SAINT-MALO. — REVUE RAPIDE A TRAVERS I/HISTOIUB
î/origine de la ville fut bien humble. Au commencement du sixième siècle, saint Aaron, solitaire vénéré, établissait son oratoire sur Tilot situé en face de la vieille Àleth, aujourd'hui Saint-Servan.
Un historien' rapporte que la résidence du cénobite s'élevait entre les deux bras de la Rance qui, alors, formait une sorte de delta, changé depuis en un sfolfe.
L'isolement du rocher serait l'œuvre de la grande tempête de mars 709.
Que l'oratoire fût sur un îlot ou sur une étroite presqu'île, Mac Law (c'est-à-dire : fils de Law; nom latinisé : Maclovms^ puis francisé : Malo), persécuté par les Saxons, y vint chercher un refuge. Aaron Taccueillit paternellement. Après la mort de son maître, Malo éleva une église sur sa tombe et un monastère en naquit.
D'abord ce fut tout, puisque nous voyons le disciple établir sa résidence à Alelh, quand les habitants de la ville païenne eurent écouté sa prédication et s'obstinèrent à lui conférer la dignité épiscopale.
Malo méritait que l'on fit violence à son désir de solitude. La générosité, la bonté, la douceur formaient le fond de son caractère, qui perce au milieu de la multitude de miracles, attribués à son intercession par les légendaires.
Quelle ravissante page, celle où l'un de ses biographes rapporte sa tendre protection pour un petit passereau!
« Le bon Saint ne restait jamais oisif et, tout de suite, s'il ne prêchait pas le Divin Évangile, il se hâtait d'aller aux champs avec ses frères. Un jour, voulant travailler plus commodément, il retira son manteau et le
i M. Robidou.
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laissa sur l'herbe. Mais voilà que, vers la fin du jour, à l'instant où il se disposait à reprendre le vêtement, saint Malo vit qu'un de ces petits passereaux appelés roitelets, y avait fait son nid. Le bon Saint loua la Providence divine qui s'étend au plus humble des êtres créés et, toujours doux, toujours attentif à faire le bien, il abandonna son manteau dans le champ, jusqu'au jour où les oisillons purent prendre leur volée.
« Dieu sourit à l'action de son serviteur. Tout le temps que le roitelet couva ses œufs, l'eau du ciel n'atteignit pas le manteau, quoique, bien souvent, la pluie vînt inonder la terre autour de ce nid béni. »
On ne retrouve plus guère de ces récits gracieux dans les annales de la ville. Née, comme cité, au milieu des cruels désastres de l'invasion normande (811), elle dut à sa situation, en quelque sorte inaccessible, de devenir le refuge des habitants d'Aleth. Avec le temps, elle hérita également de la juridiction épiscopale, établie, depuis le milieu du sixième siècle, en faveur des Aléthiens.
Ce fut en 1144 que l'évêque Jean de Ciiath^lon transféra son siège à Saint-Malo. Le duc Co^x^-le-Gros approuvait fort cette décision, et le prélat avait pour lui le sentiment unanime de son troupeau. Néanmoins, dix-huit longues années de pénibles démarches et de travaux passèrent avant que l'acte de Jean de Châtillon fût reconnu solennellement par l'Église.
Dom Lobineau fait un récit émouvant de ces luttes aboutissant, finalement, au triomphe de l'évêque, dont le souvenir resta si longtemps vénéré par les Malouins, « que le pape Léon X, rapporte Ogée, permit à Denis Briçonnet, évêque de Saint-Malo, ambassadeur du roi François I" à Rome, de célébrer la fête du prélat, quoique, d'ailleurs, il ne fût pas canonisé ».
Jean de Châtillon est souvent appelé de la Grille^ surnom venu de celte circonstance que son tombeau avait été entouré d'une forte grille en fer, afin de le préserver des dégradations opérées par des pèlerins trop zélés. Le fondateur de l'évêché malouin mourut le 1" février 1163.
L'un de ses derniers successeurs, nommé Antoine-Joseph des Laurents, mourut d'une manière saisissante.
« Revenant de l'Assemblée du clergé tenue à Paris en 1785, il mi pied à terre sur le Sillon, et s'agenouilla devant la croix qu'il y avait fait établir en 1774.
<c Je te revois donc encore une fois, mon cher Saint-Malo! dit-il, et, au moment où il se relevait, il fut frappé d'une apoplexie foudroyante. Il expira sur la place, âgé de soixante-sept ans\ »
i. A. Marleville.
Le dernier évêqiie nommé fut M. li'Archant de Grimouville; mais ce prélat ne quitta jias Jersey, où il s'était réfugié pendant la Révolution, et y mourut en 18*21. Depuis lors, révèché de Saint-Malo n'a pas été rétabli, bien que le Concordat en ait fait mention spéciale.
A peine fondée, la ville de Saint-iMalo donna des preuves de sa vitalité. Devant elle s'ouvrait la route illimitée de la mer : ses yeux se détournèrent
Ancienne vue de Saint-Malo.
sans peine de la terre ferme pour contempler l'espace, et, tout de suite, une activité extraordinaire prépara la grandeur future de sa marine.
De ce but exclusif, naquit l'indépendance du caractère des habitants. Jamais citoyens plus fiers, plus jaloux de leurs libertés, de leurs privilèges ne gardèrent avec plus de vigilance ce que leur courage avait obtenu. Ils ne relevaient d'aucun seigneur particulier, reconnaissant seulement quelques droits à l'évêque et au Chapitre. Encore, ces droits se trouvaient-ils limités par l'autorité de la Communauté de la ville, autorité ombrageuse, réprimant
avec soin tout empiétement possible. Jamais, jusqu'au milieu du dix-huitièrne siècle, Saint-Malo ne consentit de plein gré à recevoir garnison.
« Nous nous gardons fort bien! » disaient les rudes marins.
Ils se gardaient admirablement, en effet. Plus d'une fois, même, ils entrèrent en campagne, soit pour délivrer des voisins, comme ils le firent, en 4425, pour le Mont Saint-Michel; soit pour soutenir les ducs contre les entreprises de l'Angleterre ou de la France; soit pour terminer par un coup d'éclat la guerre de la Ligue en Bretagne, comme ils le firent, en 1598, par la prise de Dinan.
« Ennemi vu, ennemi vaincu », semblait être leur devise; aussi, en vertu de cette maxime hardie, entretenaient-ils, pour déjouer toute surprise contre leurs murailles, un forte milice.... de dogues!
Vingt-quatre chiens énormes, descendant, prétend une légende, des chiens célèbres qui combattaient, avec nos ancêtres gaulois, les envahisseurs romains, étaient chargés de veiller sur le port.
Enchaînés pendant le jour, on les rendait, le soir venu, à la liberté, et, le matin, on les rassemblait au son d'une corne bien connue.
Établie en H 55, cette milice, d'un genre si pittoresque, fut maintenue pendant plus de six cents ans. Ses exploits l'avaient rendue fameuse, et sa férocité entretenait autour d'elle une crainte salutaire. On en racontait cent exploits sinistres, mais un excès de zèle la perdit.
Le 4 mars 1770, un jeune officier de marine voulut passer sur la grève, après l'heure du couvre-feu. Vainement, pour se défendre de l'attaque des dogues, mit-il l'épée au vent; vainement, en se jetant à la mer, crut-il pouvoir échapper à la terrible meute. Vaincu, épuisé de blessures, il dut subir l'épouvantable supplice d'être dévoré vivant.
L'événement ne pouvait passer inaperçu. Il fut le meilleur, sinon le principal argument contre le maintien de la garde doguine, victime en quelque sorte de sa trop grande vigilance.
Elle avait eu l'honneur d'être pensionnée par le Chapitre et par la Ville, dont la Communauté, reconnaissante des services rendus, avait marqué son sceau d'une figure de dogue.
Jusqu'à la fin du dix-septième siècle, les armes municipales se lisaient ainsi : d'argent au dogue de gueules^
Ils avaient bien raison, les sages Malouins, de craindre les convoitises excitées par leur rapide fortune. Tout de suite riches, tout de suite puis-
i. C'est-à-dire un dogue peint en rouge sur fond blanc.
sauts, ils ne pouvaient manquer de faire naître d'ardentes jalousies. Le développonient de leur marine lut inouï, car on les voit aider aux Croisades avec de véritables flottes, sans que, d'ailleurs, leur négoce se trouvât le moindrement atteint.
Une des sources principales de cette prospérité venait des privilèges accordés à Saint-Malo, par le duc Conan-le-Gros, au commencement du douzième siècle. INon seulement le prince breton avait rendu la cité nouvelle héritière de tous les privilèges d'Aleth, jadis sa suzeraine, mais encore il lui avait conféré le droit d'asile.
Or, en ce temps où les lois féodales pesaient bien lourdement sur les vassaux, le droit d'asile devait attirer beaucoup de gens que la certitude d'échapper aux punitions seigneuriales rendaient au courage, au travail.
Vaisseau de l'époque de Duguay-Trouin, d'après un dessin du Louvre.
Ainsi fut promptement peuplée l'étroite enceinte de la ville, dont le génie guerrier et commercial allait briller d'un vif éclat.
Au milieu des désastres de toute sorte et des compétitions qui, pendant près de mille ans, rendirent la Bretagne comme un champ de bataille où se mesuraient tour à tour Bretons contre Bretons, Anglais contre Bretons, Bretons contre Français, souvent même les trois nations armées l'une contre l'autre; à ces époques néfastes où tant d'autres villes du vieux duché perdirent leur splendeur légendaire, Saint-Malo voit toujours accroître son influence. Un moment vint, pendant la Ligue, où, de fait, la cité insulaire régnait sur une grande partie de la Basse-Normandie et de la Haute-» Bretagne!
Saint-Malo ne pouvait manquer de partager le sort des villes du litîoral
oO LE LITTORAL DE LA FRANCE
et 'd'appeler l'attention des Anglais; mais sa forte position et son énergique attitude la préservèrent des catastrophes qui semblaient devoir l'anéantir.
Fièrement elle acceptait le combat et toujours la victoire lui restait fidèle.
Une question de droit féodal allait, pendant un quart de siècle, ensanglanter le duché. Jeanne de Penthièvre, femme de Charles de Blois, héritière directe du duc Jean III le Bon, voyait ses droits contestés par Jean de Montfort, frère consanguin de son père.
Montfort savait bien agir contre la coutume bretonne, qui reconnaissait l'aptitude des femmes à succéder à la couronne; mais l'ambition le possédait, et soit par promesses, soit par libéralités, il entraîna un grand nombre d'adhérents.
La ville de Saint-Malo resta à peu près neutre dans cette fameuse querelle, jusqu'au jour où Jean lY, reconnu duc, grâce aux secours donnés par l'Angleterre, fit preuve, selon la patriotique parole d'un vieil historien, « de cœur anglais plus que breton ».
Les Malouins ne pouvaient voir avec indifférence ces étrangers en possession d'une véritable faveur, encore moins pouvaient-ils pardonner l'inavouable conduite du comte de Salisbury qui, abordant chez eux, brûlait sept vaisseaux espagnols ancrés dans le port.
Ils se réunirent à la majorité de la noblesse bretonne et Jean dut se réfugier en Angleterre. Mais, de son exil, il « regardait toujours vers la Bretaigne ». Le roi Richard II entreprit de le restaurer une fois encore. Pour cela, le duc de Lancastre vint camper auprès des murs de Saint- Malo (juin 1578). Plusieurs seigneurs bretons résolurent de défendre la cité, alors sous les ordres de Jean Morte-Fouace.
Selon leur habitude, les Anglais pillèrent et incendièrent tout ce qu'ils purent atteindre.
« Du haut de leurs remparts, les Malouins ne voyaient que flammes et massacres; au pied, Lancastre montait, pour les foudroyer, quatre cents pièces de canon; huit mille archers, quatre mille hommes d'armes devaient seconder cette batterie, qui paraîtra extraordinaire pour l'époque.
« Tout cela n'était pas capable d'affaiblir l'énergie indomptée des Malouins, dont l'héroïsme ravit d'admiration le général lui-même. Nuit et jour, les assauts se succédaient, les boulets de pierre se brisaient sur le rocher, sur les murs, sur les donjons, sans lasser les braves qui luttaient pour leur indépendance. »
Un épisode curieux de ce siège est encore admirablement dépeint par M. Ilobidou.
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€ Le connétable Du Guosclin (envoyé par Charles V, roi de France), se présenta pour faire lever le siège, et sa brillante armée, composée de dix mille hommes, se déploya dans le plus bel ordre sur la grève de Saint-Servan, toujours prête à franchir le bras de mer, guéable deux fois chaque jour par le rellux, qui n'y laissait qu'un ruisseau sans profondeur coulant sur un fond solide. L'ennemi couvrait l'isthme sablonneux que nous appelons aujourd'hui le Sillon. Dès qu'il faisait un mouvement, dès qu'il posait une échelle pour escalader les fortifications. Du Guesclin le prenait en flanc et le forçait à se mettre sur la défensive. Attendait-il, pour agir, le retour des flots qui séparaient les deux camps? Le temps et l'espace lui faisaient défaut et les assiégés, encouragés par la certitude du secours, redoublaient de vigilance et d'action.
« Les chefs anglais, vaincus sans combat, suivant le désir de Charles V, ne purent dissimuler leur rage et taxèrent de lâcheté la prudente conduite du connétable. Un jour, on vit le comte de Cambridge s'avancer jusqu'à la ceinture, l'épée à la main, dans la rivière, en criant à ses fidèles : « Qui m'aime me suit; voilà que je vais combattre! »
d Du Guesclin lui fit une spacieuse place sur l'autre rive pour l'inviter à passer. Mais l'armée anglaise resta immobile et le comte se retira, laissant son enthousiasme dans cette immersion salutaire. »
Le vaillant capitaine Morte-Fouace ne se laissa pas, néanmoins, éblouir par ce succès. Il eut l'intuition qu'un ouvrage de mine pouvait ruiner Saint-Malo. Aidé de quelques braves, il longe, par une nuit profonde, les fortifications extérieures, découvre le point fouillé, tue les mineurs, détruit leur travail et rentre dans la ville. Cette fois, Lancastre, s'estimant vraiment vaincu, se retira.
Cependant, les Bretons ne tardèrent pas beaucoup à s'apercevoir que les secours donnés par Charles V avaient un but intéressé. Le prince, si fin politique pourtant, commit la faute de croire le pays entièrement rallié à lui. C'était aller trop vite en besogne. Un soulèvement général répondit à l'acte du 18 décembre 1378, qui déclarait le duché réuni à la couronne française, et Jean IV fut rappelé. Après sept ans d'exil, il ne comptait plus sur ce retour de fortune.
Le 3 août 1369, il arrivait à Saint-Malo, salué par une foule énorme de gentilshommes et de bourgeois. Du Guesclin ne fit rien pour empêcher la manifestation. Il était Breton de cœur, vraiment Breton, et s'il pouvait souhaiter une Bretagne alliée de la France, au service de laquelle il avait gagné tant de gloire, il ne voulait pas son pays humilié et serf.
Telles étaient les idées de l'époque, telles la Bretagne les conserva longtemps encore.
Saint-Malo renchérit sur cette fierté. Ses bourgeois imaginèrent bientôt de ne dépendre que d'eux-mêmes, sous prétexte qu'ils s'étaient donnés au Pape. Une guerre véritable fut la suite de cette équipée. Jean IV agit avec la plus grande rigueur contre la cité rebelle, bloqua son port, coupa le canal amenant l'eau douce dans ses murs; puis, afin de mieux la réduire, l'impitoyable Conquéreur bâtit sur le territoire de Saint-Servan, à l'embouchure de la Rance, la tour de Styridor ou Solidor.
Force fut bien aux Malouins de céder, mais ils ne renoncèrent pas à saisir la première occasion de prendre une éclatante revanche. Maltraités, disaient-ils, par leur souverain, ils se prêtèrent à l'escalade des remparts que voulurent tenter Robert de Guitté et Geoffroy Ferron. La nuit du 10 octobre 1387 vit le triomphe de ces capitaines.
Avec le temps, les choses s'arrangèrent, mais il fallut le règne de Jean V pour calmer toutes les susceptibilités.
Malheureusement, le nouveau duc ne put éviter à ses sujets le contrecoup des effroyables désastres subis par la France, sous le règne de Charles VI.
Les Actes de Bretagne présentent un cruel tableau de la misère pesant sur le pays et principalement sur les villes limitrophes des frontières françaises.
C'est à cette époque (1405) que se placent les deux expéditions des Malouins en Angleterre. Elles eurent lieu pour répondre aux ravages causés par une flotte anglaise le long du littoral breton. La première invasion, commandée par les sires de Chateaubriand, de la Jaille et du Châtel, ne réussit pas : le dernier de ces chefs y perdit la vie.
Tanguy-Duchâtel, son frère, « ne s'amusa pas à le pleurer, mais à le venger ». Il arma une flotte, enrôla sous sa bannière quatre cents gentilshommes de ses amis et quelques troupes, surprit la ville d'Yarmouth et, pendant deux mois, saccagea les côtes anglaises : « plus de soixante lieues de pays », disent les chroniques. Le butin fut considérable. Pour l'honneur de la mémoire de Tanguy, les historiens citent de lui des faits plus réellement glorieux.
Dix-huit années plus tard, les Malouins couraient à la délivrance du Mont Saint-Michel, assiégé par une forte armée anglaise. L'initiative de ce noble fait d'armes revient au cardinal-évêque de Saint-Malo, Guillaume de MoNTFORT, et la ville en supporta tous les frais, qu'elle estima payés par un complet triomphe. Charles VII, il est vrai, se montra reconnais-
DU MONT SAINT-MICIIEL A LORIKNT S."
sant envers les Malouins e( leur accorda plusieurs exemptions de droits.
Jean Y, toutefois, n'osa louer la glorieuse expédition. Il craignait trop, pour son duché, le ressentiment de TAngleterrc. Cette crainte alla bien loin! On le voit, sur la fin de son règne, promettre de ne plus souffrir dans le port de Saint-Malo d'autres vaisseaux que les vaisseaux anglais!... Il promettait aussi d'empêcher les Bretons de renforcer ou de ravitailler la garnison du Mont Saint-Michel!...
Le fils de Jean V, François P' (duc de 1442 à 1450), comprit autrement ses devoirs de souverain. Déchirant le pacte de son père, il aida
Anne de Dictaiiiie.
ardemment Charles YII à reconquérir le royaume de France, tout en veillant avec énergie à la défense de ses propres droits.
Mais l'existence de la Bretagne, comme pays indépendant, touchait à son terme. Après les deux règnes très courts de Pierre II et d'Arthur lit, celui de François II fut une longue suite de querelles où, peu à peu, s'émietta la résistance du malheureux duché. Saint-Malo se trouva enslobé dans le
d;^sastre de Saint-Aubin-du-Cormier et dut recevoir un capitaine français. Presque aussitôt, François II mourut (1488), laissant pour héritière une enfant de douze ans, la fameuse Anne, dont le nom est resté aussi populaire, en Bretagne, que l'est, en Normandie, celui de Guillaume-le- Conquérant.
Jamais règne n'eut de commencements plus tristes que celui de la fille de François II. Anne se voyait à la fois abandonnée ou convoitée par ceux
qui auraient dû se montrer les plus fermes soutiens de sa couronne. Il lui fallait également subir la recherche de l'un des ennemis héréditaires de la Bretagne. Après une lutte vaillante, la raison de la jeune princesse vainquit son orgueil et, le 6 décembre 1491, elle devenait reine de France,
non sans avoir stipulé la t !'*î;i kiî'C4\ Ml> reconnaissance formelle de
tous ses droits de duchesse.
Ce n'était pas là une vaine cérémonie, un engagement sans valeur. Anne était jalouse de son autorité et ce qu'elle avait résolu devait s'accomplir sans appel. Les Malouins l'apprirent à leurs dépens, ou plutôt le Chapitre de Saint- Malo.
Déjà François IT, préoccupé de fortifier encore la ville, avait commencé ou continué les constructions du château, autrement dit de la citadelle. La tour ap- [)elée Générale fut son ouvrage. En 1498, Anne, devenue veuve , s'établit momentanément à Saint- Malo et reprit les travaux de son père.
Sur son ord^e, une seconde tour s'éleva. Aussitôt, l'évêque et le Chapitre protestèrent vivement. Mais la duchesse n'était pas douée d'une volonté moins opiniâtre que celle de ses adversaires. Elle repoussa dédaigneusement toutes les réclamations, toutes les menaces plus ou moins déguisées et, triomphante, orgueilleuse, elle fit graver en relief, sur les points principaux de la façade, cette piquante inscription :
Cliâteau d'Anne de Bretagne à Saint-Malo.
€liiic m iivoiôuc : ainsi smi : f'^st mou plnieir.
C'était faire preuve dune bien audacieuse crânerie et les bourgeois de Saint-Malo auraient pu amener l'obstinée princesse à se repentir de sa bravade. Mais, tout compte fait, les bourgeois estimèrent très heureuses, pour leur ville, les constructions nouvelles et furent des premiers à sourire en lisant l'inscription.
Ici, l'histoire anecdotique, la meilleure, presque toujours, place l'entretien pittoresque d'Anne avec l'ingénieur chargé des travaux.
<c Quel plan dois-je suivre? demandait souvent le pauvre homme, dérouté par les caprices soudains de sa royale maîtresse.
— Eh! prenez modèle sur ma voiture! » finit par répondre la princesse impatientée.
La courtisanerie est de tous les temps, de tous les pays; la réponse, railleuse peut-être, religieusement reçue, le plan suggéré fut exécuté. Sans peine, on le retrouve dans l'ensemble du Grand et du Petit Donjon, flanqués des quatre grosses tours appelées la Générale^ la Quiquengrogne (corruption de l'épigraphe ducale) des Dames, des Moulins,
Avant l'achèvement du château, Anne était remontée sur le trône de France et ce fut, de nouveau, en qualité de reine-duchesse qu'elle revint le visiter.
Une période de paix semble avoir rendu, du règne de Louis XII à celui de Henri III, Saint-Malo aux seuls soucis du négoce. Les historiens, pendant ce temps, ne signalent que deux voyages royaux : celui de François P', époux de Claude, fille d'Anne de Bretagne et héritière du vieux duché; puis celui de Charles IX.
Ce dernier monarque fut reçu avec une magnificence extraordinaire. Les Malouins n'avaient pas équipé moins de vingt navires offrant la forme de galions.
Entre autres plaisirs, le spectacle d'un combat naval fut offert au roi et l'on poussa le scrupule d'imiter la réalité jusqu'à laisser couler le bâtiment vaincu.
Rien d'enthousiaste comme la description de ces fêtes et des présents offerts au roi : on peut la lire dans tous les chroniqueurs.
Deux ans plus tard, Charles IX faisait la Saint-Barthélémy. Ses ordres arrivèrent le 29 août à Saint-Malo. Les magistrats municipaux n'eurent pas le courage de les décliner en face; mais, répugnant également à les exécuter, ils prirent le parti de se faire invisibles. Les Huguenots purent s'embarquer sains et saufs.
Une date importante dans les fasies de la ville est celle du 14 août 1589. r. 8
l-e gouverneur, Honorât du Bueu., comte de Fomaine, venait de recevoir les nouvelles et de l'assassinat du roi Henri HI et de l'avènement au trône de Henri IV, roi de Navarre.
On sait quelle formidable coalition accueillit le nouveau souverain. Les Malouins ne fiirent pas les derniers à essayer de profiter de la situation.
Déjà, nombre de démêlés avaient tendu leurs rapports avec le gouverneur. Celui-ci (prisonnier en quelque sorte dans le château), souscrivit, trahissant les devoirs de sa charge, aux injonctions des bourgeois. H signa une sorte de traité portant que « les Malouins conserveraient leurs libertés et franchises, et qu'ils ne reconnaîtraient pas Henri de Navarre pour roi de. France, moyennant quoi ils consentiraient à vivre sous l'autorité du gouverneur, jusqu'au moment où Dieu donnerait à la France un roi catholique. »
Pour prix de sa soumission, le comte de Fontaine recevrait une somme annuelle de quatre mille écus.
Ce traité fit grand bruit. Le Parlement de Bretagne voulut en vain ramener Saint-Malo à l'obéissance. Henri IV n'y réussit pas mieux. Chaque tentative nouvelle recevait cette même réponse. « Nous voulons vivre dans la religion catholique, apostolique et romaine. »
En réalité, les Malouins se rendaient très bien compte de l'état du royaume. Pourquoi n'en profiteraient-ils pas? Si l'on devait se soumettre, au moins fallait-il que ce fût le plus tard possible.
Une fanfaronnade du gouverneur hâta sa perte. Apprenant l'arrivée de Henri IV à Laval, il eut l'imprudence de dire qu'il mettrait le château à la disposition du roi. La Communauté de ville entra dans une violente colère, bientôt partagée par les principaux bourgeois, au nombre desquels on cite Fhotet la Landelle, La Gicquelais, Pépin de la Blinaye, Charles Ancelin, Frotet de la Baroelière. Un complot s'organise, un pacte est juré. Pendant deux mois on entasse les moyens d'attaque, armes, cordages.... enfin il est décidé que, pour emporter le château, on escaladera la tour dite : Générale!
Nous avons vu Bois-Bosé emporter ainsi la citadelle de Fécamp, et Montgommery s'efforcer de surprendre de la même façon la garnison du Mont Saint-Michel.
L'exploit des Malouins peut être placé près de ces faits d'armes célèbres. Ils n'étaient que cinquante-cinq pour réduire les soldats du gouverneur et ils se proposaient de franchir, à l'aide d'un simple cordage, une hauteur d'environ quarante mètres.
DU MONT SAINT-MICHEL A LORIEiNT 59
Pour des marins, habitués depuis l*enfance à la manœuvre d'un navire, l'entreprise, toutefois, ne semblait pas être follement téméraire. Elle fut menée avec un courage merveilleux.
Les conjurés avaient atteint environ à la moitié de la tour quand, soudain, une effroyable secousse est ressentie. Le cordage vient sans doute de glisser sur le bronze de la coulevrine à laquelle il est noué. Tout autre qu'un marin eût cru à un irréparable malheur et, desserrant ses doigts crispés, se fût laissé tomber dans la mer!.... Les Malouins firent mieux. Ils se rendirent instantanément compte de la cause de la secousse. La coulevrine avait basculé sur son affût, mais le mâchicoulis qui la retenait ne permettrait pas sa chute et le bourrelet terminant son canon avait la force nécessaire pour s'opposer à la détente complète du cordage... On pouvait poursuivre l'ascension! Elle fut poursuivie, en effet, et réussit admirablement.
La garnison ne résiste pas à la panique cau-
Canot pGSsant près de navires de ^erre; dessin inédit d'Ozani.e.
sée par cette surprise. Les lieutenants du gouverneur sont ou intimidés ou impuissants à parer au désastre, et le malheureux comte de Fontaine reçoit la mort à l'instant où, du sommet du donjon, il s'efforce de découvrir la cause du tumulte.
Désormais, rien ne pouvait arrêter l'élan des Malouins. Ils triomphaient et, maîtres chez eux, entendaient garder leur liberté entière.
Le duc de Mercœur, le prétendant au trône du vieux duché de Bretagne, leur fit des avances. Le Parlement de Rennes, en même temps, flétrissait les auteurs de la prise de la citadelle :
Avances et flétiissurcs éprouvèrent le même sort. Le nouveau gou-
vernement de Saint-Malo se garda avec une active énergie contre le joug huguenot et contre le pouvoir des Ligueurs.
Pendant près de six ans, il rayonna, non seulement sur le pays voisin , mais sur une partie du littoral breton, s'alliant avec les villes de Saint-Brieuc, de Lannion, de Tréguier, de Roscoff, de Morlaix. Son commerce étendait de plus en plus ses relations, et si une forteresse voisine, jalousant sa prospérité, essayait d'y apporter entrave, la milice ou les flottes malouines se mettaient tout de suite en campagne. Le château de Guémadeuc, en Pléneuf, l'apprit à ses dépens.
Mercœur dévorait sa rage et faisait bonne mine aux Malouins, qui devaient, cependant, porter le dernier coup à sa puissance.
Le capitaine Saint-Laurent gouvernait Dinan pour le duc. 11 s'était fait exécrer des habitants et ses razzias à travers les campagnes avaient presque totalement ruiné la contrée; les Dinannais résolurent de le chasser : ils implorèrent le secours des Malouins, qui vinrent au nombre de huit cents. Un habile stratagème avait éloigné Saint-Laurent et rempli de sécurité les troupes restées dans la ville. L'attaque si soudaine, si imprévue, ne put être repoussée : Dinan redevenait ville royale.
De cette victoire joyeusement fêtée, nous avons voulu retenir l'épilogue : il peindra mieux que tout ce que nous pourrions ajouter, le caractère à la fois énergique et pénétrant, quoique naïvement simple des Malouins.
Ces rudes marins s'apercevaient bien des progrès de la puissance de Henri IV et sentaient qu'il leur serait impossible de toujours lutter contre elle. Mieux valait donc ne pas attirer sur leur cité la colère du roi.
D'autre part, ils ne pouvaient plus prendre texte de la croyance du prince pour colorer leur résistance. Ils préférèrent se donner à lui, et, ainsi, obtenir les conditions les plus avantageuses.
Dinan demandant du secours, fournissait l'occasion de sceller l'alliance nouvelle. Les Malouins ne manquèrent pas d'en profiter.
Les soldats de Saint-Laurent avaient à peine mis bas les armes, que l'un des vainqueurs du château de Saint-Malo, Pépin de la Blinaye, saute à cheval et s'élance sur la route de Paris.
Cavalier ni monture ne faiblissent pendant le long trajet.
Couvert de sueur, les habits blancs de poussière, Pépin arrive, force les obstacles, le voilà devant le roi.
— Sire, j'avons prins Dinan! dit-il rondement.
— Impossible! s'écrie le maréchal de Biron, présent à l'entrevue.
Pépin, sans se déconcerter, toise le maréchal, et avec un sourire nanjuois :
— Vay! riposte-t-il. Celui-là le sçara mieux que may qui y étas! Émerveillé, persuadé, Henri IV s'apprêtait à demander comment l'événement avait pu s'accomplir.
Mais le Malouin ressentait, à cette heure, la fatigue du voyage et jugeait indispensable de faire un solide repas. Les magnificences dont il se voyait entouré ne l'intimidanl en aucune façon, il se retourna vers le roi :
— Suis-je-t'y dans la maison du bon Dieu, qu'on ne boit ni ne mange ici? demanda-t-il.
Henri était trop charmé des nouvelles reçues pour se choquer de la
Canot saluant à l'aviron; dessin inédit d'Ozannc.
rusticité du messager; il s'em.pressa de donner des ordres. Bien régalé, bien dispos, Pépin prit congé.
Le roi, alors, voulut le récompenser, économiquement toutefois, selon son habitude, et, croyant lui conférer un grand honneur :
— Veux-tu que je te fasse gentilhomme? dit-il.
— Nenny, Sire, répliqua bonnement le Malouin. Je les chassons à coups de bâton de notre ville; mais je demanderai un cheval : Le mien a crevé, en arrivant, comme un pot!
Un beau coursier des écuries royales remplaça, paraît-il, le pauvre bidet breton.
11 se trouva, du reste, des gens, moins naïfs que Pépin de la Blinaye, et très bien disposés à profiter des faveurs offertes par Henri.
Lorsque La Rochelle s'insurgea contre l'autorité de Louis XIII, une flotte malouine de trente vaisseaux, sous le commandement de Porée, aida à réduire la ville rebelle. A peu prés vers le même temps, les infatigables
marins arrachaient l'île de Fer aux Danois et brûlaient, sur les côtes du Groenland, trente-huit vaisseaux de cette nation.
Leur intrépidité devait bientôt trouver un champ plus vaste. La fameuse Ligue d'Augsbourg venait de se constituer, formée par la majorité des puissances européennes contre Louis XIV. La ville de Saint-Malo entra ardemment dans la lutte et s'acharna contre la plus redoutable des conjurées : l'Angleterre. Elle lui causa tant de mal, elle entrava si dangereusement son commerce que les ministres du roi Guillaume, à bout de patience et de ressources, résolurent de détruire de fond en comble la petite cité.
Ils oubliaient que les Anglais eux-mêmes avaient, de tout temps, donné l'exemple des plus odieuses cruautés, et que la trace de leur manière de comprendre un différend entre peuples civilisés était visible, sur tout le littoral français, de Dunkerque à l'extrémité du Finistère.
Le moyen choisi fut, au surplus, digne de ces anciens exploits. On imagina une machine infernale, composée d'un vaisseau de trente mètres de longueur, et qui, construit en forme de galiote, fut bourré de bombes, de boulets, de grenades, de chapelets de mitraille, de balles, de carcasses remplies de bitume, le tout enveloppé d'un lit de poudre. Un autre navire devait faire approcher, aussi 'près que possible, cet engin redoutable des remparts de Saint- Malo, et une pièce d'artifice y mettrait le feu.
La honteuse expédition eut lieu le 26 novembre 1693, et trois jours après, le 29, à la suite d'excès de toute sorte commis sur les différents îlots de la rade malouine, le navire infernal profita de la haute marée pour venir, voiles déployées, menacer la ville.
Saint-Malo, pourtant, devait échapper à l'effroyable péril. Une fausse manœuvre ou un ordre donné mal à propos fit échouer le navire sur un écueil, à cinquante pas des remparts.
L'inventeur du projet crut pouvoir accomplir, sans danger pour lui ni pour ses quarante hommes d'équipage, la funèbre mission. Il mit le feu à une pièce; mais, soit qu'il eût mal calculé la durée de la combustion, soit, plutôt, trop de précipitation dans sa manière d'opérer, car les boulets envoyés par le Fort Royal le gênaient beaucoup, l'explosion fut prématurée et lui-même périt avec son équipage.
Tout se réduisit, pour Saint-Malo, à des dégâts matériels, considérables il est vrai. La seule victime fut un pauvre chat, frappé dans la gouttière où il se trouvait. C'était l'ironique réponse du sort au poète Addison qui, certain du succès, n'avait pas rougi de célébrer dans une pièce de vers la future destruction de la cité des corsaires!
T)1I MONT SAINT-MICMEI. A LOUIENT G3
L'expédilion étant nianquée, la llolte anglaise se retire; mais Saint- Malo ne pouvait se llatler de ne pas la voir revenir. Moins de deux ans plus tard, en juillet 1695, elle revenait, en effet, sous les ordres de l'amiral Berkeley, aidé par les Hollandais. Elle revenait de nouveau, en juin 1758, sous les ordres de Marlborough, et, en septembre de la même année, sous les ordres deBligh et de Ilowe, pour se faire battre à Saint-Cast.... Mais, il est inutile de poursuivre une plus longue énumération. Toujours, partout, on retrouve Saint-Malo au premier rang des combattants, et presque constamment ses armes sont heureuses.
La ruine de nos colonies enraya le commerce des Malouins, qui ne tardèrent pas, toutefois, avec les événements de la fin du dix-huitième siècle, à se retrouver eux-mêmes.... Il ne nous appartient pas de juger cette époque, non plus que l'histoire locale des habitants de Porl-Malo, ou plutôt de la Commune de la Victoire, surnom glorieux conquis par les corsaires.
Nous nous bornons à la joie de constater que nos ennemis rencontrèrent au plus fort du danger les redoutables marins du Vieux Rocher. Ils apprirent à leurs dépens comment les fils savaient imiter les pères, et en Robert Surcouf, pour ne citer que le plus populaire d'entre eux, ils purent voir revivre Duguay-Trouin....
Poupe du Soleil-Roi/al (manne sous Louis XIV).