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CHAPITRE VIII

I.A TRAVERSÉE DE LA RANGE. — DINARD ET SAINT-ÉNOGAT. — SAINT-LUNAIRE. — SAINT-BRIAC

On fait, aujourd'hui, la traversée de la Rance sur d'excellents bateaux à vapeur remplaçant les anciennes grandes barques, appelées, jadis, bateaux de Dinan. Rien de mieux sous le rapport du confortable et de la régularité du service; par malheur, le voyage, au point de vue de l'observation des mœurs, a perdu un peu de sa pittoresque originalité.

Chaque patron tenant à prouver la supériorité de marche de son embarcation, une véritable joute de vitesse en résultait, joute animée par les lazzis, les rires, les chants, les défis des passagers du pays.

Nous disons « du pays », pour cette raison que les étrangers, surtout ceux qui prenaient, pour la première fois, place à bord des barques, se voyaient soumis à des récits, à des coutumes, évidentes réminiscences du légendaire « baptême de la Ligne », ou de traditions druidiques altérées au contact des siècles et de la fantaisie des mystificateurs.

Une autre cause d'atlrait provenait de la présence de toute une population de marchands de poisson, de cultivateurs, d'ouvriers industriels ou des ports, qui, groupés selon leurs sympathies respectives, parlaient, discutaient avec animation. Les costumes locaux n'étaient pas, alors, autant délaissés qu'ils le sont de nos jours; ils donnaient au tableau une nuance piquante, complétée par l'accent du terroir, accent un peu traînard, mais n'ayant rien de désagréable, principalement sur les lèvres fraîches des robustes filles de la côte.

Si, pour ces causes, la traversée a perdu une note aimable, le fleuve est resté, il restera toujours en possession des séduisants paysages que ses eaux vivifient.

Dès les premières minutes, l'imiigination, comme les yeux, se trouve "• IG

captivée. Le viaduc, jeté sur la vallée ombreuse, laisse admirer ses proportions monumentales. Sur sa montagne, Dinan semble s'élever vers les nuages, en déroulant les moindres replis de son beau manteau de pierre.

Chaque nouveau tour de roue du bateau offre un spectacle différent. Les rocs chauves semblent vouloir envahir la Rance ; ils surplombent ça et là, alternant, avec les bois touffus, les croupes vertes des collines.

Le clocher de Taden invite les archéologues à venir explorer les ruines dont la commune est si riche. La mémoire bénie du comte et de la comtesse de la Garaye se lie intimement au bourg où ils vécurent « en faisant le bien » et où ils voulurent être inhumés. Plusieurs beaux châteaux sont à visiter ; parmi eux, celui de la Conninais est remarquable.

L'écluse du Chûtellier se borde de jardins, de terrasses charmantes. Après elle, on traverse un vaste bassin, la Plaine de Mordreuc, qui devrait, disent les antiquaires, être nommée Mer des Druides. A l'appui de celte définition étymologique, viennent une foule de légendes, intéressantes du re'.le.

Les eaux de la plaine de Mordreuc favorisent la prospérité de Pleu- DuiEN, gros bourg fier de posséder le manoir natal de Tiphaine Raguenel.

Le bouquet ombreux du Chêne-Vert couronne un bastion qui domine la nappe d'eau; il a été construit au moyen âge. L'anse du même nom est bordée de précipices, de grottes, de rocs déchirés, mêlés à la verdure des sapins. Les regards se perdent, enchantés, sur les falaises granitiques, sur les promenades, les avenues, les cimes variées, le port Saint-Hubert, (iépendant de la commune Plouër, et sur les ruines du vieux château de la Roche-aux-Anes.

On passe sous le beau pont de Lessard, construit pour les besoins de la voie ferrée qui relie Dinan aux réseaux normands et bretons.

La chaîne du Garrot empiète sur le lit du fleuve, mais on la contourne et on passe devant Saint-Suliac, orgueilleux de sa belle église à la rosace splendide.

Les contrastes se font nombreux. Des golfes, des caps découpent les berges couvertes de châteaux, de villas, de clochers, de vieux arbres, de champs, de prairies....

Dans l'atmosphère pure, l'Ilot Notre-Dame se dessine. Qu'est devenu son ermite, attentif à donner, du sommet de l'écueil, un signal sauveur au batelier fuyant devant la tempête? Il dort depuis bien longtemps sous le sol témoin des cruels ravages causés par la mer; son souvenir, toutefois, est encore populaire.

Le beau détroit de Joiwenti' (ou Jouvence) voyait maintes cérémonies, ou gaies, ou gracieuses, ou bizarres. Quiconque le franchissait pouvait conjurer « les outrages » du temps!!!

Le fleuve, élargi, va se confondre avec la mer, et ses rives gagnent encore en splendeur.

Voilà MoMMARiN, un vrai palais; la n.vuTK-FLouRiE et la Basse-Flourie,

Boi-tis (le la lUiice ; le Cliène-verl.

demeures immortalisées par le séjour de Duguay-Trouin et de l'amiral Bouvet. Enfin, Saint-Servan, la ville toute blanche, toute souriante

Saint-Malo, inexpugnable sur son rocher, borne un côté de l'étendue marine. En face, Dinard, si pimpant, si arislocralique, qui a été réuni à Saint- Enogat et est devenu uu chef-lieu de canton. La mode toute-puissante a pris sous

sa protection ce délicieux coin de terre bretonne, et la mode, chose rare, a eu absolument raison.

Dinard grossit le nombre de ces grèves, où l'exceptionnelle beauté du paysage n'est assombrie par aucun fâcheux contraste. Si connues que soient les paroles de Chateaubriand, peignant la population indigène, il faut les retracer encore : Nul langage n'étant mieux approprié, nul autre ne pouvant parvenir à cette intensité de coloris.

« Les tenanciers de la côte sont d'une belle race normande ; les femmes, grandes, minces, agiles, portent des corsets de laine grise, des jupons courts de callemandre et de soie rayée, des bas bleus à coins de couleur. Leur front est ombragé d'une large coiffe de basin ou de batiste, dont les pattes se relèvent en forme de béret, ou flottent en manière de voile. Une chaîne d'argent à plusieurs branches pend à leur côté gauche. Tous les matins, au printemps, ces filles du Nord, descendant de leurs barques, comme si elles venaient encore envahir la contrée, apportent au marché des fruits dans des corbeilles, et des caillebottes dans des coquilles. Lorsqu'elles soutiennent d'une main, sur leur tète, des vases noirs remplis do lait ou de fleurs; que les barbes de leurs cornettes blanches accompagnent leurs yeux bleus, leurs visages roses, leurs cheveux blonds emperlés de rosée, les valkyries de l'Edda, dont la plus jeune est l'Avenir, ou les canéphores d'Athènes n'avaient rien d'aussi gracieux. »

Vrai, encore, ce que dit le merveilleux écrivain des habitations de matelots ou de vieux officiers de marine retraités, gardant le souvenir des voyages du propriétaire, souvenir visible dans le choix des plantes ornant le jardin.

Dinard est bâti sur une baie, entre les pointes appelées de la Vicomte et le promontoire nommé Bec de la Vallée. Ce dernier, assez élevé, offreun vaste coup d'œil sur l'entrée de la Rance, Saint-Malo, Saint-Servan et la rade. Les maisons de plaisance ont envahi la pente entière et le sommet de la falaise, luttant à qui d'entre elles sera plus luxueuse et dominera un plus bel horizon.

Le passage ici est parfois pénible; jadis il était dangereux. Les annales locales ont gardé mémoire de drames poignants, ce qui n'empêchait pas et n'empêche pas encore une foule de petits canots ou barques d'accomplir la traversée, même sous les rafales de la bourrasque

Voisines de Dinard, sont les ruines d'un couvent du quatorzième siècle, ayant a})partenu à des religieux voués au rachat des captifs. Olivier et Geoffroy de Montfort avaient fondé cette maison. Pensée pieuse en même

Icmps que pratique. Les aventurc-ux Malouius en apprécièrent souvent le mérite. Combien, courbés sous le joug des pirates barbaresques, durent reporter toute leur espérance vers le Prieuré, bâti au bord de la grève, regardant le rocher natal! Parfois, hélas! la rançon demandée était Irop élevée ou les conditions fixées inexécu-

i tables. Témoin, Porcon de la Barbinais, l'héroïque prisonnier, donnant à son maître une leçon d'honneur que le misérable ne voulut pas comprendre.

Du monastère, il reste des pans de muilles couverts de lierre et les dalles trustes mutilées des tombeaux des fondateurs.

Vue générale de Diiiard; la pl.i;:;c un jour de courses.

n LE LITTORAL DE LA FPiANCE

Il faut voir Dinard un jour de courses. Sur la plage où elles ont lieu, sur les pentes de la colline, aux fenêtres des villas se presse une foule élégante, attentive, à la fois, et à son spectacle favori et au merveilleux paysage qui l'environne. Les vainqueurs reçoivent les prix au bruit de la marée montante, brisant doucement sur le sable fin.

Saint-Énogat porte le nom d'un des premiers évêques à'Aleth (Saint- Servan). Plusieurs jolis hameaux sont disséminés sur les fraîches vallées de son territoire, abritées par les hautes falaises du souffle trop impétueux venant du large.

Le rivage se déchire, fouillé par la mer qui y creuse des grottes, des abîmes, ou y entasse des amas énormes de rocs à moitié broyés. La pointe granitique du Décolé, surmontée d'un sémaphore, coupe d'une longue

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Saint-Énopat

ligne noirâtre la perspective tourmentée des flots auxquels vient se mêler le petit ruisseau du ravin de Saint-Lunaire.

Ainsi que beaucoup de ses voisins, le bourg s'est transformé. On y retrouve peu des vieilles chaumières d'autrefois; heureusement ce goût du moderne, très légitime et des mieux compréhensibles, en ce qui touche les habitations, n'a pas déteint sur la seule œuvre artistique du pays. Il n'est venu à l'idée de personne de détruire le tombeau et la statue de Saint-Lunaire, spécimens de la sculpture au treizième siècle.

La légende du saint moine conserve un trait touchant. Fils du roi Hoël I" et frère de Canao* dont les crimes épouvantèrent la Bretagne,

Bleue.

1 . On appelle aussi ce dernier : Comorre et quelques historiens voient en lui le type de Barbe'

DU MONT SAINÏ-MICllEL A LOUIENT

Lunaire (ou Léonor?) vint ronder, dans le bois de Pomual, un couvent où, risquant sa vie, il recueillit son neveu Judual, persécuté par Canao, qui avait tué le père du jeune prince (son propre frère) et abreuvé la mère de toutes les douleurs. Grâce à lui, Judual fut sauvé. (Plus tard il régna sur la haute Brelasne et fut comte de Rennes.) Outré de rage, Canao ter-

Un poste de sauveteurs.

rassa de sa main le pauvre moine, qui se borna ^ ^^'^^^^^gv à louer Dieu de lui avoir permis d'empêcher un grand crime. V *| •'

Chaque repli de la grève, où le pied foule un sable si fin, où les roches affectent tant de formes diverses, présente les panoramas les plus séduisants. Bientôt, les plages exclusivement sablonneuses vont reparaître; mais, avant de dire adieu à la rade malouine, donnons-lui encore un tong regard. Elle s'offre, lentement ondulée, aux derniers rayons du soleil couchant qui rougissent les vagues, découpent nettement les silhouettes des écueils, les saillies des vieux remparts, les tours des forteresses et font de l'atmosphère une éclatante brume pourprée!..,. Lentement, nous descendons le plateau élevé, poursuivant notre route qui garde, à chaque pas, la trace des convulsions du sol, des empiétements de la mer. Les ravins succèdent aux collines, les angles profonds aux dunes de sable, les îlots aux promontoires. Impossible de faire un kilomùlre en ligne droite, il faut se résigner aux circuits les plus pittoresques,

D'ailleurs, peu de bourgs se présentent au milieu d'une variété de sites semblables à ceux que Saint-Briac renferme dans son territoire. Les fraîches coulées y forment contraste avec les landes; les cultures, les jardins fleuris sollicitent les yeux et, pour limite à ce frais tableau, une vaste baie où la Manche, capricieuse, se développe, tantôt ondoyant le long des grèves sablonneuses, tantôt frappant de ses flots impatients les îlots, les rocs, les falaises qu'ils sapent sans relâche.

Une ligne d'écueils, défendant l'entrée de la baie, raconte les efforts combinés du vent et des vagues. Au nord et à l'ouest, la mer s'est creusé deux longs enfoncements dans les vallées et sa grande voix plane au-dessus de tous les bruits.

Saint-Briac ne pouvait pas ne point avoir une population presque entièrement maritime. La pêche côtiôre y est très suivie, les autres le sont également. L'église, du reste, témoigne de l'activité des pêcheurs et de leur générosité. Comme elle avait besoin d'être reconstruite (1688), les frais furent supportés proportionnellement par toutes les barques. Or, cette année-là, les bancs de maquereau se trouvant abondants, le produit de la vente des lots affectés à l'œuvre pieuse donna une somme considérable. En mémoire de la nature de l'offrande, des maquereaux sculptés ornent intérieurement et extérieurement les murs de l'église, les bénitiers, le porche.

Le clocher est une assez curieuse fantaisie architecturale. Sur un massif triangulaire de maçonnerie, s'élève une lourde pyramide ceinte de deux galeries en granit. L'écusson seigneurial des Pontbriand décorait jadis le fronton de cette tour.

La commune doit son nom à un saint ermite irlandais devenu également le patron de Bodrgbriac et de Minibriac. Sa cellule était appelée le Penily ou lieu de pénitence. Il y mourut vers la seconde moitié du sixième siècle.

Comme tous les villages du littoral Nord et Ouest, Saint-Briac souffrit plus d'une fois des incursions ennemies. La descente de Marlborough à Saint-Servan lui fut particulièrement désastreuse. Pour se venger de la résistance de Saint-Malo, la flotte anglaise brûla bon nombre d'inoffensivcs barques de pêche et des hameaux entiers. Elle dut, néanmoins, se retirer sans avoir acquis une gloire plus grande.

Si l'on peut disposer de quelques heures, il faut aller visiter Pleurtuit, un des plus beaux centres agricoles du département. Sur son territoire, s'élevait le château-forteresse des comtes de Poktbriand, nom souvent elle avec honneur dans l'histoire de Bretagne.

Partout, ici, règne l'aisance, et la population, réellement attrayante d'aspect autant que de tenue, porte avec grâce des costumes mi-ruraux, mi-citadins, d'une grande richesse, mais de bon goût.

Rien de charmant comme la coiffe en dentelle, souvenir du casque gaulois ou romain, ombrageant ces visages frais et roses, aux yeux profonds, au sourire spirituel. Chateaubriand n'avait pas trop louange ses belles compatriotes : elles ressemblent toujours au séduisant portrait.

Le ruisseau de Saint-Briac, appelé aussi le Frémur\ forme, de ce côté, la limite des départements de rille-et-Vilaine et des Côtes-du-Nord.

1. 11 ne faut pas le confondre avec une petite rivière du même nom qui vient tomber dans la baie de la Fresnavs.

La grotte des fées à Saint-Euoirat.

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