Voir notre premier volume, chapitre XX
voulant occuper ses loisirs, venait de faire des essais de plantation de vigne qui semblaient devoir réussir, prouvant, une fois de plus, la bénignité du climat.
Les pampres verts couvraient le granit noirâtre, les vrilles délicates s'enroulaient autour des moindres aspérités.... Certainement, le hardi viticulteur ne pouvait espérer récolter assez de raisin pour obtenir même un très petit tonneau de boisson passable; mais, sans grande crainte, il lui était loisible de rêver au moment où les grappes dorées composeraient, sur sa maigre table, un dessert exquis.
Si le vent est violent, il faut gravir, à marée haute, la côte qui s'élève au-dessus du phare pour dominer un magnilique horizon. Alors, la baie de Saint-Brieuc se déploie dans sa forme gracieuse, avec ses grèves de sable iin et ses bateaux pêcheurs toujours nombreux. La vallée du Gouët ne roule plus un insignifiant filet d'eau, mais elle est devenue comme une entaille énorme, profonde, ouverte de vive force par les vagues qui s'y engouffrent.
La tour ruinée de Cesson se présente encore avec majesté sur la falaise rocheuse de la rive droite, et le parc dont elle est entourée la rend plus sombre, plus mélancolique d'aspect.
N'est-ce pas le passé à demi oublié reculant devant l'avenir plein de promesses!...
Bains de mer aux enviions de Saint-Brieuc.
CIIAPITUE XIII
I.E C.VMr DE rÉr>\N. — I'LOCI'RAGA.N. — LV 1-ÉTE DE SALNT-EI.OY A rLERlN
Saint-Brieuc touche au pays que l'on peut nommer la vieille Bretagne, celui dont le poète au cœur et aux accents vraiment bretons, Brizeux, a dit :
Le sang pur de tes fils coule encore dans nos veines.
Les mœurs modernes commencent à l'envahir, la terre de granit. Néanmoins, l'assimilation est lente, l'idiome celtique se défend encore, les croyances « des pères » ne sont pas totalement délaissées par les fils et ce n'est pas chose très rare de trouver un Breton, une Bretonne, regrettant l'époque où la province formait un duché indépendant.
S'ils sont lettrés, ils diront avec orgueil que la Bretagne n'a jamais été conquise. C'est chez un riche propriétaire de Loudéac que nous avons entendu chanter les vers suivants;
Le flot des mers qui frappe nos rivages,
Est moins indompté que nos cœurs;
Nous chérissons nos bruyères sauvages,
Nos rocliers et nos antiques mœurs.
Mais, vers nos champs, que l'ennemi s'avance.
Mille tombeaux lui sont ouverts :
Si les Bretons sont amis de la France, /
Leurs nobles mains ne portent pas de fers !
Orgueil légitime, après tout, et qui n'a jamais exclu un patriotisme éclairé: les plus foncièrement bretons, sachant de venir, quand il en est besoin, de bons, de dévoués Français.
Nous allons franchir la limite où le celtique, modifié au contact de la langue française, est loin d'avoir gardé une forme acceptable pour la gram-
i'y^ LE LITTORAL DE LA FRANCE
maire bretonne, mais prouve, déjà, que le voyageur pénètre dans un monde nouveau.
Pourtant, avant de reprendre la route exclusive du littoral, deux ou trois rapides excursions aux environs de Saint-Brieuc sont indiquées.
La première, la plus éloignée, conduit au camp de Péran, monument dont l'étrange construction a coûté bien des recherches aux antiquaires.
11 est adossé à un plateau élevé, dominant la rivière Y Urne et forme une enceinte elliptique, de figure assez régulière; le grand axe n'a pas moins de cent trente- quatre mètres.
Deux enceintes rayonnent autour du centre; elles ont, chacune, unparapet et un fossé. La moitié de cet ouvrage est suffisamment complète pour que l'on s'en rende un compte exact; l'autre moitié s'écroule, et a dû livrer passage à une roule. Dans le pays, on l'appelle les Terres ou les Pierres brâlées, noms des mieux appropriés, le feu ayant servi à consolider toutes les parties de l'enceinte.
Lorsque ces vieux remparts furent fouillés, une grande surprise émut le monde archéologique. On venait de découvrir que le mur en pierre, noyau même du rempart, avait subi l'action d'une combustion des plus violentes, des plis prolongées. Sur une épaisseur de quatre mètres et une hauteur de trois mètres, les pierres les plus réfractaires au feu ont abandonné leurs parties quartzeuscs qui, vitrifiées, ont coulé à l'état de lave, remplissant tous les inlerstixîes et couvrant la muraille d'un revêtement solide à l'extrême.
Le secret de cette cuirasse merveilleuse fut dévoilé, quand on trouva des couches de cendre, de charbon et de scories, véritables bases du rempart, couches coïncidant avec des fournaux voûtés, destinés à recevoir les éléments du feu.
Les paysans qui assistèrent à la découverle ne parurent pas être fort étonnés, car une tradition, couramment racontée, révélait que le feu ayant servi à vitrifier les murailles de Péran dura pendant plusieurs années. « Sept, » précisèrent des vieillards.
Ce dernier point peut être ou non contesté; une chose est certaine: il a fallu une chaleur extraordinaire et continue pour amener la masse pierreuse à cet état particulier de solidification qui la mettait si bien à l'abri de toutes les intempéries.
On ne manqua pas, sur la foi de briques, de tuiles et d'une médaille de (îermanicus, trouvées à Péran, de reconnaître dans le camp un ouvrage militaire des Romains. Une étude plus approfondie renversa celte hypothèse facile.
Dr MONT SAINT- MICHEL A LORIENT 195
Les anciens peuples de la Gaule étaient dans l'usage d'élever des places de sûreté, où, en cas (\c dangers graves, ils renfermaient ce qu'ils possédaient de précieux.
Ensuite, on rappela que des murailles du même genre ont été trouvées, non seulement en deux endroits de la France, mais dans les Highlands d'Ecosse, où les légions romaines ne purent pas pousser leur conquête.
César et ses successeurs s'emparèrent du camp de Péran, qui leur offrait une bonne position, mais ce fut tout; ils se bornèrent à l'approprier à leurs vues. Au nord de l'enceinte, passe la voie qui unissait Carhaix à Erquy. Elle porte le nom d'Ofié ou encore de chemin des Romains.
Quelques moments passés ici, transportent l'imagination à l'époque où la contrée, toute couverte de forêts, voyait se hâter vers Péran les Celtes aux longs cheveux, décidés à lutter à outrance, après avoir renfermé dans l'enceinte, imprenable, croyaient-ils, leurs enfants et leurs trésors.
Mais, que pouvait le courage contre la discipline inflexible, et la tactique des phalanges romaines !
Mieux vaut fuir ces images ensanglantées, et reprendre la route de la mer.
Par un territoire accidenté, où les menhirs, les cromlechs et les dolmens sont nombreux, on arrive devant la chapelle de Créag'ii, ou Créiiag, débris d'une commanderie de Malte, qui renferme des tombeaux fort curieux. Les emblèmes dont ils sont ornés peuvent donner lieu à de longues et savantes dissertations.
Il faut traverser la commune de Saint- Julien, si bien arrosée par l'Urne et le Gouët, tous deux profondément encaissés au milieu de collines pittoresques.
Le château de la Coste, en Saint-Julien, devint place de guerre pendant la Ligue. Les seigneurs de ce fief possédaient plusieurs droits bizarres, entre autres celui de la redevance annuelle d'une « livre de poivre, mis en un sac de cuir cousu de fil blanc », offerte par le propriétaire due domaine de Quénechquéno.
Il pouvait, moyennant quinze sous, racheter cette servitude.
Le jour même où le fameux sac était reçu', il y avait aussi un repas en l'honneur des seigneurs du fief, repas composé de « bouilli, rôti, vin blanc, vin rouge, feii sans fumée ».
Très probablement, ces derniers mots se rapportent à un feu brillant