SAINT-MALO MODERNE
Tous les contrastes, tous les genres de pittoresque sont offerts par la baie de Saint-Malo. Le passé, dans sa pompe rigide, semble y recevoir l'hommage du présent, et la beauté naturelle des rivages s'accroît de l'animation dont ils sont enveloppés.
Les îlots de la baie, fortifiés comme la vieille cité, en défendent l'approche. Au Nord, c'est la Couchée; Vauban en dirigea les travaux. A l'Est, l'île Harbourg marque l'ancien havre d'Aleth. Le Fort Royal ou Islet portait jadis les fourches patibulaires du Chapitre; il protège maintenant la chaussée et, plusieurs fois, il l'a défendue avec succès. Puis, c'est le Grand Bey, le Petit Bey, l'île Césambre qui, pendant plus de deux siècles, conserva, grâce à son monastère, l'importance d'une petite ville.
La chaussée du Sillon date de 1753. Elle relie au continent Saint-Malo, enfermé dans son trapèze de remparts, faisant corps avec le rocher d'Aaron. Le Château commande l'entrée de la ville, une double muraille saillant en pointe : la Galère le renforce. Près de lui, se dresse le Grand Donjon, et la batterie de la Hollande^ avec ses canons, paraît toujours prête à foudroyer l'ennemi.
Dix siècles de l'histoire du pays revivent à cet aspect, et l'on n'est plus tenté de soupçonner, comme entachées d'exagération, les chroniques locales.
Vis-à-vis de la cité guerrière, Saint-Servan, qui lui donna ses premiers habitants, se développe au milieu de la verdure de riches campagnes et se laisse nonchalamment dominer par la tour de Jean IV, la fameuse forteresse Solidor.
L'embouchure de la Rance se déploie, fière des riants coteaux qui la
bordent et des charmants villages dont ils sont parsemés. Quelques-uns de ces derniers deviennent de véritables villes et comptent leurs maisons par des palais où la fantaisie, l'art, le luxe sont prodigués. Tel : Dinard, rendez-vous de la plus élégante population de baigneurs.
Au printemps, pendant Tété, tout est grâces et parfums sur ces rives privilégiées; à l'automne, pendant l'hiver, lorsque les grandes marées, contenues par le vent du Nord-Ouest, font entendre leurs mugissements, une majesté, une force solennelle s'impriment au paysage tout entier. La mer, souveraine impérieuse, veut dominer seule et sa voix menaçante sonne aux quatre points de l'horizon.
Cependant, la rade malouine reste bonne et sûre, bien que l'accès continue à en être difficile : mais les exigences de la navigation moderne, en accroissant les dimensions des bâtiments; mais les conditions mêmes du progrès économique devaient peser sur le commerce de la ville. Le Havre, proche voisin de Paris, le grand distributeur, a forcément attiré vers lui les steamers, nombre de longs-courriers ambitieux de leur ressembler, et la majorité des navires étrangers en relations avec le Nord-Ouesl de la France.
Saint'Malo ne se décourage pas, néanmoins, et sa vaillante population, de même que celle de son arrondissement, continue à fournir le premier des contingents à l'inscription maritime.
L'activité de ses chantiers ne se ralentit guère : leurs produits ayant acquis une légitime renommée. Son activité industrielle tend toujours, elle aussi, à s'accroître. D'ailleurs, les grandes pêches ne sont pas plus négligées que la pêche côtière. Les vaillants Malouins se souviennent qu'ils furent les premiers a reconnaître les bancs de morue de Terre- Neuve et continuent d'armer pour leur exploitation.
Nous avons accompagné les pêcheurs de morue islandaise : suivons un inslant les Terre-Neuviers. La campagne n'est pas moins rude ni moins dangereuse. Il leur faut braver le froid, les mauvais temps, et, principalement, des brouillards d'une prodigieuse épaisseur. On compte les années où ces brumes n'ont pas causé la perte de navires, où la banquise, glissant du pôle, n'a pas écrasé, entre les montagnes de glaces désagrégées, plusieurs équipages.
Il n'importe, le prochain armement ne manquera pas d'hommes disposés à affronter ces périls, et quand à l'automne, la flottille reviendra, on comptera les absents.... mais, sans crainte, on les remplacera!
Des travaux importants ont rend'* Saint-Malo mieux approprie au com-
merce maritime actuel. Les quais sont fort beaux et le bassin à flot sera terminé avant la fin de l'année présente (1884); celte question du bassin n'a pas peu contribué à réveiller la rivalité des deux villes-sœurs.
Prisonnière dans sa ceinture de granit, la vieille cité des corsaires ref^arde avec quelque envie Saint-Servan s'étendre et devenir en réalité une ville importante.
Saint-Malo ne peut oublier que, pendant longtemps, Saint-Servan fut
Uae rue de Saint-Malo.
soumis à sa juridiction, et Saint-Servan se rappelle qu'il fut autrefois Alelh, c'est-à-dire une véritable, une célèbre ville, alors que sa rivale n'existait pas encore.
Ces petits tiraillements s'effaceront avec le temps : un intérêt commun réclame des efforts mutuels.
Une promenade dans Saint-Malo n'a qu'un attrait fugitif. On se fatigue vite de ces rues, pour la plupart sombres, étroites, aux maisons de
hauteur démesurée, car chacune a voulu que son étage supérieur, tout au moins, pût jouir pleinement de la lumière du jour, de l'éclat du soleil
ou de la vue de la mer. Les beaux hôtels particuliers sont cependant assez nombreux ; mais , quand on a salué la maison natale de Ciiateaubriand et la statue de Duguay- Trouin, il ne reste plus à voir, en dehors des fortifications , que la cathédrale.
L'aspect du vénérable monument frappe à la fois par
un reflet de grandeur et de vétusté. L'architecture de la nef confme au style ogival, et le regard est attiré par la diversité d'ornementation des chapiteaux.
Dragons ailés , poissons , sirènes, animaux fabuleux, cabrés dans toutes les positions, feuillages s'enroulant en volutes, tiges supportant des demi-fleurs de lis, visages humains.... tout cela sculpté en plein granit, au hasard d'une abondante fantaisie, mais sans délicatesse, le travail étant, en somme, à peine ébauché.
L'église primitive offrait des différences de niveau considérables. On a voulu, vers la fin du dix-septième siècle, rendre le sol uniforme, mais on a obtenu cet effet aux dépens de la base des colonnes du chœur, qui se trouve avoir ainsi perdu une partie de sa belle élévation.
L'intérêt du monument nous semble résider surtout dans l'espace formé par les quatre piliers supportant la tour. Les proportions y sont très belles et l'ogive primitive s'y épanouit, tout en gardant le cachet spécial de la construction entière.
Une galerie avec colonnes en faisceaux et arcades soutient un tri-
Maison de Duguay-Trouin, à Saiiit-Malo.
forium, ainsi qu'un autre étage à aicatures, divisées par de jolies colonnettes. Des rosaces, des fleurons délicats, variés, s'épanouissent çà et là.
Trois grandes ogives partagent le chevet, qui se profile en ligne droite; elles viennent rayonner sur le chœur ainsi que sur l'extrémité des nefs latérales.
Le tombeau de Josselin de Rouan, prélat célèbre par ses démêlés avec le duc Jean IV, occupe une place dans le chœur.
Un bel autel gothique, en bois sculpté, couronne un superbe tabernacle.
Les plus anciennes parties de l'édifice ne doivent pas remonter au
l'orte Saint-Vincent et la Quiquengrogne.
delà du treizième siècle, mais Saint-Malo n'admet pas cette opinion. Ses historiens veulent faire dater la cathédrale de l'époque où vivait Jean de Châtillon, fondateur de l'évêché; prétention inadmissible, contredite et par les documents venus jusqu'à nous et par le style de la construction.
Un seul objet rallie tous les suffrages, c'est le tableau de Santerre, représentant une Descente de Croix.
S'il n'y avait rien autre chose à admirer dans la ville, Tennui s'emparerait bientôt du simple touriste. Il n'en est rien, toutefois, Saint-Malo possédant la plus merveilleuse des promenades : la plate-forme de ses remparts.
Nous ne savons si, au point de vue des progrès de l'artillerie moderne, Saint-Malo serait encore imprenable; mais, en poursuivant notre chemin.
nous nous rendons bien compte de ce qu'était autrefois, de ce que peut encore être cette vaste forteresse, et la belle parole de M. de la Châtre, gouverneur de la cité, paraît presque simple.
Sommé par l'orgueilleux Marlborough, — « Notre réponse est dans un canon », se borna- t-il à dire.
Le généralissime anglais comprit et se retira, après avoir ravagé plusieurs villages, ce qui, bien entendu, ne l'empêcha pas de faire grand bruit de ses victoires! Il de vanter très haut les résultats de son expédition. Aussi l'entousiasme fut-il vif à Londres!...
Avant la construction du château, le Grand-Donjon, énorme tour extrêmement élevée, défendait l'entrée de la ville. Elle figure un fer à cheval et domine tout l'ensemble des fortifications.
Le Pelit-Donjon regarde la pleine mer.
La célèbre tour Quiguengrogne regarde, elle aussi, le grand large et confine la porte Saint-Thomas, une de celles qui donnent accès dans la ville. Les trois autres sont : la porte Notre-Dame ou Grande-Porte, la porte Saint-Vincent, la porte de Dinan, plus une poterne nommée de Bon-Secours. Les remparts actuels datent en partie du seizième siècle.
11 est impossible d'oublier que, dans le château, souvent regardé comme prison d'État, fut renfermé La Ciialotais, Procureur général au Parlement de Bretagne, dont le procès est bien connu, de même que l'histoire de son mémoire justificatif, écrit avec un cure-dent et une encre formée de suie, de sucre et d'eau, sur du papier ayant servi à envelopper du chocolat!
Les heures passent vite ici. Volontiers, on croirait qu'elles ont été abrégées.
A la pleine mer, il semble qu'un énorme vaisseau nous emporte sur les vagues puissantes. A marée basse, la cité paraît dominer un grand désert de snbles séparant des oasis ombreuses.
De la ville, monte le bruit d'une activité souriante; sur le port, tout est mouvement: les navires entrent ou sortent, embarquant ou déchargeant des marchandises; les bateaux à vapeur correspondant, quotidiennement, avec l'archipel anglais, partent ou arrivent toujours encombrés de voyageurs. Sur la grève, si nous nous trouvons à Saint-Malo pendant la belle saison, un monde de baigneurs s'agite.
C'est la vie, vie calme, quoique occupée, s'épanouissant, luxuriante, sous la proîection de la force....
Saint-Malo a hérité, avec Saint-Servan, de fêles nautiques annuelles: les rcgates, fondées en 1845, à Cancalc, par M. Mcrdrignac, riche propriétaira
DU MONT SAlNT-iMICIlEL A LORIENT 73
au pays. La baie cancalaise était admirablement disposée pour ces sortes de joutes; mais les villes-sœurs offrant encore plus d'avantages, on les a favorisées de rafrtuence toujours nombreuse provoquée par ce magnifique spectacle. Incontestablement, la rade malouine lui fournit un cadre merveilleux.
Et c'est surtout eu ces occasions que l'on peut prévoir pour Saint-Malo des jours meilleurs.
Le Vieux Rocher n'est pas destiné à disparaître des premiers rangs de nos ports commerciaux. Tout au contraire. Il a pour lui trop d'avantages : bon mouillage, vaste baie, position excellenle et il est entouré d'un pays qui lui fournit les produits nécessaires à une fructueuse exportation.
Il a, de plus, l'énergie, la patiente ténacité, le labeur continu de ses marins, de ses négociants. Avec de pareils éléments, la fortune ne peut le délaisser, car elle est aux audacieux et les Malouins sauront toujours la contraindre à répondre à leur vaillant appel.
La Grande Porte à Saint-Malo.