DK (.AEN A I'ORT-E.\-BESSIN
Nous revenons vers la côte, que nous suivions, et nous allons trouver un grand nombre de petites stations, toutes intéressantes pour divers motifs.
Nous nous rendions, d'abord, à Colleville-slr-Or.ne, ficre, à juste titre, de son église, dont (juelques parties remontent au onzième et au douzième siècles. On visite aussi, avec beaucoup d'intérêt, un beau tuDiiiliis, c'est-à-dire une de ces constructions en pierre et terre, affectant l'apparence d'un cône, que les anciens peuples aimaient à édifier sur les tombeaux des personnages renommés parmi eux. Nous aurons occasion, en Bretagne, d'admirer plusieurs de ces étranges monuments, qui figurent de véritables collines.
Lio.n-si:r-Meu continue la série des charmantes plages normandes qui, chaque jour, deviennent plus appréciées, parce qu'elles ofTrent, à la fois, proximité avec Paris, beau paysage, grève de sable lin et vie de famille.
Ici, encore, l'église est fort belle et une promenade à un joli château, datant du quinzième siècle, fera l'objet d'une excursion.
Luc-sur-Mer première station maritime de la petite ligne de Caen à Courseulles est une plage assez fréquentée des familles. Ce petit bourg a dû avoir quelque importance. Si on en juge par la vieille tour carrée couronnée d'une plate forme crénelée qui dépendait de son ancienne église.
Les marins se livrent à la pèche côlière.
La culture maraichère est en honneur dans cette localité et les cultivateurs trouvent dans les engrais marins, qu'ils recueillent eux-niênics, un puissant moyen d'améliorer leurs terres.
Tout près de Luc, mais un peu plus avancé dans les terres que ce bourg, et touchant presque Douvres, le chef-lieu du canton (doté d'un beau clocher construit au douzième siècle classé parmi les monuments historiques), on visite un pèlerinage célèbre : Notre-Dame-de-la-Délivrande (altération du mot : Délivrance).
L'origine de cette chapelle se confond avec l'histoire de saint Regnobert, qui la bâtit au septième siècle pour recevoir une statue miraculeuse, bientôt vénérée par un concours incessant de pèlerins.
Ancienne coiffure des femmes de la Dciivrande
Les ducs de Normandie, puis les rois de France enrichirent Notre- Dame-de-bonne-Délivrande, ainsi que l'appellent les gens du pays.
Reconstruite en 1050, l'église reçut, en il AS, la visite de Louis XL Cette chapelle reconstruite à nouveau dans le style gothique est llanquée de deux magnifiques clochers qui se terminent par une flèche. L'intérieur de l'église répond à la magnificence de son extérieur.
D'ailleurs, en lui-même, le bourg de la Délivrande n'a rien de remarquable ou de pittoresque et, sans la proximité de la mer, on le quitterait aussitôt.
Si l'on n'allait à L.vngrune pour prendre les bains, on voudrait, cependant, y passer quelques heures ; d'abord, pour visiter son église.
DE DUNKEROLE AT MONT SAINT - Mir.HEL
monument liislnriquf, dalaiil du licizièmc siècle, dont la déclic élégante est l'un des amers de la côte; ensuite, on se hasanlerail jusqu'au Ita:, écuoil ji|i|)elé aussi : les Essurb, formant une des pointes de la longue ligne de liauts-fonds découvrant à clia([ue marée, et régnant à peu près de Courseulles à Arromanclies, puis de cette localité à Colleville-sur-Mer.
Jtien ne vaut mieux, pour graver un l'ait historique dans la mémoire, qu'une visite au.\ lieux mêmes où il s'accomplit. Remontons donc un instant vers le passé.
Vers la lin du seizième siècle (en 1588), Philippe II, roi d'Espagne, ayant déclaré la gueire à Elisabeth, reine d'Angleterre, sa belle-sœur, équipa contre elle une formidable année navale, ne comprenant pas moins
Langnino.
de cent trente-cinq vaismnix. Fort orgueilleux et persuadé qu'il remporterait des victoires extraordinaires, le souverain espagnol nomma lui-même sa (lotte : l'Invincible Aviuada'.
Peu de jours plus tard, toute cette brillante armée était anéantie, lliu! violente tonipèle l'ayant assaillie dans la Manche, grand nombre de vaisseaux furent jclés sur les rochers.
L'un d'eux, le Calvados, vint s'entr'ouvrir sur un rocher situé un peu en avant des hauts-fonds commandant la côte de Laugrune à Ârronianch<'s. C'est depuis ce naufrage que le nom de Cakados fait partie de notre
\. Le mol Annatia signifie : flotte de vaisseaux de guerre.
langue. D'abord donné à l'écueil, cause de la perte du vaisseau, il fut étendu, plus tard, à l'un des cinq départements formés par l'ancienne province de Normandie.
Nous ne pouvons passer sous silence que des recherches consciencieuses ont fait mettre en doute l'exactitude du nom donné au vaisseau naufragé. Une erreur de lecteur ou de copiste aurait tout fait, dit Malte-Brun. L'amiral espagnol montait le San-Salcadur (le Saint-Sauteur). Ce dernier mot, mal orthographié, serait devenu, par une interversion de lettres: le Calvados, nom sans signilication et que, du reste, aucun des bâtiments
de la flotte de Philippe 11 ne portait. Mais l'erreur a prévalu : c'est trop souvent son habitude'.
Les débris de Nnvincible Armada furent poursuivis et coulés par l'amiral anglais François Drake, célèbre navigateur qui se rendit si redoutable aux colonies espagnoles de l'époque.
De tous les exploits de Drake, nous ne voulons retenir qu'un fait, ayant eu grande influence sur le bien-être de l'humanité. On s'accorde
1. C'est une erreur de donner 24 kilomètres de longueur au rocher le Cahados. Le banc d'ccueils possédant semblable dimension est attenant aux falaises et reste découvert à chaque marée. Mais le roc du Calvados, proprement dit, est situé à un kilomètre de la côte. Il gît sur environ mille mètres de longueur et cinq cents mètres de largeur. Le mouillage appelé : Fosse d'Espagne, sans doute r^n souvenir du désastre de VArmada, s'étend entre lui, Saint-Corae-Fresné et Asnelles.
DF DI'NKFROrtF AT MONT SA rVT-MrcrFRL
5 lui attribuer l'importation, en Europe, de la pomme de terre, qu'il auiail découverte à Santa-Fé du Moxi([ue.
Remarquons, en passant, combien il faut de temps pour qu'une chose même excellente, ou précieuse, soit estimée à sa juste valeur. Nous ne cultivons sérieusement, nous Français, la pomino de terre que (lo|)uis la fin du dix-liuitiérm,' siècle, et il a été nécessaire que le roi Louis XVI couvrit d'une
protection obstinée les efforts philanthropiques du savant baron Augustin l'armentier.
La jolie plage de Saint-Audin a donné bon nombre de médailles romaines aux antiquaires.
Dernières possède une église dont la to\ir, haute de 07 mètres, est de la conslriiclion la plus élégante. Elle date du treizième siècle.
Nous voici à CouRSErLLES, le pays aux parcs marins, garnis d'huîtres renommées; elles y prennent un embonpoint remarquable et un goût délicieux. De plus, les habitants font, en grand, la pèche du hareng, du maquereau, de la morue; ils possèdent un entrepôt de sel, leur navigation de cabotage est très active; les bains de mer y sont très fréquentés. Avec de pareils éléments de prospérité, on comprend que Courseulles respire l'aisance et soit fort bien peuplé.
Un assez beau château, style Louis XIII, domine la partie la plus élevée de ce riche bourg et achève de lui donner un grand air. A différentes reprises, on a découvert des débris datant de l'époque où l'art gaulois se modifia
Arromanche. — Vue générale. „
au contact de l'art romain. Une grande quantité de médailles ont aussi élé remises au jour.
Un feu fixe a été établi à la tête de la jetée, d'où l'on aperçoit l'embouchure du petit fleuve la Seulles, qui a donné son nom à la localité, et les rochers de hauts-fonds régnant sur le reste de la côte.
Ils ont une longueur d'environ vingt-quatre kilomètres. A marée basse, leurs crêtes noires, devenues abordables, laissent à sec tout un monde de pelits ou gros poissons, prisonniers dans leurs cavités; de coquillages, de crevettes, de homards. Mais il faut se hâter de faire la récolte, car la mer revient vite, et elle est trop souvent fatale aux barques engagées parmi ces défilés aux arêtes aiguës.
DE DUNKEnni-'F: Kl MONT SAINT MICnKI.
'Ml
La ligne de récifs francliio, elle s'clale, paisible, sur les grèves sablonneuses et, rarement, s'y moiilrt' très foniiithible.
Aux longues marées d'équinoxe, l'écueil le Calvados est presque tout entier découvert. Mieux vaut, cependant, ne jamais se cuniier à sa seule prudence pour l'explorer. Ce n'est pas trop de s'en rapporter aux vaillants pécheurs du pays.
VEri-suii-MEH, entre Giuye et Meuv.\ines. possède un feu lixe de troisième ordre établi sur la pointe extrême de son territoire. Les archéologues y oui découvert beaucoup d'antiquités romaines; ils y admirent la nef et la tour de l'église (treizième siècle); une belle grange aux dîmes, datant du quatorzième siècle, ainsi que diverses parties d'une ferme. L'origine de ces dernières constructions pourrait bien se rattacher à un manoir féodal.
C.'tA à Ver que s'embartpia, le 20 août 17'J"), l'abbé Edgeworth de Firuiont, confesseur de Louis XVI.
lin petit village, .\s.m;lles, se présente, liei lie la ceinture de sable jaune si dou.\ que la mer lui a faite. Les baigneurs on' ratilié la bonne opinion des villageois en adjoignant au nom de la localité un compliment. Asnelles est devenu : la Belle-Plage; épithètc vraiment glorieuse, quand on pense à toutes
ces charmantes grèves déjà par-
couiucs; niais, chose rare, elle est méritée.
Arromam^iies, distant à peine d'une demi-lieue, en prend quelque
Asnelle-la-Betle-Pkge.
jalousie. C'est à tort. Les bains de mer de ce petit port sont toujours fréquentés, et l'on y accourrait ne fùl-ce que pour visiter ses belles falaises. Car le sol commence à changer de base; le roc dispute la place aux dunes de sable, et, tout à l'heure, nous allons voir un bien curieux spécimen de ces transformations.
11 se trouve en face de Lckgces, bourg visité par des familles désireuses d'échapper aux élégances des plages mondaines. On s'installe vite et l'on va faire un pèlerinage aux ruines de l'dnlique abbaye de Sainte-Marie, dont
AiiiiOMANXUES. — La Plage.
la fondation remonte à 11 G8. Les archéologues en font beaucoup d'éloges, mérités, du reste, par les beaux débris de la chapelle.
Puis on visite des carrières de pierre de taille, de marbre.... et l'on arrive à une grotte toute couverte de congélations ou dépôts accumulés par les eaux, dans lesquels l'imagination peut voir mille figures bizarres. Enfin, l'on se prépare à saluer la Demoiselle de Fontenailles, reine de toute cette partie de la côte.
Il se dresse isolé, le superbe monolithe; ses flancs sont taillés comme en degrés, battu qu'il est sans relâche par le flot destructeur des falaises et des écueils voisins.
« Il existait, autrefois, trois roches à peu près semblables désignées sous le nom de Sœurs ou Demoiselles de Fontenailles. On ne sait à quelle
DE nUNKEROrK AU MONT SAINT-MICHEL
époque s'est écroulée la première. La seconde existait encore en 1834; elle tomba peu de temps après, car une seule demoiselle figure sur un tahlt^au de Gudin, composé en 1858 et conservé au musée de Caen. Les bases des deux roches, aujourd'hui détruites, sont encore visibles, à l'est et au nordest de la roche actuelle, avec laquelle elles formaient un triangle.
€ Ces trois roches faisaient, en 1745, partie intégrante de la côte, ainsi qu'il résulte de documents du temps. L'action de la mer, en rongeant
La Demoiselle de KoiUciiailles.
peu à peu les falaises, les en a détachées et a continué à miner leur base, jusqu'à ce qu'elles s'écroulassent d'elles-mêmes.
« Des travaux de consolidation, entrepris en 1880, retarderont sans doute la ruine de celle qui subsiste encore aujourd'hui. Un poteau indicateur, placé au pied de la falaise, porte l'inscription suivante :
« Le 27 août 1880, la Société d'agriculture, sciences, arts et belles- « lettres de Baveux a constaté que la roche dite : Demoiselle de Fonfcnailles, « la seule aujourd'hui des trois semblables roches, ayant, en 17(5. fait ft partie de la terre ferme, est située h 00 imMres du pied do la falaise. }>
« Cette inscription a pour but de constater, d'une manière certaine,
I envahissement de la mer sur les côtes de cette partie du Calvados; elle montre que, durant les cent dernières années, la mer s'est avancée d'environ 60 mètres, soit un peu plus d'un mètre en deux ans.
« La Demoiselle de Fontenailles a une forme singulière. Au-dessus d'une base de 5 mètres environ de hauteur , s'élève une roche de calcaire jaunâtre (comme la partie correspondante des falaises); cette roche, renllée au milieu, et amincie à ses deux extrémités, présente, vue de l'ouest, l'aspect d'une tète à profil grec, coiffée d'une sorte de casque pointu, avec un large couvre-nuque. Sur les autres faces, le profil de la roche est fort irrégulier. La hauteur totale du monolithe peut être évaluée à 30 mètres'. »
Le village voisin s'appelle également Fontenailles ou, plutôt, son nom a .servi à désigner la roche pittoresque. Dans sa vieille église, aujourd'hui fermée, était jadis une des plus anciennes cloches connues. Coulée en bronze, elle porte la date authentique de 1202. On la conserve au musée de Bayeux.
Si l'on dispose d'un peu de temps, quelque vieillard complaisant ne se refusera pas à raconter la légende des anciens seigneurs du pays, et, avec un sérieux mêlé de bonhomie narquoise, ajoutera que la roche de la grève « renferme » la dépouille d'une des filles du dernier châtelain!
II en était ainsi encore pour les monolithes dont les chercheurs de pittoresque regrettent la perte.
Figureront, pour compléter le récit, des fiançailles tragiques, des colères terribles, des trahisons, des vengeances affreuses.... Bref, l'accompagnement obligé de toute sombre légende qui se respecte!
Revenons et, poursuivant notre route, entrons dans Port-en-Bessin , bourg d'une très antique origine, comptant environ douze cents habitants. Les ruines gallo-romaines que l'on y a trouvées indiquent l'importance de sa position.
Port est situé au point terminal des ruisseaux arrosant la vallée tout
1. Nous devons ces curieux détails à l'obligeance de M. Charles Garnier, aTocat à Bayeux. Le dessin est également son œuvre. Nous lui devons encore le plan des Fosses du Soucy, la description qui s'y rattache, les vues de PoRiet de Grand-Camp, ainsi que plusieurs autres détails sur le pays Dessin. Nous sommes heureux de lui adresser, ici, nos meilleurs et reconnaissants remerciements.
DE niNKFr.nrE au mont saint Minir.L 391
iritir-re. I>;i l)romine avec l'Aure, dont elle csl un afiliicnt, après s'èlre perdues, comme nous le venons, dans les Fussci du Soncy, reparaissent bientôt, réunie à plnsii-urs anires petites sources souterraines et anx eaux [i!iivi;iles fillraiil si facilement dans le sol |»erméable de la vallée. l'arluiit, ici. les falaises, les grèves laissent jaillir ces eaux. Klles avaient nécessité la construction d'nn pont justement admiré par les ingénieurs, qui savent apprécier les difliiiillt's siirmonté-cs, et par les voyageurs, qui louaient le bel aspect des sept arches en plein cintre. Mais les travaux actuels ont, par malheur, lait disparaître ce vieux monument de l'industrie de nos pères.
l'ort-en-Hessin prit part à la conquête de IWngleterre. C'est dans ses chantiers que l'évètiue de Bayeux, Kudes, frère de Guillaume, lit construire
Port-eii-Bessiii.
quarante navires, qu'il envoya rejoindre la flotte rassemblée par les ordres du belliqueux duc normand.
Un des successeurs d'Eudes. Louis de llarcourt, améliora beaucoup le jKiit cl le dni.i (Tun bassin soigneusement muni de parapets et de vannes. Le pont soutenait les vannes destinées à établir ou à fermer la communication entre le port et une vaste retenue contenant les eaux de la vallée, chargées de pourvoir, lors du reflux, au bon entretien du bassin. Les derniers vestiges de ces travaux sont maintenant effacés.
.\ujourd'hui, le port a beaucoup de mouvement. Depuis une vingtaine d'années, on s'est occupé de l'améliorer et il lésera encore: il possède un bel avant-port et un second bassin a été construit récemment. La pèche côlièrc, le cabotage, la construction des barques et des petits navires, telles sont les principales sources de l'aisance des habitants. Les bains de mer
attirent aussi quelques voyageurs. Enfin, il n'y a que justice à mentionner une très belle église romane, commencée en 1879 et qui promet de devenir un monument dans la meilleure acception du mot.
Les rivages sont très pittoresques, les sites variés, l'air pur, el l'on peut faire une excursion pleine d'intérêt à la vieille ville de Bayeui, autrefois capitale du pays Bessin.
Une distance de neuf kilomètres seulement la sépare de l'ort. Sur la route, une merveille naturelle se présente, et Baveux conserve une merveille artistique, toutes deux S3 rattachant au sujet qui nous occupe. Le détour que nous allons faire se trouve donc des mieux justifié.
Les Côtes du pays Uessin.
CIIAI'ITIŒ XXWI
LtS KOSSLS DV SOUUV. — RAYKUX. — I.A TAPISSEniE Di: l.\ REINE M\TIIII.D:
Tout le teiriloirc du pays Bessiti est arrosé de petits fleuves, de petites rivières, de ruisseaux contribuant à la fertilité de ses canipagues. Mais il ou résulte un danger pour les côtes qui, lentement fouillées par le passage lies eaux douces, reçoivent encore le choc incessant des flots de la mer.
Trop souvent, de grandes portions de falaises s'écroulent, ainsi que nous l'avons déjà constaté plus d'une fois sur le littoral normand.
Un curieux phénomène, produit par cette action naturelle de l'oaii sur la terre, se rencontre à trois kiloiniHres de l'ort-cn-Bcssin. On rappelle les Fosses du Souaj.
Un peu en avant de ce point, doux rivières se rencontrent : la Droniine et l'Aure supérieure, cette dernière ainsi qualifiée pour la distinguer d'un autre cours d'eau portant le môme nom et qui est affinent de la Vire.
La Dronime n'a que soixante kilomètres de longueur et l'Aure supérieure quarante kilomètres, mais elles traversent les plus riches, les plus charmantes vallées, avant de venir confondre leurs eaux et de les rouler ainsi vers la mer.
Seulonicnt... sur leur passage se trouvent les Fosses, au noml)rc de quatre, toutes situées sur la commune de Maisons, dans la vallée que traverse l'Aure.
Cette jolie rivière prend sa source à Livry, passe à Dayeux et continue à couler vers le nord, mais les collines bordant sa rive droite se réunissent bientôt en plateau et viennent fermer sa route. Les eaux, obligées à de nombreux méandres, se divisent en deux bras. Il en est de même pour la f)romme qui, coulant parallèlement à l'Aure, se dédouble près de l'église do Maisons. Ces divers bras finissent par se confondre à des distances vn-
F,E LITTORAL DE LA FliANCE ■VJ t
riant de 200 à 400 mètres. Ils enserrent de vastes prairies qui prolongent une sorte de col existant entre le mont d'Escures, élevé de 72 mètres, et le mont Cauvin, haut de 63 mètres. La partie la plus basse du col domine de 16 mètres les prairies. La pente en est escarpée; les Fosses louchent à ses premières assises.
« La rivière y rencontre un terrain spongieux et marneux, crevassé d'innombrables fissures, qu'un épais limon cache aux regards. Ces fissures régnent tout le long du coteau sur une largeur totale de 700 mètres et dans toute la partie correspondante de la vallée, ce qui cause la diminution progressive des eaux. »
Celles-ci, poursuivant leur route capricieuse, coulent tantôt au nord, tantôt à l'ouest, tantôt au sud-est. Un des courants du bras oriental vient s'engloutir dans la Fosse Tourneresse, entonnoir creusé autour d'un ilôt boisé et dont les parois sont criblées de fentes nommées bétories. Le nom du gouffre vient de cette circonstance que l'eau y glisse, en tournoyant, avant de disparaître complètement.
Le second courant est absorbé, peu à peu, par le terrain marneux situé au pied des collines; il finit, également, par se perdre dans le dédale couvert d'herbes et de broussailles de la Fosse Grippesulais.
Les eaux de ces réservoirs naturels suivent des canaux souterrains et viennent former, sur le rivage de Port-en-Bessin, de nombreuses sources potables appelées: Drmies, par les habitants. Le bras occidental fait mouvoir le Moulin de la Fosse, et entoure une petite île marécageuse, extrêmement basse, qui, en hiver, ou lorsque la rivière grossit à la suite de pluies prolongées, se trouve recouverte, mais absorbe avec facilité la majeure partie du courant; aussi l'appelle-t-on : Grande Fosse, nom mérité, car elle a plus de 100 mètres de longueur.
Dès lors, la rivière, affaiblie, coule plus lentement, puis, rencontrant la Pelile Fosse, nouvel entonnoir bordé d'arbres, de ronces et tapissé d'herbes aquatiques, elle semble s'y vaporiser, tellement la chute, soudaine, se fait calme, sans même soulever un flocon d'écume, ni produire aucun bouillonnement.
Moins d'un kilomètre plus loin, elle reparaît, large de douze mètres, s'épanche quelques instants, et s'engouffre encore sous une longueur de 238 mètres; mais, enfin en possession d'un lit plus résistant, elle reprend sa place au soleil et forme VAiire inférieure, qui va se jeter dans la Vire à Isigny.
L'absorption ne se présente pas toujours avec cette régularité. Pendant
fif; ni'NKRIUJlK AU MONT S.MNT-MICIIRL .'(:•:
les liivcis |)lijvit'ux, l'Aurc débordant, impétueuse, envafiit la vallée et inonde toutes les prairies de Maisons à Isigny.
Il Li; paysage enluuraiil les Fosses du Soucy est cliannant. Ses pâturages, hordes de beaux arbres, sont couverts de bestiaux ; du côté du sud, le terrain s'élève en pente douce et les l'iùturcs plantées, séparant les propriétés, lui donnent ras|»ccl d'une l'orct continue.
4 Du côté du nord, l'escarpement des Fosses est tout boisé. Si le sommet du coteau est moins verdoyant, si le mont Cauvin est nu, le mont d'Escures, couronné par un joli bois, domine le pays entier. La vallée de l'Âure inférieure n'est qu'une suite de belles et riches prairies, bien plantées, nourrissant les bestiaux magnifiques, source par excellence du célèbre beurre d'Isigny. »
Même après les aspects curieux de la côte, il faut voir les Fosses : on ne regrettera pas la petite promenade pédestre qu'elles nécessitent.
A propos de ce phénomène, M. Garnier nous a envoyé un nouveau et bien inlércssant renseignement. Voici sa note :
« Le 17 avril dernier (1883), j'ai revu les Fosses du Soucy en compagnie d'un ami. Depuis trois semaines, environ, la sécheresse était absolue, [lien de parlieulier ne signalait les Fosses Touineresse et Grippcsulais. Leurs eaux avaient, simplement, un niveau très bas; mais la Petite Fosse était entièrement à sec. Si bien à sec que nous avons pu, mon ami et moi, nous promener sur le terrain de vase consolidée qui en formait le fond.
« Nous sommes remontés, ainsi, dans le lit même du ruisseau qui porte, (l'ordinaire, les eaux à la Petite Fosse. Arrivés dans la Grande Fosse, nous l'avons trouvée également sèche. Son bras Nord ne contenait pas le moindre filet d'eau; mais, à i)cu près vers le milieu du bras Sud, nous avons retrouvé le ruisseau et contemplé cette Fosse sous un aspect des plus curieux, telle que jamais je ne l'avais vue. A cet endroit (au milieu du bras Sud), existe un trou de 40 centimètres de diamètre environ. Les eaux s'y engouffrent comme dans une bouche d'égoul. Ordinairement, la nappe de la rivière recouvre ce trou, elle surplus coule jusqu'à la Petite Fosse; mais, ce jour-là, il suffisait à recevoir toute Feau, et ce que j'y ai trouvé d'étrange, c'est qu'en cet endroit l'eau ne disparait pas par absorption, comme dans les autres Fosses, mais par un véritable englo^itissemcnt.
« J'ai pensé que ce détail nouveau intéresserait d'autant plus qu'il
modifie, un peu, les renseignements déjà donnés. Ce spectacle, d'ailleurs, doit être fort rare; je n'avais, pour ma part, jamais vu les Fosses ainsi à sec. Mais il est certain que, même au temps où elles sont pleines, une partie des eaux tombe dans le gouffre voilé sous la nappe de la rivière. »
,1 ' 'OTS?É?V-i^'**^l£>'~--jW-^«i I'
Baveux. — Vieille maison.
Baveux est une ville d'origine très antique. Elle avait une grande réputation parmi nos ancêtres. Les Gaulois et les Druides, disent les traditions, y possédaient un collège renommé.
La pauvre cité eut beaucoup à souffrir des invasions sans nombre
m: IMMvKItnLI': AL MO.NT SAINT- MICHEL
qui se succédùreiil pendant tant de siècles. Les Gaulois y lutlèrenl contre les Romains, d'abord; plus tard, contre les Francs, puis ceux-ci durent défendre le territoire contre les Normands, qui, enfin, restèrent maîtres du [lays. Ce ne l'ut [las encore fini pour Hayeux.
Baveux. — Réinblt du ri'v'no de Louis XIII daus la calliùdralc.
Après la conquùie de r.Vniilotenr, les rivalilés eommeneèreiif eiiln^ la couronne franeaise et la eoiironiie ani^Iaise. 11 n'est donc pas surprenant (pie, de laiit (le maux, une luine eomplèle fût la suite. On chercherait vainonieiil les vieilles Miur,:ille.s et la citadelle. Toulelnis, il reste assez d'autres
édifices de mérite pour que l'on ne regretle pas du tout ces spécimens de l'art de la guerre.
Beaucoup de maisons du quinzième siècle fixent d'abord l'attention. Il en est, parmi elles, que l'on contemple avec un véritable plaisir. Sous ce rapport, la rue Saint-Nicolas satisfait pleinement 'Sv.^^ les artistes. Elle renferme de nobles hôtels, tous du plus beau ''"^^'^ style et de la plus majestueuse apparence, entre autres l'hôtel de La Tour du Pin. Viennent ensuite, dans plusieurs autres "'■■x rues, la Maison du Gouverneur, le Manoir de la Caillerie, la Mat-
Armes ^^^^^ Soint-Manvicu et une grande maison en bois, toute brodée
de Bayeus. °
de magnifiques sculptures, de statues de saints, de corniches. Cette dernière habitation, si remarquable, se trouve rue Saint-Malo.
La cathédrale, magnifique monument historique, possède un chœur admirable dont, autrefois, une centaine de superbes stalles, en bois sculpté, rehaussaient l'harmonie.
Une partie de ce riche trésor lui a été enlevée, mais elle possède encore son magnifique retable, de l'époque de Louis XllI. Deux belles tours surmontent l'édilice, qui repose sur une très curieuse crypte bâtie, croit-on, au onzième siècle.
Il faut encore voir la superbe Salle du chapitre, sa mosaïque et les derniers débris du Trésor.
Dans l'église Saint-Kxupère, des travaux de réparation firent découvrir plusieurs tombeaux taillés, chacun au milieu d'un bloc de pierre. Ce sont des sarcophages en forme de cercueils.
Les voyageurs que l'architecture intéresse visitent la chapelle du séminaire, rangée, elle aussi, parmi les monuments historiques, la jolie tour de l'église Saint-Patrice, l'évêché....
Mais n'oublions pas que nous sommes venus à Bayeux pour admirer une œuvre universellement renommée, et qui, à son mérite, ajoute ce don précieux d'être unique au monde.
Il s'agit de la Tapisserie de la Reine Mathilde, travail extraordinaire, repi'oduisant, sur une toile de lin haute de cinquante centimètres et longue de soixante-dix mètres, l'histoire des guerres entre Bretons et Normands et la conquête de l'Angleterre, conquête due à l'époux de Mathilde, Guillaume, souverain de la Normandie.
Cette tapisserie est divisée en cinquante -cinq tableaux, dans lesquels
Il .\ ^< ' ' !'-• -'■
HAYKLIX. - I.A t;A IIIKI>I(.\LK.
DE DUNKERQUR AU MONT SUNT-Miriin, «<U
rovivonf toutes les pliases du gniud événement liistnii(|ue dont le résiill.il allait cliaiifjer la face de l'Europe. Rien n'y a été oublié. Kii conti-ni|ila[it atravail splendide, on vil, pendant quelques instants, de l'existence même des compagnons do (iuillaume'.
Chevaliers, écuyers, hommes d'armes, marins, |)ilotes, paysans, bourgeois sont là, devant nous, agissant, parlant, pour ainsi dire, et nous initiant à leurs mœurs, l/liistorien. le savant, le romancier, le marin, lesimple curieux, sont intéressés et voudraient bien que la tapisserie pût se déployer sur une ligne droite. L'aspect en serait plus saisissant encore.
On ne peut s'arraclier aux idées éveillées par la vue d'un monde oublié, renaissant si pleinement à nos yeux.
En léle de presque tous les |)anneaux, est inscrite une légende latine explicative.
L'artisie, ou les artistes, nnt pris soin de relater dans leur leuvre l'origine même de la conquête.
On assiste à la mort du roi Eddu.ud le Confesseur; à l'apparition d'une étoile qui, en Angleterre, coninn' aulrefois eu Orient, prédit à des marjrs les grands événements prochains; on voit Ilarold se disposant à repousser l'invasion des Normands....
Mais, où l'intérêt redouble, c'est devant les tableaux consacrés aux préparatifs de l'expédilion. Voici les bûcherons aballaiit les arbres destinés à la construction des navires; voici les charpentiers et les calfals, assemblant, jointoyant chaque pièce; les voiliers et les cordiers qui ajustent les engins de manœuvres.
Les embarcations, d'ailleurs, sont dignes de recevoir un souverain, sa cour et ses chevaliers. Leur proue, richement ornée, porte soit des chevaux marins, soit le dragon des farouches Iminmcx du .\ord, dont les descendants vont renouveler les exploits de leurs ancêtres.
Certainement, il ne faut pas chercher dans la célèbre tapisserie la régularité du dessin, l'exactilude de la perspective, la linesse d'exécution.
Les monuments y sont représentés avec de moindres pro|)ortions que les gens. Tel personnage, à tète minuscule, va coiffer un casque où il pourrait se |(erdre tout entier; les ligures d'animaux rappellent les naïfs ouvrages des s-abotiers de la forêt Noire — Le plaisir et l'inlérêt n'en subsistent pas moins; on n'en fait pas moins profit des renseignements ainsi conservés sur celte (''p()(|U(' liiiiilaine.
I. CoUe Inpisscrie csl noire seul documoiU sur les navires de colle époque dans la Manche.
Nous savons bien qu'une discussion fort érudite détruit la légende attribuant ce travail à Mathilde. Il a été plus ou moins prouvé que la tapisserie de lîayeux ne pouvait remonter au delà de la fin du treizième siècle. Tout cela est possible, mais les artistes qui la créèrent avaient bien gardé les traditions de l'époque de la conquête.
Ainsi, il était arrivé que plusieurs parties du travail, notamment ce qui concerne les navires, avaient été suspectées de fantaisie. Un événement imprévu a justifié cette œuvre de colossale patience.
Il y a quelques années au plus, on a découvert, enfoncée dans une crique norvégienne, une de ces barques familières aux Rois de mer, qui s'en servaient pour leurs expéditions, si funestes à notre pays, jusqu'à ce que la faiblesse du roi Charles III, le Simple, leur abandonnât la possession de la riche Neusirie, maintenant Normandie.
La barque trouvée ressemblait exactement aux barques représentées sur la tapisserie'.
Notre excursion à Bayeux rentrait donc bien dans le cadre que nous nous étions tracé. Nous sommes venus assister au départ de l'expédition navale, entreprise en vue de la conquête de l'Angleterre, et, grâce à la tapisserie merveilleuse, notre but a été pleinement atteint.
Cependant, nous serions inexcusables si nous quittions la ville sans donner un regard aux autres objets de mérite renfermés à la bibliothèque. Nous y trouvons le sceau de Lothaire I", roi de France et empereur d'Allemagne; le sceau de Guillaume le Conquérant, dont le nom revient constamment à la mémoire, lorsque l'on parcourt le vieux duché normand. On voit encore une cloche très curieuse : celle de l'église de Fontenailles, une des plus anciennes connues et portant la date authentique de 1202; enfin des bas-reliefs, des médailles fort belles, des antiquités de plusieurs époques.
Nous saluerons également d'un souvenir les grands hommes nés à Bayeux : Alain Ciiaiitier, le fameux poète (1386-1458), surnommé le Père de l'éloquence française; Jean Chartier, son frère, religieux de la célèbre abbaye de Saint-Denis, auquel on doit une Histoire de Chartes VU et la publication des Grandes Chroniques de France; le maréchal de France, duc de Coigny, qui remporta, en 1754, les victoires de Parme et de Cuastalla.