CHAPITRE XLVI
r,mNVILr,E. — AVRANCIIES. — I'O.NTOHSO\
Do iioiivoau, les sables recommencent à envahir le rivage. Ils vont ainsi, anpmeiilant lonjuurs en élendue, jiisqn'à l'immense estuaire de 250 kilomètres carres, désigne sous le nom de baie du Mont Saint-Michel .
Des pointes granitiques percent cette lourde enveloppe. L'une d'elles, située à rembouchure d'un petit cours d'eau : le Doscq, s'avance vers le nord de la baie.
Sous l'action incessante du flot, la base de cette presqu'île a fini par
GK.A>rvi uj,ï
S^^-r:Af^^^^Z-.: .,^M~
Plnn de firnnville pn 1693.
se creuser en grottes dont les parois, revelues de mousse marine, semblent laisser ruisseler une pluie de sang.
Le promontoire lui-même a dû subir de nombreux chocs et, sans doute, sa forme actuelle est l'œuvre de la mer. Il se développe en croissant, dont l'extrémité nord se hérisse des crêtes aiguës du Pwdtcr-Fourcini, et l'extromilé sud des roches dites le Corps-dc-Gurdc.
Cn fut sur ce cap, fortifié naturellement, que Grannon, soigneur nor-
mand, bâlit une chapelle, origine d'un hameau de pêcheurs, plus tard devenu cité.
Au treizième siècle, un seigneur de Granville est mentionné ; mais l'importance de la ville ne date que du milieu du quinzième siècle, où elle devint une place forte ardemment disputée pendant les guerres sans cesse renaissantes entre les Français et les Anglais.
l.es furlilications ont été reconstruites au
dix-huitième siècle et améliorées encore depuis.
Mais ce qui nous intéressera beaucoup plus, c'est
la prospérité continuellement ascendante du
commerce granvillais.
Prospérité due a la pêche et aux transactions maiitimes, lenaissance de la florissante
-tet:rjî^J^J^#i.
Eslise de Granville.
époque (1786) où l'on comptait, à Granville, plus de six mille mariiix, soumis aux devoirs de l'inscription.
La guerre civile, d'abord, puis les campagnes sans fin de Napoléon I" portèrent un terrible coup à la laborieuse ville. Mais elle a su vite reprendre son essor.
Granville ne cesse de concentrer ses elToils pour que la navigation trouve chez elle toutes les facilités possibles afin d'allirer le mouvement commerl'ial qui est une de ses grandes ressources.
DE ULNKEROLK DL' MOM SAINT-MICHEL 45)1
L'ciitive du chenal a été iviidiic plus commo<lc. le Iju'^siri à Ilot (leui conlcnir plus de ceril navires, n'inipurte quel en soit le loniiage : De graridcs (régales y recevraient asile. Un nouveau môle, c'esl-à-dire une jelée disposée de manière à assurer la sécurité de la rade, a été cunsiruit tout en granit; les quais ont été prolongés. En un mot, Granvillc estime, avec raison, qu'elle ne saurait trop faire pour assurer sa pros[iérité maritime. On se trouve, ici, en plein pays de |)èche. Les armements pour les
Paysanne des environs de GranTÏlIe.
bancs de morue de Terre-Neuve et d'Islande sont toujours très actifs, ainsi que les industries, conséquences, non seulement do cette pèche, mais de toutes les autres.
C'est un bien clianiKuit lalihviu que celui dont on pont jouir de la poinle du promontoire. Les navires cuiront et sortent pressés, les bateaux pécheurs forment de pclilcs flollillos; les paquebots, en relations quotidiennes avec Jersey et Guernesey, portent presque toujours de nombreux voyageurs; les canots de plaisance bercent douconient sur les vagues
des passagers souvent inlimidés de leur propre audace. — et, formant cadre au panorama, — l'imposante baie du mont Saint-Michel se déploie, large, sereine, ficre du splendide édifice qui lui a donné son nom.
Les heures semblent trop courtes; on revient avec un empressement toujours nouveau à cette place d'où l'œil se repose, enchanté, sur mille objets pleins d'intérêt.
Après une telle promenade, l'intérieur de la cité, divisée en ville haute, close de murailles, et en ville basse, blottie autour du port, semble triste
Les vieilles maisons, en granit noirci par l'air 'et le vent chargés d'exhalaisons marines, présentent leurs façades sombres, comme rébarbatives. Mais, à travers les rues tortueuses et rocailleuses, circule une aimable population. Les femmes, surtout, se distinguent par leur beauté au type méridional. Quelques savants, M. de Quatrefages, en tète, les regardent comme filles d'une colonie basque, établie à Granville au moyen âge.
M. Baude, d'accord en cela avec les traditions, les fait descendre de Siciliennes, devenues compagnes des soldats des sires de Ilauteville.
N'miporte leur origine, elles contribuent à donner un cachet à part aux promenades dans Granville qui, sans cette division, sembleraient singulièrement fatigantes.
Les ILES Chausey gisent en face du port, à environ douze kilomètres. Elles ne donnent que du granit, très beau à la vérité, et de prodigieuses quantités de lapins. C'est à se demander comment la gent rongeuse peut pulluler ainsi au milieu d'entassements énormes de rochers nus, arides... la mer, sans doute, pourvoit à la difficulté.
En continuant à suivre le rivage, on trouve un petit cours d'eau : la Sée, qui, en compagnie de la Sé/iine. vient former un golfe minuscule dans le grand golfe renfermé entre la pointe de Cancale et celle de Granville.
La Sée serpente à travers des marais et des grèves constamment fouillées par les infiltrations d'eaux douces et salées. Les plages mouvantes commencent ; il devient nécessaire de ne point courir la cote sans guide exercé.
Mais on ne ferait guère attention à l'iiunible lleuve, s'il n'avait l'honneur de porter sur sa rive gauche l'une des plus cliarmantes petites villes que l'on puisse désirer visiter.
DE liINKKIlQl'K AU MuNT SAINT MICUKI, 493
AvnAM MES s't'ly^'C cii aiii|)liillir'àire sur une colline élevée, qui la plare comme en sentinelle au cenlre d'un vaste Inuizdn.
Klli; l'ut la capilale des Aliriiicnlid, vaillante |ieu|tladc f,Mnl(iise qui voulut irsistcr à d'-sai', ni.iis dut ^.ulur la VL'ugeance du ciuiquiMant. tn raison de sa situation, excellente pour une place de guerre, un préfet de légion y résida.
Avranclies fut érigée en évéclié dés les premières années du sixième siècle, en laveur de saint Léonicien. Plusieurs de ses prélats ont eu un rôle historique : saint Nepos, saint Sever, saint Aubert, ce dernier a l'ondé l'abbaye du Mont Saint-Michel.
Charlemagne résolut de préserver la ville des incursions des Normands; mais ses successeurs négligèrent d'imiter un si utile exemple et Avranches fut ravagée plusieurs fois.
Avec le reste de la Neustrie, elle passa sous la domination du dut* Guillaume Longue-Epée, qui lui donna le rang de Comté.
Les cluoniciues attribuent à l'un de ses comtes, Hugues, dit le Loup, la véritable fondation des sociétés littéraires et scienliliquos, gloire future d'Avranclics.
Ainsi que les autres cités normandes, elle fut, tour à tour, prise, reprise, détruite et relevée de ses ruines. Enlevée, en 1205, à Jean Sans- Terre, roi d'Angleterre, elle fut rasée. Saint Louis la rebâtit et entreprit de la fortifier de nouveau. Eulin, en 1450, elle fut réunie à la patrie française.
Ces diverses péripéties ont enlevé à Avranches les monuments qui l'enrichissaient. De sa vieille cathédrale, il ne reste qu'une pierre, mais la valeur historique de ce débris est grande. Henri II, roi d'Angleterre, y appuya ses genoux, quand, en HT'i, il se prosterna devant les légats du l)apc, tout prêt à subir la fustigation, en réparation du mouitre de Thomas Uecket, archevêque de Canlorbéry. Il faut lire dans Augustin Thierry le récit de cette scène entière. Une inscription en rapporte le souvenir.
Mais si Avranches n'a plus de monuments, elle a gardé son admirable position, son aspect souriant, gai, heureux.
Quelques débris de ses vieux remparts apparaissent, çà et là, sans parvenir à l'assombrir. Hs deviennent, au contraire, un attrait de plus.
Un ne se faliguc |i(iinl do iiarcoiiiir la ville. Presque toutes ses
49i LE LITTORAL DE LA FRANCE
places sont remarquables. Sur celle dite : d'Es oudeville on trouve les ruines intéressantes d'un antique cliâtcau-fort. De la place Daniel-IIuet, ainsi nommée en l'honneur du savant évèque qui, pendant dix ans, fut ia gloire d'Avranches, on contemple la baie du Mont Saint-Michel tout entière.
Par un beau jour de soleil, c'est un spectacle éblouissant. Par un jour de tempête, le tableau devient plus saisissant encore; les nuages plombés, la mer bondissante, les sables bouleversés, semblent vouloir s'acharner sur le roc qui, depuis onze siècles, porte la merveilleuse abbaye fondée par saint Aubert, et la portera, il faut l'espérer, pendant de longs siècles encore.
Difficilement, on s'arrache à cette vue; mais, chose qu'il serait injuste d'oublier, on prend intérêt à parcourir les jolis boulevards, plantés de tilleuls, entourant Avranches d'une verte et agréable couronne. On reste longtemps, bien longtemps, dans les allées du Jardin botanique, admirable site plein de poésie.
La Bibliothèque et ses manuscrits, précieuses épaves, pour la plupart, de l'abbaye du Mont Saint-Michel, exigerait des stations répétées, si l'on voulait feuilleter ses principaux trésors.
Enfin, on va plus d'une fois revoir la Nafrée, promenade dont beaucoup de grandes villes s'enorgueilliraient avec raison.
Et, pour enrichir par un souvenir sans rival possible le long voyage qui nous a amenés ici, nous prenons la route de la grève fertile en naufrages : la grève du Mont Saint-Michel au péril de la merl
Cependant, nous n'y arriverons pas sans faire un détour, car notre itinéraire s'arrête à la frontière Bretonne et Pontokson est encore ville normande.
Mais, le moyen, en quittant Tabbaye du Mont, de prendre intérêt à la petite cité? Elle mérite, néanmoins, de ne point être oubliée, c'est pourquoi nous nous y rendrons d'abord.
PoMORSoN a une origine très ancienne et joua longtemps, au moyen âge, un rôle important.
Cette petite ville est bâtie à l'embouchure du Couësnon, fleuve insi-
DF ni'NKF.RtiUR AU MONT SAIN'T-MICIIF.L 4λS
gnifiant, quant à l'étendue Je son cours, atlei<,'tianl environ soixante kilomètres; mais ce mince cours d'eau a vu, plus d'une fois, la fortune d'un ftays se décider sur ses bords.
Il limite, ici, la frontière bretonne, et un vieux proverbe accusi- le Couësnon d'avoir fait trop belle la part de la Normandie.
On jour Coésnon, En sa folie, A mis le Mont En Normandie.
Fcul-ôlre ce proverbe a-t-il raison. Le petit fleuve qui vient se perdre dans les sables de la baie du Mont Saint-Micliel, a eu, jusque de nos jours, une renommée bien justiliée de caprice. Tantôt il était un faible ruisseau, tantôt un torrent coulant entre des rives mobiles qu'il refoulait ou acceptait, |Mrfois, d'un jour à l'aulre. Les vieilles chroniques sont remplies de détails à ce sujet, et, maintes fois, ce fut le prétexte de querelles entre les ducs normands et les ducs bretons.
.\uj(iiiiil'lnii, le (ioiu'-iioii a été endigué et son cours régularisé, il
ne pourrait |ihis favoriser un déjiartemeMt au grinid dommage de l'autre
en admettant (ju'il l'ait jamais l'ail.
Le premier château-fort construit à l'ontorson date du règne de Robert, père de (luillaume le Conquérant; le duc voulait se garder du côté de la bretajjne.
Cette forteresse fut rebâtie en IIÔ5 et en 1171; elle passa, plus tard, sous le commandement de du Clesclin, que Charles V avait voulu récompenser de ses services. Le roi opposait ainsi un fort boulevard aux incursions anglaises.
Quatre faits historiques se dégagent des annales de la ville.
Bertrand du Guescliii et Olivier de Clisson se donnèrent, un jour, rendez-vous sur le pont de la petite cité. Ils voulaient se jurer solennellement une eoufraternilé d'armes que tous deux désiraient et qu'ils tinrent fidèlement. On sait tpi'après la mort du connétable, ce fut son ami Clisson (pie le roi appela à le k iiiplaeer.
Le secoiul fait garde la mémoire de l'héroïsme de Julienne du Cuesclin, sœur de l'imiimrlel guerrier.
Une nuit, les Anglais, sachant (pie leur ennemi était absent de Pontorson, vini'ent assiéger le château, s'en liant, pour réussir, à des intelligences qu'ils avaient su se ménager dans la place.
Par bonheur, .Inlit'iiiu' williiit. Iiilrcpide, elle ne se contenta pas de
49fi LF LITTORIAL DE LA FRANCE
donner l"alarme, mais renversa, de ses propres mains, les échelles des
assaillants, qui furent repoussés.
Plus tard, Pontorson devient une des places fortes du calvinisme; les fameux Montgommery la gouvernèrent (1;.
Puis, en 1636, les bandes populaires, dites Nii-pieds, l'envahirent. La révolte qui. de Bayeux. avait gagné le Colentin et l'Avranchin entiers, expira ici, mais non avant de s'être livrée à des excès qui amenèrent d'affreuses représailles.
Un siècle après, un violent incendie détruisait Pontorson presque en entier.
De nos jours, la petite cité s'occupe de tirer le meilleur parti possible de sa situation et s'enorgueillit, à juste titre, de son église, la plus intéressante, peut-être, de tout le pays d'Avranches. Elle possède, entre autres choses curieuses, des sculptures sur pierre d'une exécution à la fois très naïve et très gracieuse, malheureusement ces sculptures ont été mutilées au temps des guerres de religion, toutes les statuettes ont la lêfe enlevée, moins 13 qui représentent Jésus-Christ et les apôtres.
Voisine de Pontorson, se trouve une vieille chàlellenie dont le titre, francisé, est devenu l'un des noms les plus illustres de notre histoire, car de Guarplic, Glesquin, Ghiquhi, ainsi que de plusieurs autres variantes, a été formé le nom de Du Glesclin ! . . .
I. Il va encore a l'oiilorson trois maisons ayant npparlenu aux MoT)l;;oiniiiery et parfailemeiit conservées. L'une esl aujourd'hui nn liôli'i. les autres des habilalions parliculières.
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.\vn\NXHF.5. — Hôtel de ville.
CIIAlMTKi: \IAII
lE MONT SAINT-MICHEL
Après les grands aspocls des côtes rocheuses, rien n'est comparable aux lignes fuyantes et désulées des sables de la baie du Mont Saint-Michel; rien n'est mieux fait pour pénétrer l'esprit de la vérité des révolutions physiques, si souvent démoiilrées par la science, et qu'un désir inassouvi de calme paisible |)orte à mettre en doute.
Chaque pas, ici, produit une surprise nouvelle.
Le reflux vient d'emporter aux bornes d'un horizon lointain les vagues menaçantes.
I;a grève s'abaisse, toute fatiguée encore de la pression de la mer; mais le .Mont, mais Tombelaiiie, mais les promontoires de Cancale, de Granville, la colline d'.Vvranches savent résister aux secousses des lames obstinées.
Sur toute l'étendue de l'estuaire, une couleur blanche, cendrée répand sa note attristante; mais les contours des rivages s'accusent par les nuances vivaces de leur riche verdure.
Une sensation d'impuissance absolue contre la force fougueu.se qui a frayé ce lit démesuré pi'iiètre le cœur et l'esprit; mais lu radieuse symphonie des llèthes de l'abbaye couronnant le Mont prouve à l'àme qu'elle n'a pas perdu tout ascendant sur la matière, que, partout, elle vaincra encore, si elle s'appuie sur une volonté vraie, sur un labeur incessant.
ha toile animée change son décor.
i,e thix, impalieiil. arrive par bonds emportés. Il refoule devant lui les |i,iiiMes [lelils ruisseaux (|iii, ;i maiée basse, se jouent sur le salde. Il
oW LE LITTORAL DE LA FRANCE
arrive, non point brillant et clair, mais saturé des débris du sol mobile que son approcbe a bouleversé. Un bruit menaçant le précède....
Involontairement, on se souvient des vers écrits par Brizeux, pendant son voyage à cette pointe extrême de la Cornouailles qui regarde l'ile de Sein :
« .... L'effroi de l'Aimorique, »
et en vue de la Baie des Trépassés dont le
<i .... Sable pâle est fait des ossements broyés, i; Et le bruit de ses bords est le cri des noyés! >
Ce sonvenir se présente d'autant plus net à la pensée que, malgré le sceptici.snie de certains savants, peut-être bien prompts dans leurs affirmations, les traditions locales sont unanimes à garder la mémoire do drames effrayants accomplis au milieu des grèves.
Le sable, presque blanc ou gris, est fin, doux, onctueux au toucher. Le voyageur imprudent ne s'aperçoit pas de la facilité avec laquelle il cède sous son pied et se désagrège au contact de l'eau.
Seulement, peu à peu, la marche devient fatigante, et, quand on vent reculer, il n'est plus temps!,...
On appelle enlisement ce genre de mort trop souvent renouvelé parmi les tangues ou sables, qui cachent des gouffres insondables, puisque, disent les légendes, des navires y auraient disparu entièrement, de la carène à la pointe des mâts....
La baie du Mont Sainl-iMichcl, c'est Protée variant sa physionomie sous l'empire de son caprice.
Parfois, l'action de la lumière se combinant avec l'action de l'humidité, le désert sablonneux, imprégné de sel, devient le théâtre des phénomènes les plus curieux de mirage.
Collines, arbres, rivières, barques paraissent se décupler; des monuments aériens font étinceler leurs coupoles dorées, puis, subitement, croulent au plus léger choc.
Parfois, encore, d'épais brouillards meuvent leurs flocons sombres dans un lent tourbillonnement où s'effacent rivages, sables, filets d'eau, Ilots écumeux.... Ils ensevelissent tout, sauf le sommet du Mont qui, pareil à un majestueux navire, plonge sa base dans la masse livide et va, de sa
PE DL'NKERQIK Al' MuNT SAINT-MICIIEI. ?i01
cime la pins niguë, chercher rrchilant rayon de soleil voilé par la hrumei....
Les marées, sur celle nappe friable, alteignent une ainplilnde (irmi*surée. On y a f.onstalé, dit M. Elisée Reclus, « une élévalion verlicalo de 15 niclres. Cette iiaulcur du (lot n'est dépassée, dans le monde enlicr, que par follo des courants de marée qui pénétrent dans la baie de la Severn, en Angleterre, cl dans la baie de l'undy 'Anirriiiiio) cniri' la Noiivclle-Écossc et le Nouveau-Brunswick. »
Cette élévation est due aux obstacles rencontrés par les vagues qui, successivement, depuis la pointe de la Ilague jusqu'à la côte bretonne, se déchirent contre les pointes granitiques du rivage du Cotentin, des récifs de l'arcliipel anglais et, trouvant enfin un libre passage, s'y engouffrent avec furie.
Souvent, on a comparé le mugissement de la marée montante au bruit
MuS'T
Lu Mujil baiiit-Miclicl cm IU'Jô.
des chariots d'une nombreuse arlilleiie défilant au galop. C'est moins el plus (|ue cela, le bruit ne ressemble à aucun autre : Voix troublante, elle emplit l'espace, éveillant un écho, là mémo où nul écho ne semblait IHtuvoir retenti ri...
Ici, mieux encore que sur le littoral déjà parcouru, ou comprend la portée des patientes observations tendant à prouver l'envahissement continu de la mor.
Certes, nous sommes loin de ceux qui, sans grand cllort. acceptent les croyances ])o]iulairos; mais nous nous rangeons parmi ceux qui cherchent lo grain de vérité enfoui sous les exagérations de l'ignorance.
Rien de facile comme d'appeler fabuleuses les traditions qui gardent le souvenir de villes nombreuses disparues; rien de plus ardu que d'en (li'iiKHitrer la fausseté.... Et voici des faits tout récents, venant prouver
à qucf point riiistoire de demain peut être la fidèle copie des légendes d'autrefois...
Après M. Chèvrenionl. un savant consciencieux, M. Quenault, pousse le cri d'alarme.
« Celte année, écrivait-il en 1882, deux grandes marées, celles de mars et d'août, poussées par une lempète, ont augmenté le domaine de la mer aux dépens de notre rivage (la côte voisine de Coutances) d'une largeur d'environ dix mètres. Depuis vingt ans, la mer n'avait pas été aussi haute; les dunes sont coupées à pic dans toutes les communes du littoral.
\ „,,,i''iii'iii!
Le Mont Saint-Michel et la fontaine Saint-Âubcrt.
La mer a été terrible dans la dernière marée; elle a disloqué complètement une chaussée. »
Il y a donc près de trente ans que M. Quenault poursuit ses investigations, et chaque étude nouvelle lui donne raison.
Comment les parties friables d'un terrain pourraient-elles subir, sans se désagréger, la morsure acharnée des flots ? Le granit lui-même s'y efïrite.
Passons à travers le dédale de l'archipel normand, voyons les courants se replier en serpents agiles autour de chaque ilôt.
Recueillons les souvenirs des vieillards : plus d'un a vu le temps où la mer élail moins proche du rivage.
bV. ItUNKERQL'R AI' MONT SAINT MICIH.I. 503
Franchissons le canal si justenienl appelé, à cause de ses liangers. Passayi; de la Dmntle; il sépare Guernesey de Jersey. Nolons les noms, comparons l'hisloire. les litres anglais, à l'iiisloire. aux titres français *l rendons-nous à l'évidence.
Oui, sous les flots, des pays entiers ont disparu, et ce sont leurs débris qui rendent fertilisants les sables, pareils à des cendres deux fois brûlées, dont la surface occupe les 250 kilomètres carrés de la baie du Mont Saint-Michel'.
Nous ne pouvons donc compter, pour échapper aux catastrophes
"mn
le Miiiil S;iliil-Mii'lit'l. l'uie côtù Nord.
prévues par la science, que sur la solidité du granit loiiiiaiil i;i iiiaj.'mv partie de nos rivages du nord-ouest.
1. M. l'égut-Oyi.-r, Uaiis un travail exlrôiiii'ineiit reinaiiiiiable aur les ilcs lie la Manche, écrit
« Durant le sepliO-nio sit'-cle de notre ère, une succession anormale de violentes tempêtes avait élargi les clétroils, roii^é les côles, creusé les goll'es, délité les terres, lorsqu'en 709 les grandes marées d'éqiiinoxe, accrues par des tempêtes d'ouest formidables, séparèrent Jersey du continent. Ainsi furent engloutis, avec leurs habitants, les villages, les couvents, les hameaux, une ville peut-être, et la lorêt du Scissiacum. L'immense plaine disparut sous les (lots de l'Océan, (pii creusa la baie de Saint- Michel. Les Minquiers, les licrebous. les Beuftins, Taler-Nosler et quelques rochers surnagèrent au milieu des bancs et des bas-fonds, connue pour constater le désastre; dès lors, l'archipel des lies de la Manche était formé. »
Et un autre écrivain, M. Canivet, ajoute :
c( Guernesey avait été détachée auparavant, probablement à l'époque du bouleversement qui avait isolé la Grande-liretagne du continent, on même t.-inps que Serk, llerni, les Casuuets et Anrigny, quoique celle-ci soit, de beaucoup, la plus voisine de nos cotes. Voilà les faits aujourJ'Iiui
oOi LE LITTORAL DE LA FRANCE
Mais il ne faut pas, non plus, oublier que les phénomènes naturels ont, tour à tour, des périodes de progression et d'arrêt. Si la mer envahit certaines plages, elle se retire de quelques autres.
A la science moderne de pénétrer les lois qui régissent ces oscillations, ces dépressions. Quand elles seront bien connues, le génie humain pourra leur poser des bornes.... sauf à les voir renverser par la volonté devant qui tout s'incline: celle de Dieu.
Les difficultés qui, jadis, rendaient sérieux un voyage au Mont Saint- Michel ont disparu. Une digue a été construite, elle permet d'accéder en tout temps au pied de l'antique forteresse, et le village de Moidrey, point terminal de ce travail, en a acquis une certaine importance.
Mais des réclamations se sont élevées, on craint que la mer batte, maintenant, avec trop de violence les vieilles murailles d'enceinte. C'est peut-être une crainte vaine. En tout cas que l'on se rassure : un semblable monument est un trésor inestimable sur lequel on veille sans cesse.
Le roc servant de base au vieux monastère émerge des sables sur une superficie de neuf cents mètres et s'élève à une hauteur de quarante-cinq mètres; son escarpement est considérable.
Malgré ces difficultés ou, plutôt, ces obstacles, en apparence insurmontables, un petit bourg a couvert les flancs du rocher et, depuis le tiers environ de sa hauteur jusqu'au sommet, de magnifiques constructions se sont dressées, nobles, imposantes, bravant l'action du temps et des éléments'.
L'origine de l'abbaye remonte à l'année 709. Saint Anbert, évêque d'Avranches, en fut le fondateur.
Dom Jean Huynes, religieux du Mont, écrit, dans son Histoire générale du monastère, que saint Aubert, ayant reçu, en songe, de l'archange saint Michel, l'ordre de bâtir une chapelle sur le Muxt de Tombe', il obéit et fit construire :
î Non point superbement ou avec beaucoup d'artifice, mais simple-
constatés avec une précision parfaite. Quant à Jersey, l'évêque saint Germain d'Auxerre s'y rendait à pied sec, au comraenceme[it du cinquième siècle, t-t réclamait tout au plus une planche pour francliii un ruisseau ou les passages peu siirs de quelques marécages. »
Oui, dirons-nous, à notre tour, ces faits sont certains. L'archipel normand est formé de terres arrachées a la patrie française. La mer, qui les sépara du Cotentin, les respeclera-1-elle toujours'
i. L'élévation totale du roc et de l'abbaye est de 122 mètres.
2. Ce mot, disent de savants auteurs, viendrait de Tumba ou plutôt de Tumiilus, signifiant lieu élevé... Le rocher voisin du Mont Saint-Michel a conservé ce nom, il s'appelle encore : Tombelaine
m: iiiNKKitiirR ai' munt >^aint mitiikl
nient on liiiiiK' (le grolle, cupuble de contenir cent |iei'.sonne., désirant qn'i;lle IVil semblable à celle que le glorieux saint Michel avait lui-mênie creusée dans le roc du mont Ganjan*, et nous voulant montrer, par là, (jue ce n'est point tant aux temples extérieurs que l)ieu n-ipiicrt de la somptuosité et magnificence comme en nos (Meurs... »
ftouze clercs ou cliandincs lurent établis dans un couvent fondé en même leni|is (|ue la cliapelle.
La renomnii'i' ne larda guère à s'emparer et du récit ihi songe mystérieux et de l'acciiMipli^'-emcnt des ordres re(;ns |)ar le saint évèijue.
Rcinpni'ls du Muni .Sainl-MiclieL
N'y avail-il pas un véiil.il.le sujet d'émerveillement dans la r;'(ii(li!o avec la(|uelle se développait la prospérité de la pieuse colonie établie sur un roc sauvage, dont la situation faisait appeler le monastère : Saint-Michel lin péril de la mer?
« Non, pourtant, écrit dom Jean lluynes, que la mer périsse autour; mais d'aulanl (jue, par son flux et son rellux, cffa(;aut, sur la grève, les chemins par lesquels on y arrive, elle les rend périlleux à ceux qui n'ont coutume d'y venir. »
I. Mont situé dans la Pouillo (royaume do .Naplos), colùbre par la .wiuK tradition d'uno apiiaiillLij de l'archange saint Miclicl.
sue LE LITTORAL DE LA FRANCE
Ainsi le savant religieux parle, en témoin oculaire, des dangers de la grève, dangers bien réels, puisqu'ils ont provoqué le surnom donné à l'abbaye.
Ce fut vers la fin du neuvième siècle que les pentes du Mont commencèrent à se couvrir d'habitations.
Tout l'Avranchin venait de subir une terrible invasion normande et des familles entières fuyaient devant les envahisseurs. Elles vinrent chercher un refuge sous les murs de l'abbaye. La petite ville, ou plutôt le bourg du Mont, se trouva fondé.
Il ne saurait entrer dans notre plan de refaire l'histoire de ce lieu célèbre. Trop de fois elle a été entreprise et brillamment conduite, nous ne voulons donc que rappeler les faits principaux ayant marqué au milieu des mille autres événements composant ses annales. Mais, après cette très rapide excursion à travers le passé, nous prierons un guide nouveau de nous apprendre la vérité sur les dates conservées par les constructions de l'abbaye.
L'Europe entière s'occupa presque tout de suite de l'œuvre de saint Auberl cl, bientôt, les ducs de Normandie, les rois d'Angleterre, les rois de France s'intéressèrent à sa prospérité. Le duc Richard 11 y voulut célébrer ses noces avec Judith, sœur de Geoffroy 1", duc de Bretagne. Elle serait longue la liste des illustres bicniaiteurs et visiteurs du Mont Saint-Michel.
A diverses reprises, lors des guerres si fréquentes au moyen âge, l'abbaye fut menacée.... En 1158, le danger ne put être écarté. Les habitants d'Avranches incendièrent les bâtiments conventuels et la ville.
Par un bonheur extraordinaire, l'église, qui venait d'être achevée, ne fut pas atteinte.
Un autre incendie, allumé par Guy de ïhouars, qui n'avait j)u s'emparer du Mont, dévora tout, sauf encore l'église.
Philippe-Auguste releva l'abbaye de ses ruines et songea à lui donner une défense efficace en élevant un château fort sur un rocher appelé : Tosi- BELAïKE, situé à 3 kilomètres au nord du Mont.
Saint Louis continua l'œuvre de son aïeul et étendit les fortifications.
De niènie, l'Iiilip|ie le Bel réparu les ravages produits, en raïuiée 1500,
DK lUNKKKnri: Al' MO.M SAINT MICIIRL
par 1,1 f(ju(lrc (jiii, plus d'iiiif fois, devait recommencer son œuvre tlostruetive.
Après Azimoiiil, les Anglais os'>ay(M'oiit de s'emparer d'une sitnalioii qui leur aurait rAv l'oit avantageuse.
rendant vingt-six aniu'-es, de 142." à 1449, le polit bourg du Mont subit de nombreux assauts. L'un des premiers eut lieu en 1425, et éclioua contre la valeur du gouverneur militaire : Louis d'Estoitevuxe qui, aidé par cent vl^GT gentilshommes, seulement, eut la gloire de repousser l'ennemi.
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Armes du Mnnt Snint-MichpI. — Entrée condiiirant A l'éplise.
De nos jours, on peut voir encore deux des canons abandonnés p.ir les assaillants. Ils lurent appelé^ les Micheletles. L'un de ces canons reste chargé d'un énorme boulet en pierre.
Le roi Charles VII félicita vivement les vaillants défenseurs et voulut instituer un ordre qui rappelai ce fait d'armes; mais, pour une cause quelconque, ce projet ne put se réaliser : Louis XI le reprit.
Il est intéressant de lire le début des lettres patentes données par le roi à colle occasion.
.■•>(is LE I. rn on AL de la fcance
« Nous, à la gloire et louange de Dieu, noslre Créateur tout-puissant, et révérence de la glorieuse Vierge Marie et à l'honneur et révérence de Monseigneur Sainct Michel, premier Chevalier, qui, pour la querelle de Dieu, victorieusement batailla contre l'ancien ennemi de l'humain lignaige et le trébucha du ciel, et qui son lieu el oratoire, appelé le Mont-Sainct- Michel, a toujours seurement gardé, préservé et deffendu sans estre subjugué, ny mis es mains des anciens ennemis de noslre royaume; et en fin que tous bons, hauUs et noliles couraiges soient excitez et plus esmeus à toutes vertueuses œuvres, le jiremier jour d'aoust mil-quatre-cent-soixanteneuf, en nostre château d'Amboise, avons constitué, créé, ordonné et, par ces présentes, créons, constituons et ordonnons un Ordre de fraternité ou amiable compagnie de certain nombre de chevaliers, jusqu'à trentesix, lequel nous voulons être nommé I'Ordre de S.m.xct-Miciiei, sous la forme ci-après descrite. »
Le politique Louis XI n'agissait jamais sans avoir mûrement pesé les conséquences de ses moindres actes. Il pouvait, certes, se sentir pressé d'une tendre dévotion envers le glorieux archange; mais, également, il voyait tout le proht à tirer des statuts, en apparence inoffensifs, de l'ordre nouveau, et il espérait bien y enchaîner quelques-uns des grands vassaux, trop puissants pour le libre exercice du pouvoir royal.
Le premier des chevaliers inscrits, par Louis, sur la liste, fut son frère Charles, l'infortuné duc de Guyenne.
La cérémonie d'installation eut lieu en grande pompe dans l'église de l'abbaye. Le collier de l'ordre se composait d'un ruban d'or, chargé de coquilles, soutenant l'image de saint Michel et portant, brodée, la célèbre devise : Immensi Tremor Occani.
« L'habit des chevaliers, relate Dom Huynes, estait un manteau de toile d'argent et, à certaines circonstances, de damas blanc, long jusqu'à terre, bordé de coquilles semées en lacqs et la bordure fourrée d'ermines; le chaperon de velours cramoisy à longues cornettes, et celui du chef de l'Ordre estait d'escarlatte brune raorée. Leur serment estait de garder, soustenir et deffendre de tout leur pouvoir les haufesses et droicts de la couronne et Majesté Royale et l'authorité du souverain de l'Ordre et de ses successeurs souverains »
Iir liINKKI'.OI r. Al' MONT SAINT-MICIIIt, 50-.»
C'rl.iit l;i i|ii<' I.Diiis alli'iidait les nouveaux chevaliers; mais peu diî ceux (jii'il eût vciuiu ciicdiivcnir se laissèrent prendre au [)iège.
L'ordre rie .Saiiit-MiclK.'l n'en brilla pas moins, d'abcnri, d'un assez vif éclat, parliculièreinent sons François I". En 1578, Henri 111 lui adjoignit l'ordre du Saint-Kspril; mais les statuts ne l;udi''rent pas à élre méconnus, quoif|ue la disparition effective de l'oidn- n'ait eu lieu qu'en 1830, après une courte période de renouveau sous la Restauration.
E.'i 1660, le gouverneur du Mont rasa les fortilications et le rrieuré élevùs sur ie rocher voisin de l'alihave.
Eiitiée inlérieuro rlii Moril Sainl-Mii-licI.
Sons Louis XV, on lit de celle-ci une prison d'État! Dans les premières aimées, et jusque vers le milieu de notre siècle, on continua à donner à ce nioniinienl unique la triste destination de prison.
Mais le zèle de l'évè(|ue de Coulances changea, enliu, la face des choses et, inaintenant, la Commission des monuments historiques s'occupe de rendre à la vieille abbaye le cachet superbe que des nuitilalinns et une incurie déplorable avaient si gravement compromis.
Ue tous les ouvrages concernant le Mont Saint-Miciiol que nous avon
■■iUl LE LITTORAL DE LA FRANCE
consultés, le plus méthodique et l'un des plus savants, quoique l'intérêt de la narration reste entier, est celui de M. Edouard Corroyer, architecte du gouvernement.
Son livre, trop modestement appelé : Description de l'abbaye du Mont Saint-Michel, a été écrit sur un plan nouveau. La préface contient ces lignes très vraies et qui visent une foule d'erreui's commises dans nombre de travaux précédents :
« L'architecture a ici une importance considérable. L'histoire du Mont Saint -Michel est écrite sur les murs de son abbaye et de ses remparts; toutes les grandes époques de son existence sont marquées par des édi fices superbes, documents parlants, pour ainsi dire, qu'il suffit d'interroger pour qu'ils répondent péremptoirement et affirment leurs origines. »
La tâche si délicate une fois entreprise, M. Corroyer l'a menée à bien avec une sûreté rare de critique approfondie. 11 serait impossible de trouver une meilleure autorité pour assigner une date à chaque partie de ces constructions dont l'ensemble domine de près de cent mètres le niveau de la mer, suite de chefs-d'œuvre qui conduisent le visiteur d'émerveillement en émerveillement jusqu'à l'enthousiasme sans limites.
L'abbaye primitive n'était pas fortifiée. Non seulement le rocher qui la supportait est inaccessible au nord et à l'ouest, mais la mer présentait une défense assez redoutable pour un asile voué entièrement à la prière.
Les incursions normandes ayant provoqué l'établissement d'une petite population sur cet étroit espace, il fallut songer à lui donner une plus réelle sécurité, en même temps qu'il était nécessaire de mettre les trésors de l'église à l'abri d'un audacieux coup de main.
Les modestes clôtures primitives cédèrent la place à de solides remparts, qui enveloppèrent tous les endroits accessibles; ceinture protectrice opposée, à la fois, aux terribles marées d'équinoxe et aux bandes de partisans de toutes nationalités, pillards impitoyables, effroi du pays entier. Elle subsiste encore, mais aucune de ses parties ne remonte au delà de la seconde moitié du treizième siècle, et de grands travaux seront, pendant longtemps, indispensables pour assurer leur conservation.
La Tour du Nord est la plus ancienne de toutes et la Tour de r Arcade est la seule qui soit arrivée jusqu'à nos jours dans sa forme primitive.
Il faut lire ce que dit M. Corroyer de l'état (ralumdon où périssait le
1)1-: DINKHMIQL'E AL MONT SAI\T-MIi:IIF:I,
nolilo t'ililicf Iniit ciiliti, ihuiikI, eiiliii!! la Coimiiisbiuii «les monuments historiques a pu en eiili('|)reiulre la restauration.
l'aitout, les traces ignominieuses de l'étrange desliiiatiuti qui lui avait été assignée piouvaient l'urgence du secours.
La |M'lil(' ville du .Muni est enliéirincnt riMiri'iinée dans l'enceinti' fortifiée. On y pénètre par une porte ouvrant sur l'iinicpie rue qui la compose, rue suivant les courbes du liane de la colline et venant aboutir, par des suites de degrés à paliers, devant l'entrée de l'abbaye.
Uuc au Mont ï'UiiilMijIicl.
Aucune dos lialiitalimis, au iioiiilin' d'une soixanlaiiic, ne présiMite un réel iulérèl, qii(ii(|ue leur ^ruiipcMii'iit et los ilinV'ieni'cs de niveau du sol produisent des elTets imprévus de pittoresque.
Mais on ne peut niani|uer d'aller voir les débris de la demeure que fil construire llngueseliu pour sa première fcuiuie, Tipliaiue llaLiuenel. ils sf; réduisent à un portail à trois arcades qui lireal leur iui|iortanfe de la mémoire glorieuse du grand connétable.
Une seconde enceinte couvrait les approches de l'abbaye. Son entrée, placée à l'ouest, est appelée Purlc de la \ illc ou du ll'il . Uolicit Jcdivet, alibé
.•■,1-i LE LITTOr.Af, liE LA IP.ANCE
du Mont, réleva dans les premières années du quinzième siècle en môme temps que la majeure partie des défenses nouvelles de la ville.
Cette belle porte franchie, on éprouve un instant de perplexité. Tant de sujets sollicitent l'attention! Mais le choix ne saurait être douteux. Pèlerins, artistes ou simples voyageurs se dirigent vers l'église, le bâtiment le plus ancien du Mont et celui qui résume son histoire entière.
« Richard II, duc de Normandis, écrit M. Corroyer, chargea Ilildebert II, quatrième abbé du Mont, du détail des travaux. C'est à Ilildebert qu'il faut attribuer les vastes substructions de l'église romane, qui, principalement du côté occidental, ont des proportions gigantesques
« Cette partie du Mont Saint-Michel est des plus intéressantes à étudier; elle démontre la grandeur et la hardiesse de l'œuvre de Varchitecte Hildebert. Au lieu de saper la crête de la montagne, et, surtout, pour ne rien enlever à la majesté du piédestal, il forma un vaste plateau, dont le centre affleure l'extrémité du rocher, dont les côtés reposent sur des murs et des piles, reliés par des voûtes, et forment un soubassement d'une solidité parfaite.
« Cette immense construction est admirable de tous points; d'abord par la grandeur de la conception, et ensuite parles efforts qu'il a fallu faire pour la réaliser au milieu d'obstacles de toute nature, résultant de la situation même, de la difficulté d'approvisionnement des matériaux et des moyens restreints pour les mettre en œuvre. »
Commencée en 10'20, l'église ne fut terminée qu'en 1155, sous le gouvernement de Bernard du Bec, treizième abbé du Mont. Trois siècles après, il devint nécessaire de reconstruire le chœur, attendu que « l'an mil quatre cent vingt et un, veille delà Saint-Martin, Jean Gonault (gouvernantje monastère pendant une absence de l'abbéj vit tout le haut de l'église, jusqu'aux chaires du chœur, tomber par terre, sans néanmoins. Dieu mercy, que personne fût blessé. » (Dom Jean Huynes.)
En 1450, Guillaume d'Estouteville commençait le chœur tel qu'il existe encore aujourd'hui.
Voilà pourquoi l'église ne présente pas une complète unité de style. La nef, plus ancienne, d'apparence plus robuste, s'il est possible d'employer une telle comparaison, rehausse encore la richesse, l'élégance, la grâce du chœur où les maîtres ne peuvent reprendre qu'une tendance trop grande au raflinenient.
DE DIJNKERQUE AU MONT S.MNT-MICIILL •!::
Nous ne blAmeroiis pas la critique, mais nous ne croyons pas qu'il faille se moiilrcr >«vèrc pour une œuvre d'exécution exquiso en >cs moindres détails, et en lace de la(iuelle le niul pcrlection vient <i naluix'llemenl du cœur aux lèvres!...
Combien devait être imposante et helio, aux jours pro<|..'içs de l'abbaye, celle église d(jnl la vue, malgré des traces d'occupation indigne, émeut encore si profondément !
Alors que les verrières laissaient fdiror un jour harmonieusement coloré; que les sculptures de granit s'alliaient aux sculptures de chêne, les fresques des murs avec les orncMientations des chapelles; quand les voix unies des religieux répondaient à la voix de la mer montante... quand une foule de chevaliers et de châtelaines, en riches costumes, s'agenouillaient sur les dalles... Jamais scène fut-elle mieux faite pour inonder l'àme de sensations poétiques?...
Par malheur, ces scènes ne renaîtront jamais et il faut souflVir, aujourd'hui, la plus étrange alliance entre les merveilles conservées et le* travaux qui, l'réquennnent, vont à l'encontrc de ce que l'art véritable serait en droit d'exI'HT.
Er.lrCe du Moiii Saint-Mioliol.
Nous n'osons c-p 'rcr que !a restauration entreprise sera, de tout point, inlel-
olî
ligente, car, avec M. Corroyer, nous déplorerons que l'art moderne n'ait pas cherché, au moins pour la statue du saint patron de l'abbaye, une source (l'inspiration dans l'imagerie et la statuaire du moyen âge.
On nous montre une image chrétienne, dit le savant architecte, et on l'affuble soit de vêlements grotesques, soit d'un costume théâtral, imité des Romaim, costume païen par conséquent. Et il termine en ajoutant que si l'on n'a pas encore trouvé un vêtement digne d'une aussi grande ligure, on
^'^Mâ Se ;-^î
EnU'ée de Tabbaye. — Le Châlelet.
devrait restituer au séculaire patron de la France son véritable costume national : l'armure française au moyen âge.
L'observation n'est pas inutile devant la statue dont nous reproduisons le dessin. Le grand nom de Raphaël' ne suffit pas à la faire trouver acceptable, et nous souhaiterions fort la voir remplacer par une copie de la belle
i. Elle est une iiiiilation du laWeaude Raplir.ël.
fiK DINKKliOrF Al' MONT SAINT MICHEL 515
fij^iire oiiiiMil l'oHico do s;iiiit Miclnjl dans le Lirre d'heures de Pierre II, duc de Uretaijne'.
Mais, c'est peiit-èlre beaucoup dcuiandcr.... Conlciitons-nous de parcourir les chapelles, d'admirer leurs nervures et leurs pendentifs; de suivre la couibe, on l'ormo Ai- fer à cheval, dos collatéraux, puis de nous rendre à la crypte.
La coiiliyuralioii du sol et les énormes fondations, nécessitées par les
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tf hnis.
bâtiments extérieurs, ont |)ermis de ménager cette église souterraine qui, sauf le nombre dos chapcllos, reproduit les dispositions du chœur.
On n'y pénètre pas sans respect, les beaux piliers ronds gardant un reflet de grandeur, de noblesse bien en harmonie avec le reste de l'édifice.
Les nuirs nord et sud de la cry|)le contiennent les citernes qui alimentaient l'abbaye.
1. Maiiusciil siii- vi'llii coiisi'vvr à la ItililiolInM;!!!' ii.itionjli', M. Corroyer nous a l'.iit connailrc U frontispice si rcniarcniiililc (Imil il csl iiiioslioii ici
Si, de l'église souterraine, on veut se rendre au logis abbatial, il faut franchir un pont fortifié, encore pourvu de ses mâchicoulis.
De même, on pourrait aussi passer, après une longue ascension, des ténèbres de celte église aux rayonnements du clocher le plus élevé : des degrés ayant été ménagés dans l'épaisseur de l'un des contreforts méridionaux, degrés qui, après avoir conduit dans l'église supérieure, se continuent au-dessus des chapelles et aboutissent à Y escalier de dentelle....
Nous retrouverons bientôt ce fragile escalier, car nous le suivrons pour aller embrasser du regard le panorama du Mont et de ses abords.
L'abbaye dut beaucoup à Robert de Torigni qui, dans son gouvernement
Salle dos cho\aliers
de trente-deux années (1154 à 1186), s'occupa sans relâche d'entretenir les constructions, d'y en ajouter de nouvelles et d'augmenter la valeur de la bibliothèque, dernière sollicitude souvent imitée, l'abbaye devant, plus tard, mériter le surnom glorieux de Cité des Livres.
Lorsque Philippe Auguste voulut relever le monastère des ruines causées par Guy de Thouars, il trouva dans l'abbé Jourdain un zélé et ardent collaborateur. C'est de 1203 à I^^S' que s'élevèrent les constructions du nord, si justement appelées la Merveille.
Elles se composent de plusieurs étages : au rez-de-chaussée, ou étage
1. M. Corroyer établit très nettement celle date jusqu'à lui controversée.
DE 1)1 NKKIlijUE AL" MONT SAINT -MICIirL
inférieur, se trouvent Vaumûnenc, on salle des antnônes, et \ccellitr, immensa salle de 70 nièlres de l()M;,ni('ur sur \'2 de l.irjj;iMir, qui porlful toutes deux le nom de Moittijninmcnj ou Muiilijdntinrrifs; ce nom rappelle la tentative malheureuse du fameux partisan liu;,'ucnol qui, en 1591, espérait enlever la place par surprise.
Le récit donné |)ar dom Jean lluyiics de cette tentative est des plus dramatiques, et ra|ipelle la hardie expédition de Bois-Hosé à Fécanip. Mais Montgommery n'obtint |)as le même succès.
Le soldat faisant partie de la garnison du Mont, qu'il croyait avoir gagné, avertit le gouverneur militaire, bwe contre-eniLûclie fut dressée. Quatre-
néfecloire des religieux.
vingt-di.x-huit soldais furent successivement hissés jusque dans la salle, où ils trouvèrent la mort.
Au-dessus des Montgommery se trouve le Bcfcrlinrc. M(u"ns célèbre que la Salle dea Chevaliers, sa voisine, il n'est pas moins beau. Ses piliers ronds, se dressant sur une base octogonale, séparent la construction en une double nef, aux voûtes ogivales, de proportions très heureuses, éclairée par neuf grandes fenêtres. L'effet d'ensomble est imposant. Le réfectoire date de 1215.
La Salle des Cheraliers, terminée vers l'i'iO, ne compte pas moins de (juatre nefs formées par deux rangs de huit belles colonnes à chapiteaux ricbemeut si'ulptés. I, 'ogive des voûtes est ornée de clefs délicates.
r,is
Deux vastes clieminées élèvent leurs manteaux jusqu'au plafond, où l'architecte a su fort heureusement dissimuler les larges conduits de fumée.
Cette admirable salle doit son nom à 'a cérémonie d'installation de l'Ordre royal de Saint-Michel. On a conjecturé qu'elle était, auparavant, la salle des assemblées générales ou celle du chapitre de l'abbaye. M. Violletle-Duc croyait qu'elle avait servi, au treizième siècle, de dortoir à la garnison du Mont.
Le troisième étage date de 1225. Il formait le Dortoir des religieux. Une rangée de petites fenêtres, style mauresque, l'éclairent; deux autres
fenêtres, ouvrant sur la baie, celles-ci larges, hautes, y font pénétrer l'air et la lumière.
Si intéressante que soit cette salle, on a hâte de passer dans le Cloître ou Aire de Plomb, « l'un des plus curieux et des plus complets parmi ceux que nous possédons en France' ».
Terminé en 1228, par Haoul de Villedieu, le cloître est entouré de galeries en arcades ogivales doubles, soutenues par de ravissantes colonnettes, qu'accompagnent de délicates sculptures remplissant l'intervalle des ogives, et une frise pour laquelle le mot admirable est trop faible.
Originairement, le cloilre était peint, et ce devait être, pour les religieux, le plus enviable lieu de repos....