LA LEGENDE PE LA BAIE DES TREPASSES
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Si basse à l'horizoïi, ([u'ollo soinble un radoau Enlouré d'un niillier do récifs ii fleur d'eau ! Ah ! demain, venez voir, entre la poiule el l'ile, Les perfides conranls briller connue de l'huile; Venez voir bouilloniuM' la mer, t-l, snr les rocs. Ouvrez enc.or l'oreille au grand bruit de ses chocs ! L'éponvante est i)arloul, sur ce haut [>romontoirc, Et chacun de ses noms ilil assez son histoire. A gauche, ces rochers de la couleur du feu, C'est l'enfer de IMogolT. Sur la droite, au milieu De ces dunes à pic, c'est l'exécrable baie, La Baie-aux-Trépassés, blanche comme la craie : Son sable pâle est fait des ossements broyés, Et les bruits de ses bords sont les cris des noyés I
Autrefois, un esprit venait, d'une voix forte, Appeler, chaque nuit, un pêcheur sur sa porte : Arrivé dans la baie, on trouvait un bateau, Si lourd et si chargé de morts qu'il faisait eau! Et, pourtant, il fallait, malgré vent et marée, Les mener jusqu'à Sein, jusqu'à l'île sacrée.... Aujourd'hui, sur la mer, ils flottent tout meurtris, Et l'horrible vent d'Ouest nous apporte leurs criS; Sur le Cap on les voit errer jusqu'à l'aurore !
Voilà bien une de ces sombres légendes chères au génie de la Bretagne, qui y retrouve, avec le culte des morts, la poésie mélancolique dont les harmonies de ses rivages ont façonné le rythme, ont révélé la couleur...
A marée basse, les écueils du passage du Raz, en partie découverts, sont une preuve des bouleversements subis par cette pointe extrême de la terre armoricaine. Selon toute évidence, la puissante houle de l'Atlantique a effondré les caps, a dispersé les sables, a englouti les roches amoncelées dans le canal. De tous côtés, les crêtes surgissent, envahissantes et rétrécissant le passage sur une largeur de moins de trois mille mètres. En certains endroits, on estime cette largeur à deux mille mètres.
Vienne l'heure du flux : les bas-fonds disparaissent et les hauts plateaux, gênant le mouvement des vagues, causent ces « perfides courants brillant comme de l'huile » et aux remous meurtriers.
L'ile de Sein, arrachée au continent par un caprice de l'Océan, se présente bien, en effet, semblable à « un radeau », tellement elle est basse.
sauf au nord, sur toutes ses parties, presque submergées quand se produisent les grandes marées.
Nulle végétation arborescente ne peut prendre racine dans ce sol constamment balayé, brûlé au souffle des vents du « grand large ». Un buisson de ronces y serait presque merveilleux et l'orge, seulement, la plus résistante des céréales, trouve à implanter, au milieu des engrais marins, de chélifs épis, rendant moins de cinq fois la semence!
Le gibier fuit une terre si désolée, le bétail n'y saurait prospérer; en revanche, la mer se montre bonne nourricière. Le poisson (surtout le congre) abonde, et nuls pêcheurs, mieux que ceux de Sein, ne savent braver les périls dont ils sont entourés.
L'histoire de cette pauvre épave marine n'en est pas moins pleine d'intérêt.
Toutes les traditions la représentent comme ayant été le séjour de druidesses, vivant séparées du reste du monde pour se rapprocher davantage du Dieu suprême et en obtenir les dons les plus précieux.
Si elles renonçaient aux joies du foyer, aux liens de la famille, c'était pour apprendre à commander aux éléments, à pénétrer les secrets de l'avenir.
Voulait-on les interroger? Les prescriptions fixées pour les entrevues étaient des plus minutieuses et leur violation entraînait la mort!
Il fallait envoyer un adolescent sur le rivage regardant Sein; l'oracle ne pouvant recevoir la visite que de personnes au cœur pur et simple. Les réponses, cela se conçoit, étaient suffisamment obscures pour que jamais les druidesses ne pussent être convaincues d'ignorance. Elles donnaient ou vendaient, il est vrai, des flèches destinées à vaincre la tempête; mais la crédulité trouve toujours des raisons pour expliquer ses mécomptes.
Pendant combien de siècles prospéra le collège de Druidesses et vers quelle époque disparut-il? A-t-il même jamais existé? Les savants ont élevé des objections. Parmi eux, M. de Fréminville a voulu faire dériver le nom de l'île du mot Sen, ou vieux, et pensait que des druides y étaient établis. Les druidesses occupaient une autre île : Groac'h, maintenant Groix, sur les côtes du Morbihan.
Mais le nom breton : Sizun ou Susun, signifie, disent tous les étymologistcs, sept sommeils, traduction littérale du mot semaine : seïs hun. Quant au collège sacré des vierges de Tentâtes, beaucoup de traits de mœurs des habitants porteraient à croire qu'il exista réellement et les récits des Anciens se trouveraient ainsi corroborés.
Souvent, les pêcheurs de Sein Turent obligés de vivre absolument isolés pendant de longs espaces de temps. Celte solitude, ou plutôt leur extrême pauvreté, inllua sur leur caractère. Longlenips, on ne les connut pas sons un autre nom que celui de diables ou démons de la mer! On les accusait encore, vers la lui du quinzième siècle, de provoquer des naufrages et,
Baie des Trépassés, mer calme
cependant, les récifs ne s'acquittaient que trop bien de cette effroyable besogne! Les exhortations des missionnaires brisèrent enfin leur férocité. Les diables de la mer devinrent d'admirables sauveteurs; à toute heure, par le temps le plus affreux, ils sont prêts à se dévouer.
Pas une année qui ne marque, à leur honneur, un acte d'héroïsme.
Le duc d'Aiguillon voulut récompenser et, peut-être, exciter encore leur courage. Il fit construire une digue sur la côte Sud, la plus exposée, et leur alloua une distributioii trimestrielle de vivres de toute sorte, secours bien venu dans ce pays déshérité.
Pourtant, les gens de Sein aiment leur sauvage coin de terre, ils l'aiment jalousement et frayent peu avec les étrangers, forcés (les fonctionnaires, par exemple) de venir s'établir momentanément chez eux.
Extrêmement vigoureux, malgré les privations qu'ils endurent, on les voit courir dès l'enfance sur leurs dangereux rivages. Les intempéries les trouvent prêts et ne sauraient les abattre : ils atteignent les dernières limites de la vieillesse, quand la mer a bien voulu les épargner.
C'est presque une race distincte, vivant entre les souvenirs du passé, représentés par des vestiges druidiques, et l'excitation d'une lutte perpétuelle contre les dangers les plus redoutables.
Si les hasards d'une traversée tardive ou d'un coup de vent permettent de passer une soirée à l'île de Sein, quelles sensations agiteront l'âme devant la scène dont elle sera enveloppée!
Les vagues terribles se déploient, se recourbent, s'élèvent, s'abaissent, serpents agiles, dans toutes les directions, broyant, avec un retentissement affreux, les galets croulants de la falaise. Une atmosphère froide, et ruisselante d'embruns, tombe, pesante, sur la terre ébranlée. A peine l'éclair lumineux des phares arrive-t-il à la zébrer de ses rayons protecteurs....
Habiter ici! cela n'est pas possible. C'est bien le pays des Trépassés, ce sont bien les gouffres de Venfer qui s'entr'ouvrent 1...
Le vent et les flots hurlent toujours, mais les phares semblent jeter plus vive leur lueur brillante....
Des voix se font entendre, des pas retentissent.... Des vieillards, des femmes, des enfants se hâtent. Ils ont entendu un appel, ils vont aider leurs fils, leurs époux, leurs pères qui, une fois encore, ont arraché à l'Océan la proie déjà à demi engloutie....
Non! ce n'est plus le pays où la mort règne, seule souveraine. L'humanité ose y livrer un combat sans repos, et sa gloire, pour rester obscure, n'en est pas moins la plus réelle, la plus enviable, puisqu'elle est faite de dévouement héroïque, d'indomptable courage....