Commune de Pléneuf, à l'ouest d'Erquy
Innls, ils entassèrent les ruines sur leur passage. Saint-Briac, Saint-Lunaire, Saint-Enogat furent pillés et presque entièrement brûlés. Mais les paysans ne tardent pas à se reconnaître, en même temps que les capitaineries de Dol et de Dinan prennent les mesures nécessaires pour couvrir l'intérieur du pays.... Les envahisseurs sont rejetés sur Ploubalay et sur le Guildo.
Les populations de la rive gauche de l'Arguenon, d'abord consternées, se lèvent; Rioust de Villes-Auduains organise une patrouille destinée à barrer la rivière et à permettre d'attendre des secours qui sont en roule.
Cent paysans se disposent à arrêter une armée!!... L'énergie, le courage^
Le fort La Latte.
étaient admirables. Ils préparèrent la victoire définitive, au milieu de périls dont la haine des envahisseurs augmentait l'intensité.
Un fait entre plusieurs autres prouvera l'indignité du commandant en chef anglais.
Parvenu à Matignon, il n'oublia pas son adversaire du Guildo.
« Où est ce beau Monsieur, que je le pende à sa poutre? » demande-t-il.
On lui montre la maison abandonnée de Rioust de Yilles-Audrains. Bligh y installe son quartier général et fait chauffer ses soixante chaudières avec quinze cents gerbes de blé entassées dans la grange, bien que le bois fût à portée!...
Huit jours entiers s'écoulent, depuis le débarquement, en pillages et cruautés de toute sorte.
Heureusement, l'armée bretonne approche, commandée parle marquis de La Châtre, gouverneur de Saint-Malo, par MM. de Balleroy et d'Aubigny. Le duc d'Aiguillon, gouverneur de la province, accourt par Plancoët.
Les Anglais essayent de tenir tête. Vaincus, ils se décident à rembarquer; ce fut une véritable catastrophe, quoique leurs navires ne cessassent d'entretenir un feu formidable, répondant au feu des batteries établies sur les hauteurs (par le duc d'Aguillon), au moulin d'Anne et au moulin du Chêne.
Mais notre intention n'est pas de nous appesantir sur les détails du combat. Nous avons dit que les Bretons se montrèrent vaillants, cela pourrait suffire; cependant nous voulons plus : le témoignage de nos ennemis eux-mêmes.
Smollett termine ainsi la relation de la bataille de Saint-Cast.
« A peine le commodore eut-il hissé le signal de cesser le feu, que les Français, donnant un noble exemple de modération et d'humanité, accordèrent immédiatement quartier aux vaincus. Environ mille de nos meilleurs soldats périrent ou furent faits prisonniers dans cette affaire, mais cet avantage fut chèrement payé par les troupes françaises, que les boulets lancés par les frégates maltraitaient cruellement. La clémence des soldats français est d'autant plus remarquable que, durant leur expédition à terre, les iroupcs anglaises s étaient honteusement souillées par le maraudage, le pillagey l'incendie cl cent autres excès
« Le succès de l'entreprise contre Cherbourg avait causé au peuple anglais une joie vraiment puérile, et le gouvernement se prêta à celte exaltation pétulante, en exposant vingt et une pièces de canons français dans Hyde-Park, d'où elles furent traînées triomphalement à la Tour de Londres, aux acclamations de la populace.
« La nouvelle de la déroute de Saint-Cast précipita les esprits du comble de l'orgueil et de l'infatuation dans un abîme d'humilité et d'abattement, en même temps qu'elle éleva, en sens contraire, les esprits français. »
Un historien breton ajoute :
« Cette bataille eut pour résultat immense de couper court aux descentes que les Anglais avaient entreprises sur nos côtes, pour faire diversion à la guerre d'Allemagne et forcer la France à protéger son littoral par des corps d'armée qui étaient ainsi enlevés au théâtre de la guerre. En France, on exalta cette victoire pour ranimer le moral de tous les habitants de la côte; en Bretagne, on la célébra comme, en effet, elle
loi
devait l'être, parce qu'elle donnait une nouvelle preuve du patriotisme de notre province; en Aiiglclerre, on comprit pnr celte déroute qu'il fallait renoncer à un système qui avait perdu toute sa force, en perdant tout son prestige. »
Au milieu de l'enthousiasme, une note discordante se fit jour : on accusait le duc d'Aiguillon de n'avoir pas pris part à la bataille. Un mot historique, sur ce sujet, a été conservé. Comme on disait devant le procureur général au Parlement, La Chalotais, que « l'armée française venait de se couvrir de gloire » :
« Oui, répondit-il, et le petit duc de farine! » Allusion aux moulins où le duc avait établi l'artillerie. Ce mot devait avoir de bien funestes conséquences, non seulement pour celui qui le prononçait, mais pour les affaires publiques bretonnes. Cependant les États de Bretagne, peu suspects d'adulation envers le duc, ayant volé une médaille commémorativc.
r f, i^io^t.
fort <y< /« LstlTe.
Aspect de la côte vue du largo.
le nom du commandant en chef de l'armée y fut honorablement inscrit : c'est le meilleur des témoignages.
Pendant bien longtemps, une relation de la bataille de Saint-Cast, écrite par l'abbé Maurice (curé de la commune au moment de l'action), ainsi que le prône (également son œuvre), qu'il fit sur le même sujet, le carême suivant, étaient joints, en feuillets détachés, au Registre des Sépultures de la paroisse. Lus et relus, ils eussent fini par n'être plus que des pages informes si, en 1834, on n'avait pris soin de ce curieux souvenir.
Aujourd'hui, une colonne, assez chétive œuvre d'art, s'élève sur remplacement du champ de bataille.... Il est juste de ne pas oublier une date glorieuse : on honore ainsi ceux qui tombèrent pour sauver la patrie. Cependant, avec quelle tristesse l'esprit se reporte vers un combat provoqué par un si entier oubli des lois les plus simples de l'humanité!
Entre peuples civilisés, n'y a-t-il pas un champ d'action autrement désirable à se disputer que celui où, pour des causes trop souvent injustes, tombe décimée la jeunesse d'une nation!
On vient à Plécoulle pour visiter la tour de MoiNTbrand, construite sur
\ô2 LE LITTORAL DE LA FRANCE
une colline au bord du Frémur. Faisait-elle partie du château fort défendant autrefois cette partie du territoire? La tradition est muette. Élevée d'environ treize mètres, ses pierres sont maintenues par un ample manteau de lierre uni à des ronces, et sa forme octogonale prouverait qu'elle est postérieure au treizième siècle. Du coteau qui la supporte, le paysage apparaît vaste et varié à souhait.
Non loin de là, se dresse un signal dû aux ingénieurs géographes, la pyramide Saint-Jean, haute de près de cent mètres.
La très vieille église de PlébouUe possède un assez beau bénitier, soutenu par des cariatides. Ce n'est pas le seul édifice religieux de la commune. Un hameau : Notre-Dame-du-Te»iple, en dépend, et la tradition attribue sa chapelle à un établissement de Templiers qui aurait eu une véritable importance. Aucun titre ne rend certaine cette origine, mais elle est très vraisemblable.
Si on le peut, il faut faire coïncider une visite à PlébouUe avec la foire du 14 septembre, fameuse depuis plusieurs siècles. Elle a lieu au village de Montbrand et ne dure pas moins de dix jours, attirant un nombreux concours de population, non seulement des environs, mais de Lamballe, de Dinan et jusque de Saint-Malo, de Saint-Brieuc; on ne saurait voir rien
de plus pittoresque Les marchands alignent leurs tentes selon un
usage très ancien, qui fait de la foire un diminutif de ville, ayant des rues, des places, portant des noms de cités : on se promène dans la rue de Paris ou dans la rue de Bordeaux, par exemple.
Les riches vergers, les grasses prairies, la rivière, la plage, la mer occupent tous les points de l'horizon, et la belle population de la côte, aux riches ajustements, croise les citadins charmés par ce spectacle toujours attachant, toujours nouveau.
Le véritable Frémur, se jette ici dans la mer, formant, au Port-a-l\- Duc, le fond de la baie de la Fresnaye (ou Fresnays). Un nouveau petit port, établi à la pointe de Muret, commence à prendre un certain développement commercial. Port-Nieux, ainsi se nomme-t-il, est sous la protection du fort La Latte, il exporte surtout des grains appelés grains du Cap, à cause du voisinage du cap Frehel.
Le château de la Latte occupe une des extrémités de celte même baie. Il a, pendant des siècles, porté le nom de son fondateur, Goyon, compagnon d'AL.xLN Barbe-Torte. Son histoire serait intéressante à esquisser, bien que remontant à l'une des époques les plus cruelles dont eut à souffrir la Bretagne.
Les invasions normandes faisaient table rase sur leur passage.
hV MO.M SAIiNT-MICiil'L A LORIl-NT
« Oh! mallicurcusos, disaient les clironiqueiirs du temps, les générations qui ont vu ce que nous voyons! Malheureuse la contrée sur laquelle passe l'onragan du Noid, car il emporte la maison de Dieu et celle du pauvre; il déracine l'arhre qui versait l'ombre au laboureur, et la terre qu'il a laiîclîée devient le champ où les corbeaux se repaissent de chair humaine. &
D'Argcnlrc, Sùncclia) de Rennes, jurisconsulte et hislorien. Né à Vitré, en 1519, mort en 1590.
Plus tard, D'Argentré qualifiera l'époque du nom d! afflktionde Untagney et il dira :
« Si fust le pays de Bretagne affligé, gasté et ruiné à la mode normande la plus cruelle, et la plus inhumaine qui fust jamais au monde; car ils n'arrivaient en lieu qu'ils ne tuassent hommes, femmes et enfants, qu'ils ne ruinassent églises, monastères, villes, maisons; qu'ils ne ravageassent tout par où ils passaient, en sorte que nul tourbillon de tempestes n'eut sçcu faire ni laisser telles désolations. »
Peu de guerriers osaient combattre les pirates du Nord. Goyon, seigneur du pays de Plévcnon et lieux voisins, résolut de mettre, au moins sur ce point du rivage, obstacle aux invasions.
Sur un rocher pointant dans la mer, entre deux crêtes à pic, suite des amoncellements du cap Fréhel, il bâtit une citadelle. Et lorsque les flottes normandes apparaissaient, convoquant ses vassaux, Goyon, vigilant gardien de Tembouchure des rivières, fondait sur les assaillants :
Un chevalier illec étoit Qui le nom de Goyon portoit.
Rel et gent en toute manière.
Et qui était chef de bannière,
chanta un religieux de Sainl-Aubin-des-Bois', justement ému du récit des merveilles accomplies par cet indomptable courage.
L'exemple du généreux chevalier produisit des imitateurs. Il aviva l'ardeur d'ALAm, fils de Matiiuedoi, comte de Cornouailles et de Poher, petitlils d'Alain-le-Grand, descendant de Noménoé, réfugié en Angleterre. Ce jeune prince repasse la mer, revendique ses droits, s'unit à Juiiel Béranger, comte de Rennes, et refuse le tribut à Guillaume Longue-Épée, fils de RoUon, le triomphateur de Saint-Clair-sur-Epte.
Flescan fut chargé par Guillaume de punir ceux qu'il regardait comme rebelles. Les deux armées se rencontrèrent à Trans, près du Couesnon.
Goyon, aux côtés d'Alain et de Juhel Déranger, devenait la terreur des
Normands :
Ce chevalier de çà, de là, Occisoit tous sans dire : holà!
continue le chantre du valeureux guerrier.
Par malheur, les vainqueurs voulurent pousser trop loin la victoire. Ils s'épuisèrent et Guillaume reprit l'avantage : mais la revanche ne tarda guère, revanche complète. Peu d'années après (957), Alain chassait définitivement, par la victoire de Dol, les dominateurs normands. Cette fois encore, Goyon avait rudement combattu aux côtés de son suzerain. Il fut le premier hànneret de Bretagne, titre glorieux revendiqué, en 1057, par Jean de Goyon qui, aux États assemblés par Eudon*, se plaignait de voir disputée la place occupée par ses pères, en qualité de premiers bannerets de Bretagne. En 1090,
1. Abbaye située dans le diocèse de Saint-Brieuc, commune de Plédéliac. Elle avait été fondée par Geoffroy Botlicrcl, comte de Lamballo, en H37, et rebàlie, en \2^0, par une dame de Matignon, 'i. Oncle du duc Conan II. 11 lui disputait le litre de souverain de Bretagne.
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Élienne Goyoïi suivait en ralesline le duc Alain Forgent, autre vainqueur des Normands'. Vers la fin du douzième siècle, la famille de Goyon joignit à son nom celui de Matignon; Etienne, son représentant, ayant épousé l'héritière de ce dernier lief.
La citadelle fondée par Goyon, en 957, est digne de ces beaux souvenirs. Elle compte au nombre des plus anciennes forteresses bretonnes et a toujours efficacement protégé le pays qu'elle domine. La première, pendant les ouerres avec l'Anoleterre, elle donnait l'alarme, dénonçant chaque tentative hostile. Souvent assiégée, elle brava toutes les attaques et ne succomba qu'avec les siècles. Mais, Louis XIV, éclairé par Vauban sur la valeur de cette position, en fit une place d'État, par achat quelque peu imposé à son propriétaire (1689). Toutefois, le seigneur de Matignon en garda le gouvernement. Depuis lors, la Roclie-Goyon prit le nom de château de la Latte, fief voisin que les Actes de Bretagne confondent souvent
avec la Roche.
La disposition actuelle de la forteresse date de Louis XIV. Deux précipices de plus de cent mètres de profondeur la séparent des rochers de la côte; on les franchit sur des ponts appelés, le premier : de l'Avancé, le second : Grand-Pont; celuici placé au seuil (sons l'ouverture dite : Assommoir) du redoutable donjon. Entièrement construit en granit, de la base au faîte, le château de La Latte ressemble « à un rocher taillé, sculpté et posé par l'homme sur tant de crêtes brisées ».
La comparaison est vraie; nulle autre ne rendrait mieux l'aspect de la citadelle solitaire, mais imposante, au bord des flots qui l'assaillent éternellement.
1. 11 avait battu Guillaume-le-Conquérant dont, plus tard, il épousa la fille Constance.
Rochers du cap Fréliel.
loG LE LiTTOHAL DE LA riiAISCf:
Les rocs ont eu raison des sables. Ils se pressent, innombrables, entourant la crique appelée : Âme de Sévigné, et prolongent par un cap élevé ce point du littoral.
Des soulèvements, des affaissements, des ruptures brusques de la croûte granitique ont produit des gouffres dangereux. Le Toid-an-Ifern, nom celtique conservé au plus étrange de ces abîmes, semble vraiment une bouche ouvrant sur lenfer. Ses parois, distantes l'une de l'autre de un mètre et demi, trouent le sol sur une longueur de mille mètres et descendent à plus de trois cents mètres de profondeur dans les entrailles de la terre. Les vagues se sont creusé cette route, et y rugissent, aux grandes marées, avec un déchaînement effroyable.
La pointe du cap Fréiiel se présente, elle aussi, toute découpée à pic, toute sourcilleuse. Grottes, cavernes, aiguilles minées, pyramides colossales se succèdent, dentelées par la mer qui s'acharne contre elles, faisant bondir ses embruns jusque dans l'intérieur des terres, à une distance de plusieurs kilomètres.
La nécessité de signaler les écueils de ces parages fut de tout temps comprise, mais la première tour à feu date seulement de 1G95. Les Malouins, si directement intéressés à sa conservation, restèrent seuls chargés de son entretien, jusqu'en 1717. A celte époque, le conseil de marine jugea qu'il était bon de faire participer aux dépenses tous les marins de la contrée. Par suite, une taxe de deux sous fut établie sur chaque bâtiment ponté, trafiquant avec les ports bretons ou normands, du cap Fréhel au cap de Régneville.
Le nouveau phare, très beau et pourvu d'un appareil dioptrique*, s'élève à une hauteur de soixante-dix-neuf mètres. Son feu tourne de trente en trente secondes, éclairant, à l'Est, l'entrée de Saint-Malo; à l'Ouest, celle de Saint-Brieuc.
La côte, maintenant, s'infléchit par une pente rapide vers le vaste enfoncement de la baie de Saint-Brieuc, mais nous devrons nous arrêter plusieurs fois encore avant d'entrer au Légué : les stations intéressantes se multipliant sur notre route.
J. Voir notre premier volumo : De Dunkerque au Mont Saint-Michel, chapitre xvii : Phares.