CHAPITRE XLÏ
QUIilPER. - LOCTUDY ET L'ILE TUDY. — PONT-L'ABDÉ
Si nous continuons notre route par le rivage, nous passerons à une asse? grande distance de Quinipcr, situé un peu au-dessous du point où la marée s'arrête, après avoir remonté le cours de son petit fleuve.
Or, de tout temps, la vieille capitale de la Cornouailles armoricaine aujourd'hui chef-lieu du département du Finistère, a su profiter de son heureuse situation pour le commerce maritime. Nous ne pouvons pas n'y point faire au moins une courte station, et nous nous y rendrons par terre, sans nous arrêter aux localités que, bientôt, nous retrouverons en descendant les rives de l'Odet.
Qlimper, ainsi que bon nombre d'autres villes bretonnes, n'est pas en possession d'un état civil bien établi; c'est-à-dire que les archéologues et les étymologistes, aidés par les historiens, n'ont pu encore définir exactement à quelle origine appartient son ancien nom de Corisopitum. Par bonheur, la vieille langue celtique lui en a donné un facile à élucider : Quimper, de Kemper, confluent, la ville étant située à la jonction du Steïr et de l'Odet.
La même incertitude règne quant à la puissance des princes qui la gouvernèrent et aux époques où ils vécurent. La fureur de détruire, pour le triste, l'unique plaisir de détruire, a anéanti une énorme quantité de titres historiques, ce qui rend les documents sauvés, ou incomplets ou contradictoires eh apparence.
Il faut arriver au dixième siècle pour acquérir une certitude. A cette époque, le comté de Poher, ou haute Cornouailles (capitale Cariiaix) est réuni à la couronne ducale. Un siècle plus tard, la basse Cornouailles (capitale Quimper) faisait également retour au domaine souverain, par le mariage du comte Hoël avec Havoise de Bretagne.
Les cartulaires des vieilles abbayes ont sauvé de Toiibli quelques-uns des noms des comtes cornouaillais, tiges des ducs bretons; parmi eux, Gradlon-Mur, le grand Grallon, est le plus connu. Il vivait dans la première moitié du cinquième siècle et a conquis la popularité, grâce aux bardes et aux romanciers du moyen âge. On lui attribue la fondation de l'évêché de Quimper, en faveur de Corenlin, ermite établi au pied de la montagne du Menez-hom et dont il avait pu admirer la sainteté. Sur l'invitation du roi*, Corentin se fit ordonner prêtre et fut l'apôtre du sud de la Cornouailles, ainsi que le premier évêque-seigneur de Quimper. Sa légende, très poétique, très naïve, est tout au long dans Albert de Morlaix.
La voix reconnaissante du peuple ne sépara pas, désormais, le nom du prélat de celui de sa ville épiscopale. Quimper est resté et restera bien longtemps encore : Quimper-Corentin, n'en déplaise aux railleurs, dont l'ignorance fait trop souvent le plus clair de l'esprit.
Notre intention n'est pas de suivre longuement les chroniques de la ville; mais deux époques ne sauraient être passées sous silence. La guerre de Succession, entre Charles de Blois et Jean de Montfort, vit, tour à tour, la pauvre cité passer sous le joug de l'un et de l'autre de ces princes, qui l'inondèrent du sang des habitants.
Les guerres de la Ligue ne furent pas moins funestes à Quimper. Le pays entier supporta une misère atroce, augmentée par des maladies pestilentielles, les attaques de nombreuses bandes de loups et les incursions du comte de Magnane, un de ces capitaines sans scrupule, comme il s'en trouva tant à l'époque. Tout cela n'empêcha pas les bourgeois ligueurs de se battre si résolument que le maréchal d'Aumont, lieutenant de Henri IV, ne pouvait s'imaginer avoir affaire à de simples citadins. Peu après, le vieux guerrier, continuant le cours de ses exploits, quittait Quimper, pacifié, mais accablé de contributions de guerre. Ce fut le moment choisi par La Fontenelle pour essayer, à deux reprises différentes, de ravager la ville, attaques funestes qui causèrent le plus grand mal aux faubourgs.
Avec un gouvernement régulier, Quimper essaya, enfin, de se donner aux seuls travaux de la paix, et de tirer tout le parti possible de son heureuse situation. Ses tanneries ne tardèrent pas à acquérir du renom. Ses fabriques de chandelle, de toiles de lin el de chanvre, furent avantageuse-
1. Il faut remarquer que les légendaires et les chroniqueurs du temps emploient volontiers le mot roi, dès qu'il s'agit d'un grand personnage.
ment connues. Son port expédia ces produits, ainsi que du blé, du miel, de la cire, du beurre, du suif, du poisson frais, sec ou salé. L'élève du cheval reçut une certaine impulsion ; en même temps, l'industrie des faïences et des poteries progressa.
Beaucoup de très jolies pièces quimpéroises ont circulé sous le couvert de Rouen; mais, c'était faire tort à la ville bretonne, tort aujourd'hui réparé, sur titres indiscutables à l'appui.
Quimper est bien loin encore d'avoir pris une physionomie toute moderne, autrement dit, ses rues laissent beaucoup à désirer pour la régularité mathématique. Cependant, les souvenirs du passé y sont peu nombreux. Le plus imposant et en même temps le plus intéressant : la cathédrale, date de 1259.
On reproche à ce noble édifice de présenter des lignes un peu trop massives, il n'en reste pas moins un de ceux dont la Bretagne est fière. Le chevet et quelques parties voisines sont les plus anciennes du monument. La voûte du chœur fut élevée dans la première année du quinzième siècle, et celles de la nef et des bas côtés, quatre-vingts ans plus tard.
Les deux tours carrées portèrent leurs flèches inachevées jusqu'à notre époque, où la souscription au sou de Saint-Corentin fit appel à tous les souvenirs historiques et religieux du pays. On engageait les familles à donner, pendant cinq ans, un scni par tête et par année. Le total des sommes recueillies dépassa cent cinquante mille francs, et les deux tours jumelles montent, aujourd'hui, vers le ciel, à une hauteur de soixantequinze mètres.
Le tympan du portail Sud possède un beau relief, représentant la Vierge encensée par des anges. La balustrade de la plate-forme, qui relie les deux tours, est ornée d'une statue du roi Grallon.
Malheureusement, ce n'est pas la très vieille statue en croupe du cheval de laquelle, annuellement, le jour de la Sainte-Cécile, montait l'un des sonneurs de cloche de la cathédrale. Le brave homme était muni d'une bouteille de vin, d'un verre et d'une serviette. Il avalait une bonne rasade, en ayant soin de se dissimuler derrière le corps de la statue, puis il présentait le verre vide au digne roi de pierre, dont il essuyait la bouche avec sa serviette, aux applaudissements du peuple massé sur la place. Cela fait, il jetait le verre au milieu de la foule et c'était à qui s'efforcerait de se l'approprier, intact, car la belle prime d'un louis d'or récompensait l'adresse du gagnant.
La cathédrale a conservé quelques beaux vitraux, et les tombeaux sculptés de trois de ses évêques, Bertrand de Rosmadec, Alain Le Maout et
Raoul Le Noël, qui se signalèrent, le premier surtout, par leur sollicitude pour l'achèvement de l'église.
Une visite aussi sommaire ne peut donner même l'idée de l'impression produite par ce vaste vaisseau de quatre-vingt douze mètres de longueur, à l'arc si fortement infléchi que le regard en est sur le champ frappé. Fautil admettre que le terrain nécessita cette déviation, ou faut-il croire que, comme plusieurs églises du treizième siècle, Saint-Corentin garde le souvenir de l'attitude de Jésus-Christ mourant sur la croix? Les deux opinions sont
vraisemblables; mais la seconde s'accorde mieux avec le caractère religieux de l'époque où la cathédrale fut fondée.
Une restauration intelligente achève de mettre le monument dansun état digne de lui. Toutefois, pour le dire en passant, nous voudrions bien voir supprimer de ces édifices d'une beauté grave, imposante, des ornementationsvraiment fâcheuses, malgré leur richesse. Ainsi, le grand autel de la cathédrale quimpéroise, tout ruisselant de dorures et d'émaux, mais de si mesquine apparence, sous les voûtes séculaires qui l'écrasent deleur majestueuse simplicité.
La belle chapelle épiscopale a été placée sous la protection de la Commission des monuments historiques.
Saint-Matthieu, édifice du seizième siècle, a eu le bonheur de garder les jolies verrières contemporaines de sa fondation.
Après une visite à ces deux églises, il ne reste plus à voir que les ruines des murailles et une porte assez bien conservée. Quant aux anciennes maisons, elles ont disparu, croyons-nous, sauf une ou deux, abominablement barbouillées de badigeon. Quelques-unes des vieilles tanneries,
Une rue de Quimper