‹ Le littoral de la FranceChapitre 12 sur 120 · LA COTE. — L'ARGUENON. - LES RUINES DU GUILDO · texte numérisé non relu

LA COTE. — L'ARGUENON. - LES RUINES DU GUILDO

A grand'peîne contenus par les pointes rocheuses des grèves que nous venons de quitter, les sables regagnent promptement du terrain. Sur les deux cent cinquante kilomètres de rivage appartenant aux Côtes-du-Nord, ils tendent à envahir beaucoup de grands espaces. L'une de ces baies, très vaste et d'une belle forme semi-circulaire, a pris le nom de baie de Saint- Brieitc, par la raison que son point central, profondément enfoncé, se trouve à l'est de l'embouchure du cours d'eau qui arrose Saint-Brieuc.

Néanmoins, l'importance de ces sables ne prévaut pas contre l'ossature même du sol. Partout, le granit apparaît et soutient les assauts répétés de la vague acharnée. Caps, barrières de bas-fonds ou de hauts-fonds se multiplient en avant des plages, pendant qu'en arrière de fortes collines semblent prêtes à accepter la lutte.

Elles n'ont pas toujours, pourtant, victorieusement bravé le danger. Ces milliers de crêtes escarpées, ces îles, ces plateaux presque innombrables prouvent avec trop de certitude les convulsions marines, dont la marche est, maintenant, indéniable.

Toute cette côte dentelée qui, de la pointe Minard, au nord-est de Paimpol, passe par les Héaux et Perros-Gnirec pour aboutir vis-à-vis de Lannion, se laisse, chaque jour, arracher plus d'une épave.

Constamment minée, elle s'émiette au cri triomphant du flot turbulent et si souvent épouvantable dans ses violences.

Les ports de mer ou de rivière sont très nombreux. Presque tous, malgré les obstacles naturels, ont un commerce suivi, une pêche fructueuse. Peu de chose suffirait pour leur assurer un essor nouveau ou tout au moins un progrès réel. Quelques travaux indispensables, un encouragement aux

vieilles industries du pays : toiles à voiles, toiles dites de Bretagne, fers, élève de chevaux et de bétail.... Déjà, un changement heureux a signalé ces trente dernières années. L'agriculture, en particulier, sort de sa routine séculaire. De nombreuses plantations ont mis en valeur des terres réputées absolument stériles, et les engrais marins, fortune des localités bordant la côte, sont employés à de plus grandes distances, apportant avec eux la fertilité, des récoltes rémunératrices.

Tous les moyens d'aider à cette entière rénovation du pays ont donc des chances sérieuses d'être, à la fois, bien accueillis et de porter fruit.

La première grève du département des Côtes-du-Nord est sablonneuse. Elle continue les dunes déjà rencontrées.

Plusieurs baies profondes l'accidentent : Beaucey, l'embouchure de YArguenon (rivière blanche), la Fresnays..., Il faut arriver au cap Fréhel, à la pointe d^Erquy, pour retrouver le granit pur.

Sur ces vastes étendues blanchâtres, des cours d'eau forment de petits ports fréquentés surtout par les pêcheurs.

Dépassant l'embouchure du ruisseau de Saint-Briac et la baie de Beaucey, nous entrons dans la presqu'île terminée par le bourg de Saint-Jacutde-la-Mer et, en quelque sorte, prolongée par l'îlot des Ebuiens, qu'une tourmente a dû séparer du continent.

Assis dans une coulée fertile, protégé des vents du large, le bourg, comme tant d'autres, doit son existence à une abbaye, contemporaine du premier monastère fondé en Bretagne.

Le roi Grallon, dont la Cornouailles armoricaine a gardé un si vif souvenir, fut le protecteur des enfants de Fragan, compagnon de Conan Mériadec*, qui, lui-même, était allié de Grallon.

Son amitié se traduisit par des dons généreux. La famille de Fragan s'étant tout entière consacrée à Dieu, Grallon lui fit bâtir des asiles inviolables.

Saint Wengalois ou Guénolé, si célèbre dans les légendes bretonnes, fut le premier abbé de Landevenneg (440?), couvent situé à l'embouchure de la rivière d'Aulne ou de Châteaulin.

Saint Jacut, Jagu ou Jacob resta dans la contrée où son père avait abordé* et, pour mieux s'isoler du monde, choisit la presqu'île sablonneuse dont le nom devait être bientôt si connu. L'abbaye, prétendent quelques

1. Nous nous contentons de suivre les traditions, sans prendre ou non parti dans la discussion historique soulevée sur la question de l'existence de Conan.

2. Fragan se fixa aux environs de Sainl-Brieuc, après avoir habité l'île de Bréhat.

historiens, remplaça un temple dédié à la Terre ou Cybèle, d'où l'appellation de LaU'Douar. Beaucoup de vieux titres emploient ce terme pour désigner l'église paroissiale, terme qui a soulevé une foule de dissertations; mais, en somme, rien de plus plausible n'a été imaginé.

L'abbaye survécut près de quatorze siècles à son fondateur; elle était extrêmement riche, ses belles constructions et ses magnifiques jardins couvraient un vaste espace. Ses abbés jouissaient d'une grande influence, on les vit très souvent investis du rôle d'arbitre dans des questions fort délicates. Au quinzième siècle, ils obtenaient du Pape l'honneur de porter aux offices les ornements épiscopaux. En même temps, les revenus de l'abbaye s'accroissaient de la somme des droits établis sur la pêche et la culture pratiquées par les populations du littoral.

Beaucoup de prébendes bretonnes lui appartenaient et sa juridiction s'éten-

Personnages demandant à visiter un vaisseau, dessin inédit d'Ozanne.

dait jusqu'à des cures anglaises, dons de princes ou de riches pairs.

C'est probablement cette dernière circonstance qui inspira à l'abbé Pierre de Francheville (1616), oublieux de sa nationalité, la pensée de faire de Saint- Jacut un monastère anglais!!! Le Parlement traversa cet étrange projet, en installant à la place du moine trop généreux des Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur. Ces derniers restèrent paisibles possesseurs jusqu'en 1792, date de la ruine de la maison.

Dom Lobineau, le savant auteur de ï Histoire de Bretagne, mourut à Saint-Jacut, le 27 juin 1727.

Le dernier abbé, Philippe d'Andrezel, passa en Angleterre, vers 1702. Lors de son retour, Napoléon, qui attirait tout à lui, offrit à l'ancien émigré la place d'inspecteur général de l'Université de France. Philippe d'Andrezel accepta.

De la vieille abbaye, il ne reste plus que des ruines, mais le bourg a une nombreuse et fort belle population, très active, très laborieuse.

Le petit port de Saint-Jacut est formé par le havre du Châlelel; une distance de six cents mètres le sépare du bourg auquel nul bon chemin ne permet d'accéder. Malgré cet inconvénient réel, le port rend de grands services aux pêcheurs et reçoit parfois de petits caboteurs.

Il n'y a pas encore bien longtemps, le sable, maître du rivage, menaçait d'envahir à peu près complètement le territoire de la commune. Il trouvait pourtant un obstacle dans la mire, graminée étendant au loin ses racines et amassant autour d'elles les dunes vagabondes. Oublieux ou insoucieux, les Jaguécns tenaient peu de compte des ordonnances prescrivant la propagation de la précieuse plante et l'arrachaient pour en faire des balais médiocres, au risque de stériliser à jamais la contrée. Ils comprennent mieux aujourd'hui leur intérêt et, le nombre des baigneurs augmentant chaque année, la prospérité de la presqu'île suit une marche ascendante. L'État y a contribué en établissant, sur la côte Ouest, une digue de 800 mètres de longueur, complément de la digue de l'Est, construction des Bénédictins.

A mille mètres environ de la pointe du rivage, l'îlot des Ebihcns dresse sa belle tour, accostée d'une tourelle contenant un escalier qui mène à la plate-forme, d'où l'on peut dominer un horizon presque infini.

Construite en 1697, la tour remplace un vieux phare dont le feu protecteur éclairait la côte et l'entrée du port du Guildo et de Saint-Briac.

Une tradition très vraisemblable rapporte les frais de sa construction à un prélèvement fait sur le produit des bateaux de pêche.

Au sud-est de la passe des Ebihens, se trouve un bon échouage, très fréquenté et plus avantageux, comme point de relâche, que le port de Saint-Jacut.

C'est vers le milieu du printemps et à marée basse qu'il faut visiter l'îlot. On peut, alors, passer à pied sec le petit détroit et se donner le plaisir de suivre le relief des rivages. Une surprise charmante arrêtera pendant quelques moments le voyageur. La partie Ouest se montrera revêtue d'une riche parure de géranium sauvage, de troène odoriférant et de roses pimprenelles poussant au milieu du sable brillant, accumulé par la violence du vent.

DU MONT S.VINT-MICIIEL A LOIUENT 13:;

f/ascension de la tour terminera la promenade. Mais alors, sans doute, la mer aura repris possession du détroit, et un nouveau spectacle fera trouver bien court le temps qu'il exigera pour se déployer dans toute sa pompe.

Arrivant du large, hautes, majestueuses, colorées de la teinte du ciel, les vagues, doucement, l'une après l'autre, s'étendront sur les grèves, sur les écueils habitués à leur présence. Une monotone harmonie accompagne le lent affaissement des crêtes irisées par une légère écume. -

La journée est splendide, nul souffle ne contrarie le phénomène éternel cl pas un grain de sable ne sera emporté par le flot paisible. Les parfums des fleurs monteront, pénétrants, dans l'air diamanté, et les voiles des barques de pêche accidenteront le bleu clair de l'horizon.

Tout à coup, une tache d'un gris profond s'est élargie. Elle envahit presque aussitôt le ciel entier. Un souffle bas, chaud et humide à la fois, court à la surface de la mer, qui frémit comme impatiente. Puis, un instant d'arrêt se produit pour laisser bientôt l'espace libre aux rafales impétueuses. Ce n'est plus la vague lentement paresseuse qui leur répondra, c'est un tourbillon effrayant de lames roulées, tordues, enlaçantes, irrésistibles dans leur force souveraine.

Les roches frappées rendent un son horrible, les dunes reculent en se laissant enlever des nappes entières de flocons sablonneux. La presqu'île srmble devoir être arrachée à la terre ferme et l'îlot prêt à disparaître sous l'assaut répété des masses qui s'écroulent contre ses flancs.

Les rivages voisins se perdent dans un brouillard noirâtre et la lumière des phares parvient à peine à percer les ténèbres....

Sous l'un ou l'autre de ces aspects, le panorama des Ebihens restera ineffaçable et nous poursuivrons notre route avec d'autant plus d'ardeur.

A travers la campagne fertile, bien ombragée et bien cultivée de Plou- DALAY, nous gagnons l'embouchure de I'Arguenon (rivière ou fleuve blanc), cours d'eau arrosant des lieux renommés en Bretagne. Peu après sa source, voisine de celle de la Rance, l'Arguenon baigne Jugon, la vieille place forte, située au milieu des montagnes et des étangs, si souvent disputée, si souvent victorieuse et que plusieurs ducs voulurent réserver dans leur domaine particulier, justifiant ainsi ou faisant naître l'adage pompeux :

Qui a Bretagne sans Jugon A chape sans chaperon.

Plusieurs bourgs importants doivent leur animation à l'Arguenon, puis

i36 LE LITTORAL DE LA FRANCE

son lit s'élargit un peu en amont de Plancoët, la jolie petite ville dont Clialeaubriand a dit :

« Si J'ai connu le bonheur, c'est certainement à Plancoët. »

L'immortel écrivain venait passer ses vacances d'écolier chez sa grand'mère qui habitait, rue de l'Abbaye, une maison dite du Rocher « dont les jardins descendaient en terrasses sur un vallon au fond duquel se trouvait une fontaine entourée de saules ».

Les hauteurs de La Jaunière, de Nazareth, de Brandfer dominent la ville. C'est de cette dernière colline que l'on peut admirer le remarquable ensemble formé par les maisons suivant les sinuosités de la vallée, le petit port, la ligne onduleuse des derniers contreforts de la chaîne du Menez, la mer et les îlots qui la parsèment.

L'épisode de Velléda, des Martyrs, a été inspiré par ce tableau, comme le portrait de la druidesse infortunée a été copié d'après le type §uperbe des femmes du canton voisin : Matignon.

Frais, bien feuillus, bien arrosés, présentant des sites sévères ou riants, des châteaux nombreux, des ruines intéressantes, les environs de Plancoët sont faits pour charmer le voyageur, pour retenir l'attention de l'artiste.

Le port de la petite ville est un simple échouage, car la marée n'y monte pas avec une parfaite régularité. Nous trouvons à ce sujet une note curieuse dans le Dictionnaire d'Ogée, revu par Marteville.

« Plancoët a un port où viennent, trois jours avant les syzigies et quatre jours après, des navires de trente à quarante tonneaux. Aux marées d'équinoxe, on en voit quelquefois arriver de soixante et soixante-dix tonneaux. Les registres de l'état civil de la commune font foi du baptême de navires d'un assez fort tonnage, construits à Plancoët.

« La mer monte au port dans les syzigies. Quoique entre ces époques il y ait généralement quatre ou cinq jours où la mer n'y vient pas, on a remarqué qu'entre la nouvelle lune et la pleine lune de juin 1842, la mer a monté tous les jours deux fois à une hauteur capable de porter des bateaux. Mais, chose singulière, on a observé en 1815, que, pendant tout le mois de janvier, la mer ne remonta pas une seule fois à Plancoët. » ■ De grands travaux ont déjà amélioré ce petit port; mais les plus réels obstacles proviennent du peu de largeur laissée entre les quais, sans doute pour combattre l'envasement, et de courbes trop prononcées en avant du chenal. Il faut haler par l'arrière les bâtiments de plus de 18 mètres de longueur, et les évolutions ou croisements des autres navires se trouvent également fort gênés.

DU MONT SAINT-MICIIEL A LuRIKNT

Néanmoins, l'emploi des engrais marins, en usage depuis un dèmisiècle, a changé la physionomie des campagnes et donné un mouvement de plus en plus actif aux exportations, consistant en bois de chauffage et de construction, blé, cidre, pommes, légumes. L'anse du Guildo, à l'embouchure de l'xVrguenon, est le grand centre fournissant les engrais qui, entreposés à Plancoët, contribuent à entretenir le travail des ouvriers du port.

Le nom de la ville est pour la première fois prononcé à l'occasion du mariage de Marguerite de Plancoët avec Jean Geoffroy de Goyon (1214). La maison seigneuriale tenant, déjà, sous sa dépendance Montafilant et Montbrand, il y a lieu de croire qu'elle était riche et puissante. Plus tard.

Canot saluant une embarcation amirale, dessin inédit d'Ozaune.

elle dut être ravagée par une guerre impitoyable, puisque le testament de Geoffroy de Tournemine s'exprime ainsi :

« Je veux que de mes biens soient secourus les paroissiens de Plancoët, de leurs maisons qui furent perdues et autres choses brûlées en la guerre de leur ville. »

Et ainsi que le fait justement remarquer l'historien', « cette clause mystérieuse n'est point, comme on pourrait le croire, un acte^de bienfaisance volontaire, mais une réparation imposée au moment de la mort à l'auteur même des dévastations et des forfaits rappelés dans cette pièce avec un artifice de dissimulation qui fait frémir ».

La suite des restitutions est longue et de tout genre; elle prouve la férocité, l'absence complète de scrupules quelconques chez le testateur.

Une forteresse défendait Plancoët, mais Jean IV l'enleva à Olivier de

\ Ilisloire et panorama d'un beau pays. u.

Clisson et" la rasa entièrement (1390). Deux cents ans plus tard, Saint- Laurent, le lieutenant de Mercœur, s'y battit contre deux capitaines du maréchal de Brissac.

Plancoët, dont on traduit souvent le nom en paroisse du hois, étymologie très probable, est voisin de Corseul, qui pendant si longtemps a exercé, et maintenant encore exerce la science des archéologues, des antiquaires et des historiens. Doit-on regarder ce bourg comme occupant l'emplacement de la vieille capitale des Curiosolites, le Fanum Martis, que la table de Peutinger représente comme situé à vingt-cinq milles de Condale (Rennes) et à quinze milles de Rheginea (Erquy, selon l'opinion commune)?

Cela est au moins plausible, sinon d'une certitude absolue, et tant de convenances de lieu, de caractère se réunissent pour lui donner corps, que l'on ne peut courir, en l'adoptant, le risque d'être taxé de légèreté. Les fouilles ont donné, d'ailleurs, nombre de médailles, de vases, de statuettes, des fragments de mosaïques, des sceaux, en un mot, tous objets prouvant un centre important, d'occupation continue, facilitée par une voie romaine très rcconnaissable.

Mais, ainsi que nous l'avons répété souvent dans notre premier volume, et ainsi que nous le répéterons encore, constatons, si l'évidence s'impose, les traces de la domination romaine; saluons la civilisation qui en fut la conséquence; n'oublions pas, toutefois, l'impitoyable, le systématique écrasement des peuples vaincus dont l'énergie semblait devoir succomber pour toujours.... Ils résistèrent, cependant; ils n'abandonnèrent jamais entièrement la lutte, et le vainqueur, obligé à une perpétuelle vigilance, se laissa arracher cet hommage :

On peut vaincre les Gaulois, jamais on ne les domptera.

Parole vraie, parole prophétique, dont l'accomplissement salua le réveil de la Gaule et dont l'écho trouve dans nos cœurs meurtris une facile application!

La colline de Nazareth, à l'extrémité orientale de Plancoët, dépendait autrefois he Corseul. Un couvent de dominicains y avait été fondé, en 1647, par Pélagie de Rieux, (c contre le gré des habitants ». Le Parlement, auquel le différend fut soumis, donna gain de cause à la fondatrice.

La chapelle actuelle est formée de deux ruines. Les pierres du château de Montafilant sont entrées dans l'édification du chœur, et le portail appartenait à l'ancienne abbaye de Saint-Jacut.

Le chemin de fer de Lison à Lamballe rattache aux grands réseaux de

Normandie et de Bretagne, Plancoët, Corsent et plnsienrs autres petits centres, qui ne s'attendaient pas à cet honneur, mais en retirent un très sérieux profit.

Peu après Plancoët, sur la rive gauche de l'Arguenon, entouré de trois côtés par d'admirables prairies et dominé par les hauteurs boisées de Saint-Lormel, on trouve le château de I'Argentaye.

Il est, à coup sûr, plus vaste, plus luxueux que le castel antique dont les Actes de Bretagne signalent l'existence dès le treizième siècle.

« Rolland d'Argentaye, précisent-ils, doit à l'ost ducal (armée) un demichevalier », c'est-à-dire la moitié du nombre des hommes d'armes que tout chevalier banneret était obligé de fournir à son suzerain.

Si le tribut n'était pas considérable, le patriotisme de la famille se montrait de bon aloi, car, en avril 1379, Pierre de I'Argentaye est signalé par les mêmes Actes, comme faisant partie de l'association de la noblesse, déterminée à s'opposer à l'invasion française.

Est-ce aux services reconnus de ce gentilhomme que fut concédé le droit bizarre pesant sur la navigation de l'Arguenon?

Tous les bateliers devaient, en arrivant en vue des murailles du manoir, chanter à pleine voix :

Salut et joie, A monsieur de l'ArgentaeM

Si, trop fiers ou trop timides ou, qui sait, trop enrhumés, par conséquent sans voix, les bateliers ne pouvaient chanter, il leur fallait acquitter une amende d'environ trois francs. Et, comme la fraude aurait eu beau jeu dans la circonstance, une solide chaîne en fer, reliant une rive à l'autre, opposait son infranchissable obstacle aux récalcitrants.

Nous supposons, à vrai dire, que les sires de I'Argentaye recueillirent surtout les souhaits prescrits : la prodigalité et l'insouciance n'étant guère compatibles avec le caractère de pauvres gens obligés de peiner durement pour gagner leur chétive existence.

Ces scènes familières s'évanouissent à mesure que l'on approche de Créiiex, dont le territoire garde les ruines du château du Guildo, où s'accomplit le prologue d'une affreuse tragédie.

L'origine de la forteresse est inconnue; mais on sait qu'en 1400, Bertrand de Dinan, seigneur de Montafilant et de Montbrand, était qualifié châtelain

i. Onliographe produisant par consonnance la prononciation des gens du pays.

et baron du Guildo. Bertrand eut pour héritière sa nièce, Françoise de Dinan, réputée la plus belle femme de son temps. Elle pouvait encore passer pour une des plus riches.

Son immense fortune fut la cause d'une lutte fratricide.

La lamentable histoire de Gilles de Bretagne a traversé quatre cent cinquante années, sans rien perdre de son horreur tragique, et elle se représente avec une extrême intensité de couleur, lorsque l'on franchit la vaste cour, maintenant déserte, que l'on contemple les formidables tours éventrécs, penchant au-dessus de la grève ou croulant dans des souterrains, déjà à demi comblés. Au nord et à l'ouest, la mer frappe les murs du Guildo; vers la route de terre, une large douve, très profonde, le séparait de collines qui eussent pu devenir un point avantageux pour des assaillants.

Dans cette demeure si sûre, Gilles de Bretagne, frère du duc François!", se retira avec sa femme, presque une petite enfant encore'. Mais il avait compté sans la haine d'Arthur de Montauban, favori du duc.

Déçu de l'espoir de devenir, par son alliance avec Françoise, un des plus influents gentilshommes de la cour, Arthur s'appliqua à fortifier dans le cœur de son souverain des soupçons qu'il se chargea de tourner habilement en certitude.

La tâche était facile. François P"", d'un caractère faible et crédule, devait tomber dans tous les pièges flattant ses défauts. Gilles, d'ailleurs, donnait prise contre lui, en déclarant ouvertement combien il était mécontent de sa part de l'héritage paternel, part consistant dans la seigneurie de Chantocé et en rentes sur le domaine ducal.

Son mariage avec Françoise de Dinan le mettait en possession de plusieurs places fortes et de trésors surpassant les ressources de son souverain. Mais, par comble d'étourderie, le jeune prince ne cachait pas sa prédilection envers quelques seigneurs anglais, ses hôtes habituels, et il entretenait une correspondance active avec le roi d'Angleterre.

Il n'en fallait pas tant pour permettre à Montauban de le représenter comme cherchant à détrôner son frère. Vainement, le comte de Richement*, oncle des deux princes, voulut interposer sa médiation, Montauban fut assez adroit pour la rendre inutile et pour amener le duc à demander au roi de France, Charles YII, de s'unir à lui pour déjouer les projets de Gilles.

Charles, en celte circonstance, comme en bien d'autres, agit mal. Au lieu

i. Elle n'avait pas neuf ans.

2. Frère de Jean V, père de François I", de Pierre, plus lard duc, et de Gilles. Le comte de lUchemont devait lui-même régner sous le nom d'Arthur III.

'y- "' .-rsr.

Page 1