainsi créé. Selon l'état des lieux, des rigoles d'assèchement portent le troi)-j)lein des eaux à des fossés plus profonds qui, eux-mêmes, le
déversent dans des canaux aboutissant à la mer. Ces canaux sont préservés de l'irruption des flots par des écluses s'ouvrant à l'heure du reflux, et se fermant aussitôt que la marée commence à monter.
L'arrondissement de Dunkerque, en entier, a cette origine. Il occupe le lit de l'ancien golfe maritime et de deux lacs : la Grande et la Petite Moëre. Ces derniers terrains sont les plus bas de la contrée.
On nomme Watteringhes l'ensemble des canaux du golfe.
Désormais, les Dunkerquois pouvaient tirer parti de leur position : ils n'y manquèrent pas.
Rapidement la ville, tout en gardant une réelle importance militaire, devint un entrepôt commercial, un centre naturel de ralliement pour l'industrie de la pêche.
Mais sa prospérité lui créait un danger permanent. Toutes les guerres dont la Flandre fut le théâtre eurent une action forcée sur Dunkerque.
Espagnols, Hollandais, Anglais, Français se la disputèrent avec acharnement. Maintes fois prise, perdue, puis reprise, elle vit passer dans ses murs les plus grands capitaines et subit trop souvent la loi implacable des vainqueurs.
Philippe le Bel s'en empara en 1299; il la garda jusqu'en 1305. Moins d'un siècle plus tard, les Anglais la brûlaient. En 1558, elle était, de nouveau, ville française. Un an après, elle était espagnole et ne redevint nôtre qu'en 1646, époque où Gondé la reprit. Victoire éphémère, puisque nous voyons Turenne obligé, en 1658, de s'unir aux Anglais pour l'enlever à l'archiduc Léopold.
Peu s'en fallut qu'elle restât à jamais possession anglaise. Heureusement, Louis XIV eut une inspiration de génie. Comprenant l'importance de la place, il offrit cinq millions de livres au roi d'Angleterre pour la racheter. L'insouciant Charles H saisit cette occasion de remplir son trésor obéré, il accepta.
Nous avions, désormais, une porte ouverte sur la mer du Nord et Dunkerque prenait rang parmi les villes fortes de France.
Cependant, elle devait encore éprouver un cruel malheur. Le traité d'Utrecht (1713) obligeait Louis XIV, au déclin de sa gloire, à combler le port flamand et à en raser les fortifications. Mais ces clauses si dures ne furent point entièrement exécutées; Louis XV put réparer, au moins en partie, le dommage causé. Le duc d'York s'en aperçut bien, quand, en 1793, il voulut reprendre Dunkerque.