RUFNES DU CHATEAU DE GUILDO
DU MONT SAINT-MICHEL A LORIENT ii3
d'apaiser François, il servit ses projets et envoya des hommes d'armes pour arrêter son neveu'.
Le clief de la troupe s'y prit habilement, annonçant qu'il était envoyé pour parler à Gilles.
Les avertissements n'avaient pas manqué au prince. Confiant en sa puissance apparente, peut-être, aussi, refusant de croire à la haine du duc et à la perfidie du roi de France, il reçut les hommes d'armes, surpris euxmêmes de la facilité de l'accueil, mais qui ne perdirent pas un instant pour lui montrer l'ordre d'arrestation signé par Charles VII.
Gilles était perdu....
Maîtresse de lui, la troupe se répandit par le manoir :
« Arrachant, disent les Actes de BretagnCj les tapisseries historiées ou
I'ay?;i^'e breton : attelage gravissant une côte, dessin inédit dOzanne.
brodées, les glaces et les images aux cadres vermeils; ouvrant et brisant les meubles sculptés, pillant les trésors de pierreries appartenant à Françoise de Dinan : tissus et chaînettes d'or, rubis enchâssés, joyaux aux perles pendantes ou en forme de Heurs, avec des oiseaux de perles couronnés de diamants, roses aux boutons de diamants, écharpes émaillécs et frangées d'or.... »
La jeune princesse ne donna pas un coup d'œil à ces ravages. Elle voulait accompagner Gilles et, brutalement repoussée, elle se réfugia dans la plus haute tour pour voir le plus longtemps possible celui qui ne devait pas revenir! !
1. Jean V, père des deux princes, avait épousé Jeanne de France, fille de Charles VI, sœur, par conséquent, de Charles VU.
Beauté et richesse étaient donc les éléments de ses malheurs.
« Oh! répétait-elle, que ne suis-je l'une de ces pauvres filles gardant les troupeaux dans mes vallées de Montafilant! »
Gilles, emmené à Dinan, est jeté dans un des cachots du donjon; il peut y entendre le bruit des fêtes données par son indigne frère, qui refuse de le laisser paraître en sa présence....
Le comte de Richemont s'interpose une seconde fois, il échoue encore. Le prisonnier est transféré à Châteaubriant, maison des aïeux de sa femme, et traduit devant les États et les commissaires royaux assemblés pour le juger. La sentence ayant écarté les principaux griefs et ayant, de plus, fait appel à l'humanité, à l'affection du duc, François renonce à dissimuler sa haine.
Gilles est envoyé à Moncontour, ensuite à Touffou et, de ce dernier château, à celui de La H.irdouinaye, près Broons. Partout, des traitements cruels lui sont infligés. On a peine à comprendre que la constitution du malheureux prince pût supporter de pareilles souffrances.
Enfin, comme le duc « s'ennuyait de promener ainsi son frère de forteresse en forteresse » et qu'il lui « tardait de le voir en paradis! » les geôliers, stimulés par Montauban, n'hésitèrent pas davantage : ils essayèrent d'empoisonner Gilles. La dose vénéneuse se trouva trop faible pour causer sur-le-champ la mort, mais l'infortuné prince en fut atteint jusque dans son intelligence. Déçus, les bourreaux résolurent de le laisser mourir de faim.
Bientôt, des cris lugubres, emplissant la forteresse, retentirent au delà de ses murailles :
« Du pain! du pain! au fils de Bretagne, pour l'amour de Dieu! »
Les paysans passant dans la forêt de la Ilardouinaye fuyaient, les larmes aux yeux, n'osant braver les gardes et les dogues destinés à repousser toute tentative en faveur du persécuté....
Seule, une femme eut ce courage. Pauvre mendiante, elle vint plusieurs jours de suite, offrir à Gilles ce qu'elle glanait de pain et y ajoutait une écuellée d'eau.
Ce secours prolongea la vie du moribond; mais il désira davantage et confia son dernier espoir à sa bienfaitrice.
Sans hésiter, elle obéit. Un religieux cordelier « homme de foi vive » reçut la prière qu'elle lui transmettait et se laissa guider vers la douve située devant l'étroit grillage donnant sur le cachot du prince.... 11 reçut la confession de l'infortuné.... Tout à coup, il chancela.... un ordre venait
de lui être imposé.... Cependant, recouvrant sa fermeté, le religieux promit de remplir la mission terrible!...
Calme, désormais, Gilles se rejeta sur le grabat qui lui servait de lit, attendant, résigné, l'apparition de ses bourreaux. L'attente fut courte. Le religieux sortait à peine de la douve que le cachot s'emplissait de la lueur des torches et que le prisonnier, jeté entre deux matelas, était foulé aux pieds de ses misérables tourmcnteurs! Puis, la mort se faisant trop lente, tellement la forte jeunesse de Gilles luttait encore, on ne délibéra pas davantage. Une serviette nouée autour de sa gorge termina un martyre épouvantable de cinq années!!
Le lendemain, les meurtriers faisaient procéder aux obsèques, par Louis de Verger, abbé de Bosquen.
Un grand concours de paysans suivit la cérémonie et l'abbé fit poser
Bateau passeur, dessin inédit d Ozanne.
sur le cercueil une dalle d'ardoise, soutenant la statue en bois de l'infortuné fils de Bretagne*.
François I" pouvait respirer. Son frère ne le gênerait plus.
Mais, voici que l'armée ducale, alors campée à Avranches, témoigne, en apprenant la nouvelle, une véritable indignation.
Mais, voici encore que le duc, agité déjà par une vision vengeresse, voulut venir au Mont Saint-Michel, où il se croyait plus en sûreté.
Traversant la grève, il hâtait le pas de son cheval..., une ombre se jette au devant lui.
< Je suis le confesseur de ton frère, Gilles de Bretagne, prononce
1. Celle statue est de grandeur naturelle. Après la destruction de l'abbaye de Bosquen, elle fut placée dans l'église de l;i Cliapt-lle-du-Parc, village dépendant de la commune du Gouvay. Elle est, mainlenar.t, au musée de Saint-lJrieuc.