CHAPITRE XII
SAl.NT-BRIEUC. — LA VALLÉE DU GOUET. — LE LÉGUÉ
Rèvc-t-on d'habiter une ville paisible, ayant gardé, quoique industrieuse, beaucoup des habitudes du passé? une ville située dans une belle contrée, bien ombragée, bien arrosée, aux sites pittoresques, voisine de la mer et favorisée d'un climat très doux?
Salnt-Brieuc offrira tout cela. Ce n'est plus « l'ancien temps » qui y domine; ce n'est pas davantage « la vie moderne » agitée, entiévrée, toujours en quête de nouveau.
Les habitants ont conservé bon nombre de côtés des mœurs de leurs pères, sans pour cela se montrer hostiles aux exigences de coutumes qui tranchent si violemment sur celles du passé.
Il semble que la douceur du climat ait, ici, largement influé sur les gens. Les physionomies sont calmes, les allures tranquilles. Mais le travail y est honoré et nulle part on ne trouverait de jardins plus soignés, de champs plus productifs, l^a culture maraîchère domine un peu partout dans l'arrondissement. Sa'inl-Jjneuc-I es-choux, disent volontiers les arrondissements voisins, émerveillés de la grosseur, de la saveur de ce légume, poussant dru dans la terre salée et y acquérant des qualités exceptionnelles.
Assise sur un plateau élevé de quatre-vingts mètres au-dessus de la mer, la ville voit se dérouler autour d'elle une succession de collines, de vallons bien boisés, bien cultivés, traversés par de jolis cours d'eau. Cela ne lui a pas suffi. Dans sa propre enceinte, elle a voulu laisser place à de vastes jardins, à de charmantes promenades succédant aux rues tortueuses et leur donnant un air de griice, de gaîté tout à fait seyant. Elle peut même, sans effort, élargir son horizon et contempler, au loin, une belle nappe bleue dont un des replis enserrera deux fois chaque jour le pied de ses premières maisons.
ri2
Une déclivité brusque du plateau qui la soutient, lui a procuré cette éclinppée sur la mer et sur la baie qui porte son nom.
Après le travail des cbamps, la vie maritime est celle que préfèrent les Briocbins. La pèche côtière, le cabotage, les grandes pèches en Islande et à Terre-Neuve font de ces matelots des marins solides, éprouvés.
Le petit fleuve nommé Gouët, qui arrose la ville, coule entre deux collines fort élevées, fort escarpées et resserrant extrêmement le lit des eaux. Cette configuration de la vallée n'a pas permis l'établissement d'un port à l'entrée môme de Saint-Drieuc. Le Légué, sur la rive gauche du Gouët, à environ deux kilomètres, en est resté possesseur.
Une grande partie du commerce se fait avec l'Angleterre, qui viert chercher des œufs, du beurre, des fruits, des légumes....
'<^cy/~ c/e. Cc^-i
Aspect de la côle, vue du large.
L'élève du cheval est une des principales sources de la prospérité du département, classé le second, sous ce rapport, pour toute la France,
Aussi, la ville a-t-elle, depuis longtemps (1807), institué des courses, toujours brillantes et très suivies. L'hippodrome, admirablement choisi, est la belle grève située au pied de la vieille tour de Cesson. On ne saurait désirer un cadre plus favorable au gai tableau.
Citadins et campagnards discutent avec animation les mérites des chevaux engagés. On soutient ardemment la cause de l'élevage local, des races indigènes dont on rappelle la sobriété, le fond, le courage.
Quelques vieux costumes émergent toujours du milieu de la foule; mais la grande et gracieuse coiffe en dentelle, encadrant si bien le visage des femmes, tend à disparaître, remplacée par une petite coiffe en mousseline brodée, d'aspect presque monacal. L'illusion est complétée par la couleur noire des vêlements. Le type général, par bonheur, ne se trouve pas trop altéré par cette modification.
Dl MO.M SAl.M -MICHEL A LORIENT
Les traits lins, un ovalo pur, nu tciul i;('U(''raI(Muonl blanc, dos yeux bleu foncé sont toujours bien accompagnés par nue épaisse clievclure noire. A ce dernier détail, on peut mesurer la distance séparant le passé du présent.
Les Cùtes-du-Nord et, en général, le centre de la Bretagne, restent bien un des marchés actifs du commerce de cheveux. Cependant, les jeunes filles n'acceptent plus aussi volontiers de se priver de leur belle parure : avant peu, nous l'espérons, elles s'y refuseront absolument.
Alors, les curieux, attirés par l'antique Foire-Fontaine, institution de Marguerite de Clisson (xv' siècle), la laisseront tomber dans l'oubli, car on
Vue générale de Saint-Brieuc.
n'y vient guère que pour voir les jeunes paysannes livrer aux marchands, après un long débat, la chevelure souvent à grand'peine contenue par leur coiffe.
C'est au placitre, ou place de la Fontaine Notre-Dame, que se lient la foire. Elle a été pendant des siècles l'occasion de véritables fêtes, durant une semaine entière. Un étranger eût pu croire qu'on l'avait établie en l'honneur de la déesse Strenna : des cadeaux étant échangés entre parents cl amis comme au renouvellement de l'année.
Une autre foire importante suit les courses. Elle donne lieu à de grandes transactions en chevaux.
Sainl-Brieuc n'a jamais beaucoup marqué dans l'histoire bretonne. Son
origine remonte à l'arrivée en Armorique d'un missionnaire de la Grande- Bretagne, nommé Vriomacle ou Briomagle, d'où par contraction : Brieuc. La grande réputation de science et de piété de l'apôlre avait, depuis longtemps, attiré autour de lui de nombreux disciples : cent soixante d'entre eux voulurent l'accompagner. Les légendaires prétendent qu'il aborda dans le pays de Léon et s'avança, par terre, jusqu'au pays de Tréguier, où il fonda un premier monastère. Plus tard, il s'embarque avec quatre-vingt-quatre de ses moines et « suivant toujours la côte, de l'occident en orient, il arrive à l'embouchure du Gouët, trouve l'air tempéré, doux et salubre, la situation agréable; il voit ce terrain arrosé de plusieurs belles fontaines, entouré de deux gentilles rivières (le Gouët et le Gouëdic), un beau port (appelé jadis port de Cesson, aujourd'hui le Havre du Légué), les vallées d'alentour enrichies de belles prairies. 11 juge ce lieu devoir être fertile et regrette que l'industrie de quelques habitants n'ait eu soin de le cultiver. »
Le saint religieux devait trouver un protecteur dans le comte Rigwal, seigneur du pays, qui avait bâti une maison au milieu de la forêt couvrant le plateau occupé depuis par la ville, afin de s'y livrer plus commodément au plaisir de la chasse.
D'abord hostile aux nouveaux venus, il leur offre bientôt « en pur don et à perpétuité, sa maison et sa terre du champ d\i Rouvre, sans en rien ré server ni excepter, et se retire autre part pour y faire sa demeure ».
La légende ajoute que Brieuc et Rigwal se reconnurent pour être cousins germains.
Le monastère fut fondé dans la vallée double, c'est-à-dire sur les terres arrosées par le Gouët et le Gouëdic. Des habitations ne tardèrent pas à s'élever aux alentours : la ville était née.
Lorsque Noménoé eut posé sur sa tête la couronne royale de Bretagne, une de ses premières préoccupations fut de soustraire le clergé à l'influence française'.
L'ancien couvent de Saint-Brieuc, érigé en évêché, comprit tout le Turnegonët, autrement dit « le terrouër d'entre Urne et Gouët, » comprenant la ville, Saint-Michel, Cesson, Langueux, Trégueux, Ploufragan. Du reste, le nouvel évêque fut reconnu comme héritier direct des droits temporels conférés au fondateur de la cité.
Pendant cinq siècles, on ne parle guère de Saint-Bricuc que pour mentionner diverses missions di])lomatiques confiées à ses évoques; mais, en