Bé, en langue bretonne, signifie lonn>e
des récifs. L'horizon, si vaste, a perdu la molle ondulation qui lui fait prendre des proportions démesurées; à peine une ligne glauque annoncet-elle que bientôt la mer, sourdement grondante, reprendra son lit abandonné....
De ce spectacle familier, les Malouins gardent toujours une impression forte; ils y acquièrent également une décision, une énergie admirables. Que peuvent'ils craindre? Ils ont vu face à face le danger. Leurs pères l'ont bravé, ils le braveront à leur tour, et, qui sait? avec un peu d'aide, le Vieux-Rocher^ bien-aimé ne redeviendra-t-il pas la cin(juième partie du monde?
La marine devait être et a toujours été la grande attraction des habitants de Saint-Malo. Avec un succès constant, leurs capitaines se sont, tour à tour, livrés aux voyages de découvertes ou aux entreprises de pur négoce, et quand l'heure sonnait de combattre pour la patrie, nul équipage ne pouvait enlever aux Malouins la gloire d'une vaillance plus audacieuse, d'un dévouement plus généreux.
Une prospérité toujours croissante accompagna les entreprises de ces hardis marins. On les trouve sillonnant toutes les mers, afin d'établir de solides relations commerciales, et, s'agit-il de sauvegarder l'indépendance de la Bretagne, on les voit au premier rang.
De véritables dynasties d'armateurs se fondaient, perpétuant soigneusement les traditions des ancêtres. C'était à qui ferait triompher le nom de la ville bien-aimée. Efforts heureux. Bientôt ce nom est connu, bientôt il devient redoutable aux ennemis des Bretons; plus tard, il sera, de même, maudit par les ennemis de la France.
Au milieu des douleurs et des désastres dont le duché est victime, Saint- Malo semble protégé par une destinée constamment heureuse.
Son port équipe des flottes servant toutes les grandes causes, bravant tous les périls.
Les habitants sont regardés comme possédant d'immenses richesses. Jean lY le Conquérant s'en souvient quand il lève les impôts nécessaires au paiement de ses dettes et au maintien de son autorité. Ses ordres portent que les Malouins sont les plus « riches de ses sujets ».
Des souverains visitent-ils, en amis, le Vieux-Rocher? On leur offre des présents splendides. Les rois de France ont-ils besoin d'argent? Louis XIV recevra une avance de trente millions, qui évitera au royaume une ter-
1 . Les Malouins appelaient orgueilleusement leur ville, le Vieux Rocher, la cinquième paiiij du monde. Beaucoup pensent encore ainsi.
rible crise financière, et Louis XV trouvera encore vingt-deux milliom en argent monnayé dans les coffres des Malouins.
Entre temps, la ville des corsaires projette de punir Rio-Janeiro, la capitale du Brésil, pour sa conduite envers des marins français; un Malouin exécutera brillamment l'expédition.
Faut-il châtier les pirates algériens? Un Malouin leur infligera une rude leçon. Faut-il relever notre prestige dans les colonies asiatiques? Un Malouin suffira, longtemps, seul à la tache.
La guerre de Sept Ans vit Saint-Malo punir l'Angleterre de son manque de foi, par des combats, qui rappelèrent ceux de 1692 à 1697, où ses marins enlevèrent quatorze cents navires à l'ennemie séculaire.
Et lorsque l'Amérique du Nord entreprend de se soustraire au joug anglais, Saint-Malo saisit l'occasion de faire sentir, une fois de plus, sa force à cette même ennemie.
Douze frégates et soixante-douze corsaires partirent de ses chantiers pour aller appuyer la cause de l'indépendance des États-Unis.
Une autre époque, celle de la Révolution, devait peser sur la ville et ruiner, on pouvait le craindre, sa marine. Mais un corsaire, digne des anciens jours, relevait bientôt le drapeau glorieux et rappelait les exploits presque fabuleux de ses prédécesseurs.
Peu d'annales sont chargées de plus de faits célèbres, sont plus étincclantes de noms illustres que celles de Saint-Malo.
Au moment où Colomb révélait un continent nouveau, les Malouins reconnaissaient l'île de Terre-Neuve et voyaient le parti à tirer des bancs de morue (1495). Dieppe revendique cet honneur pour le capitaine Denis, mais Saint-Malo maintient avec énergie ses droits et fournit à l'appui des pièces très probantes.
Plus tard, Jacques Cartier découvre la route du Canada (1554), fonde des villes et écrit l'excellente relation intitulée par lui: Brief récit de la navigation faite es îles de Canada, Hochelaga, Roguenay....
En décembre 1844, Saint-Malo recevait de Messieurs les membres de la Société historique de Québec les débris du navire la Petite Hermine, abandonné, en 1556, par Cartier, dans la rivière Saint-Charles, au Canada.
Digne continuateur du grand homme, Pont-Gravé tente d'établir des colonies le long du fleuve Saint-Laurent (1600).
A l'autre extrémité de l'Amérique, Gouin de Baucfiêne brave les redoutés périls du cap Ilorn et ouvre une route qui, longtemps, alimentera le négoce le plus fructueux.
Non loin du détroit de Magellan, on trouve un archipel d'îles et d'ilôts appelé Falkland par les Anglais, qui font honneur à SiRor^G, un de leurs compatriotes, de la découverte; mais Saint-Malo réclame pour son fils Torée la gloire d'avoir déterminé le gisement de ce même groupe, qu'il avait appelé : îles Maloumes, en souvenir de la patrie.
A GiiAMPLORET et à La Merveille, son compagnon, le mérite d'avoir doté la France du café Moka, après leur belle expédition sur les côtes de la mer Rouge (1706).
^l^t] " A Garnier du FouGERiY, l'honncur de la prise de pos-
session deVIle-de-France{il'2i).
Et quel émouvant roman
celui de Du Freske-Marion qui,
heureux d'avoir été choisi pour une mission à remplir à Taïti, ne veut pas revenir en France sans ajouter une page au livre des conquêtes françaises. Il continue sa campagne, découvre plusieurs îles et va se ravitailler dans la Nouvelle-Zélande, où, trop confiant, il mourut dévoré, ainsi que ses infortunés compagnons, par les chefs Maoris. Un seul homme put échapper.
CiiENARD DE LA GiRAUDAis fut uu officicr très cstiiTié de Bougainville, qui loua hautement ses services pendant les voyages de découvertes dont il avait le commandement. La ville d'Albi vient de recevoir (1884) les épaves de l'expédition de La Pérouse, le brave et malheureux navigateur. Une partie de ces débris eût pu être attribuée à Saint-Malo, qui comptait dans la funeste expédition plusieurs de ses marins, entre autres un jeune oflicier du plus grand avenir, Le Gobien.
ricmparlà dû Saint-Malo, partie occideiit-de
Voilà bien des noms et la liste des seules illustrations maritimes de Snint-Malo est à peine effleurée. Il y aurait presque de l'ingratitude à la continuer dans celte nomenclature aride; pourtant, il n'est pas beaucoup
*.-^^-^^ NiW
Remparts de Saint-Malo, partie septentrionale.
plus facile de passer sous silence l'héroïque action de Beaulieu, précurseur du grand Duquesne, venant brûler en plein jour (1609), sous les yeux du bey de Tunis terrifié, toute une flotte barbaresque et traçant ainsi leur devoir aux nations civilisées, beaucoup trop patientes envers les pirates méditerranéens.
C'était encore un Malouin, l'admirable Porcon de la Darp.lnais, victime de la parole donnée au dey d'Alger qui, incapable de comprendi'e une telle générosité, se ventre sur le prisonnier volontaire (1665). — Un Malouin encore le capitaine Cheville, assez audacieux pour arrêter, avec deux frégates, une flotte entière (1691). — Un Malouin, Maiié de la Bour- DONNAYE, dont Ics scrviccs sans prix, aux Indes, furent reconnus par la plus cruelle ingratitude (1697-1754). — Malouins, toujours Malouins. Magon, Lefer, Loquet, Vlncent, Moreau, Du Port Du Tertre, l'amiral Tiiévenard....
Et si Dunkerque s'honore d'avoir vu naître Jean Bart, si Dieppe parle avec orgueil de Duquesne, Saint-Malo repond par deux noms en possession d'une gloire rivale : Duguay-Trouin et Rorert Surcouf
Fils d'une vieille famille d'armateurs, Duguay-Trouin sut forcer la renommée à une époque où les grands hommes de mers furent très nombreux. Plusieurs de ses expéditions tiennent de l'extraordinaire et seraient regardées comme impossibles, si l'histoire ne les avait sévèrement contrôlées. Marin à seize ans, il débute par des coups de maître. A vingt-deux ans, il est fait prisonnier, après un combat acharné où une terrible blessure le renverse sans connaissance sur le pont de son bâtiment. Mais, l'année suivante, il répare l'échec en capturant le Sans-Pareil, le vaisseau même qui avait vaincu Jean Bart et Forbin, et qui conservait, trophée précieux, les brevets des deux illustres chefs d'escadre!
Après ce coup d'éclat, Duguay-Trouin entasse exploits sur exploits et couronne sa carrière par la merveilleuse campagne de Bio-Janeiro. Un capitaine nommé Du Clerc était venu attaquer la capitale du Brésil. Battu et fait prisonnier avec presque tous ses compagnons, les Brésiliens les avaient massacrés.
La France, épuisée par la guerre et par la famine, ne pouvait venger ces malheureux; Duguay-Trouin obtient de sa famille, de ses amis, des armateurs de sa ville natale tous les secours qu'il demande. Il arme à la Rochelle neuf vaisseaux, cinq frégates, deux transports, y embarque deux mille cinq cents hommes et, parti le 9 juin 1711, il arrive le 11 septembre devant Rio-Janeiro. Rien ne lui résiste : dix jours après il avait triomphé!
L'enthousiasme, en France, fut sans bornes : l'heureux Malouin était regardé comme le plus grand homme de mer de la fin du règne de Louis XiV. Le grade de chef d'escadre lui fut conféré et le Régent lui donna le commandement maritime de Brest, ainsi que de toutes les côtes bretonnes.
Louis XV, devenu majeur, y ajouta la dignité de lieutenant général des armées navales. Hélas! nos flottes n'existaient plus et Duguay-Trouin occupait ses loisirs forcés à écrire ses Mémoires, modèle de style narratif trop peu imité par les écrivains de récits maritimes.
Un seul éclair de joie vint rappeler à l'héroïque Malouin les jours passés.
Ce fut en 1733, lorsque la France songea un instant à entraver les projets de l'Angleterre sur nos colonies. Duguay-Trouin fut chargé de l'armement de seize vaisseaux et de quatre frégates.... L'élan n'eut pas de durée, Louis XV retomba dans sa honteuse tranquillité et le lieutenant général des armées navales dut, avec désespoir, renoncer à l'espérance de raviver la marine
nu MONT SAINT-MICHEL A LO RIENT
française expirante. En 1750, il mourait, léguant un immortel renom à sa chère ville natale.
Hubert Surcouf est plus près tle nous (1775-1827). Il commença sa carrière à une époque où la France semblait devoir périr sous l'effort de l'Europe entière. Elle n'avait plus qu'une marine épuisée, alors que l'Angleterre, acharnée entre tous nos ennemis, couvrait les mers de ses flottes.
Surcouf ne mesura notre rivale que pour en (amer intrépidement une lutte sans trêve. Parent, dit son historien, de Duguay-Trouin, il renouvela,
RoLerl Surcouf.
aux Indes, les exploits du grand Malouin et, comme lui, mérita une des premières places dans le souvenir de la ville où il était né.
A côté des marins célèbres se placent des savants. Moreau de Maupertuis, grand astronome, grand géomètre en dépit des railleries de Voltaire, qui, tout d'abord, l'avait adulé.
Offr.vy de la Mettrie, homme d'esprit bizarre, chez qui une science réelle se mêlait à la folie et au cynisme.
Broussais, le fameux physiologiste, chef, en médecine, d'une école nouvelle....
« Un autre genre d'illustrations manque à Saint-Malo », écrivait Ogée, vers le milieu du dernier siècle. « Le désir d'acquérir des richesses et de parvenir aux honneurs par le commerce et la navigation est plus fort que celui de courir après la gloire par des travaux pénibles et la plus longue étude. »
Le jugement était trop sévère, car on peut encore lire avec fruit les Lettres Édifiantes et Curieuses de Le Gobien (1652), les travaux du P. Nepveu (1659) et, surtout, le Voyage autour du Monde, avec une des-
Broussais
criptioii de la Chine, par Le Gentil de la Barbinais, ouvrage très exact, très intéressant. Il y aurait également, croyons-nous, une véritable injustice à F.'en tenir aux critiques railleuses, impitoyables, lancées par Voltaire contre l'aimable et infatigable abbé Trublet qui, s'il ne fut i)as un grand écrivain, ne manquait ni de sagacité ni de linesse.
Mais bientôt deux noms nouveaux allaient surgir, deux noms qui suffiraient à sauver pour toujours une ville de l'oubli : La Mennais, Chateaubriand.
Du premier, on peut blâmer l'orgueil farouche, l'indomptable volonté,
les doctrines.... Oui voudrait méconnaître la puissance de son génie et soutenir qu'un livre comme V Essai sur l Indifférence n'est pas un ciief-d'œuvre?
Du second, la gloire grandira encore : la France ne restera pas toujours sous l'empire de conventions littéraires destructives du goût et du talent de récrivain. Chaque l'ois que l'on voudra mesurer à quelle hauteur, à quelle magnificence, à quelle sublime et pénétrante harmonie peut atteindre notre langue nationale, il faudra lire V Itinéraire de Paris à Jérusalem, les Martyrs, le Voyage en Amérique, les Natchez, le Génie du christianisme : en un mot, lŒuvre entier de Chateaubriand.
Nous n'avons pas à retracer ici la vie de Chateaubriand. Elle est bien connue, depuis son enfance dans le vieux château de Combourg jusqu'à sa retraite dans la Vallée-aux-Loups, en passant par son séjour en Amérique et le rôle qu'il joua en politique; mais, il nous est permis de dire que des livres comme ceux dont nous venons de rappeler les titres sont des monuments impérissables, de merveilleux trésors, honneur du pays tout entier.
Saint-Malo ne s'y trompa pas. Avec amour, avec un tressaillement de joie douloureuse, la cité se leva pour recevoir le cercueil légué par son fil* bien-aimé. »
A celui qui avait passé hors de pair, dans la vie, il fallait une tombe immortelle. J.e roc du Grand-Ré s'ouvrit le 18 juillet 1848, et une dalle de granit, sans inscription, fut scellée sur l'écueil déchiré.
Maintenant, vienne l'enveloppement furieux de la tempête ou la plainte si douce de la mer calme; vienne le vent d'équinoxe soulever le sable de la grève ou un soleil éclatant rendre blanche comme le marbre la lourde pierre granitique C'est bien, c'est juste
Le mort qu'elle recouvre savait interpréter toutes les voix de l'espace, et, si son cœur pouvait battre encore, il s'unirait au rythme de la vague dont il aimait la mélancolie, pour saluer la ville maternelle, sous le regard de qui il a voulu dormir son dernier sommeil....
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