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VIEILLES MAISONS SUR LA PLACE DE LA.NNION

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Sept tours et deux des vieilles cours intérieures sont bien conservées.

Les murs extérieurs, formant défense, n'ont pas moins de quatre mètres d'épaisseur; plusieurs d'entre eux contenaient des logements, mais ils ont presque disparu. En tous sens, se rencontrent des galeries, des cabinets, des corridors, des escaliers à peu près intacts. Les meurtrières abondent, mais nulle part on ne voit d'embrasure à canon. Les tours, d'une prodigieuse épaisseur, sont d'une forme octogonale; les escaliers en colimaçon serpentent au centre de la maçonnerie : des mâchicoulis les couronnent; quant aux galeries et aux planchers, leur ruine est complète. Des souterrains, des cachots voûtés régnent au-dessous de ces constructions.

Tonqucdec est de très ancienne origine. La première forteresse de ce nom fut rasée par ordre de Jean IV, qui se vengeait de Rolland, vicomte de Coëlmen, assez imprudent pour avoir suivi Clisson dans sa révolte.

A la mort du duc, Rolland rebâtit son château (1399). Par mariages et achats, cette magnifique demeure, ruinée pendant la Ligue, passa aux Acigné, aux Chartet, enfin aux Du Quengo. L'unique descendante de cette dernière famille l'avait, avec sa fortune, légué au comte de Chambord, à condition, dit-on, qu'une restauration complète fût entreprise. Or, la restauration eût absorbé toute la fortune. Le legs fut décliné.

Les vicomtes de Tonquédec disputèrent aux Goyon de Matignon le titre àe premier banneret de la province; leur juridiction s'étendait sur soixante et une paroisses.

Assise sur l'étroit promontoire baigné par les eaux des deux rivières, dans une vallée sauvage, aux aspects imprévus, la vieille forteresse, avec ses murailles, ses tours envahies par le lierre, les plantes grimpantes, les arbustes, est bien l'image du passé à jamais rentré dans la nuit des souvenirs et que rien ne viendra arracher à la ruine absolue!...

L'église du bourg de Tonquédec date du quinzième siècle; mais elle ne possède qu'une verrière, fort belle, il est vrai, et digne d'arrêter un moment l'attention.

En revenant vers Lannion, et au sud de cette ville, on traverse une lande montueuse, ondulée par une ligne de « pierres levées » courant vers la mer. Ces pierres furent-elles primitivement des monuments druidiques, comme le pays en renferme beaucoup? On l'ignore, car elles ont subi un véritable travail d'appropriation. Placées symétriquement sur des coteaux correspondant bien à la ligne tracée, elles figurent des piliers en granit d'une hauteur de quatre à cinq mètres. Leurs arêtes sont aplaties

et les quatre faces travaillées au marteau. Chacun des sommets porte une excavation d'un décimètre d'orifice, sur une profondeur de moitié environ.

L'une des explications données attribue ces monolithes aux Romains. Les légions en auraient fait une ligne de signaux destinés à transmettre des nouvelles ou des ordres. La plus remarquable de ces pierres est près de la route de Lannion à Morlaix.

La ville de Lannion a-t-elle véritablement remplacé la fabuleuse Lexobie bretonne, longtemps cherchée, longtemps placée en maints endroits divers? Cela n'importe que fort peu. Il est plus intéressant de constater l'action de la mer sur ces côtes si complètement ravagées.

Les annales gardent mémoire de l'épouvantable irruption de 709. Celte année-là, l'océan, franchissant ses limites, inonda plusieurs parties de la Bretagne et submergea surtout la côte orientale de Saint-Pol-de-Léoii et la côte ouest du diocèse de Tréguier,

Sous l'effort irrésistible des vagues, la forêt, autrefois étendue entre Saint-Pol et les Sept-Iles, disparut. On l'appelait, dit la tradition, Lexobie. Les flots, en se retirant, laissèrent sur la terre une grande quantité de limon et d'animaux marins.

Leur décomposition occasionna une peste violente.

Les sables de la baie, comme ceux de la baie de Saint-Brieuc, des baies de Saint-Malo, de Cancale et du Mont Saint-Michel, y acquirent leurs propriétés fertilisantes : c'était les payer bien cher!

Partout où s'étendait la forêt, une grève a remplacé les taillis verts, les arbres de haute futaie. Si les événements rapportés par les chroniques ne sont pas toujours hors de contestation, l'existence d'un sol boisé est bien démontrée. A plusieurs reprises, le sable a laissé apparaître des branches et d'autres débris végétaux.

La petite baie de Saint-Michel prolonge la baie de Lannion : Al-Lew- Drez, disent les habitants : la lieue de grève. Certainement, elle a au moins cette étendue. Sa surface ne semble présenter aucun danger; mais cette apparence est trompeuse. On s'y peut enliser en beaucoup de points, et la mer, comme dans la grande baie du Mont Saint-Michel, y monte avec une rapidité foudroyante. Qui ne connaît pas la grève ne doit pas s'y aventurer; souvent les plus habiles y ont péri, et les paysans occupés à extraire le sable ont vu trop fréquemment disparaître leurs attelages, avec leurs charrettes, parvenant à grand'peine à se sauver eux-mêmes.

Au milieu de l'immense étendue sablonneuse, un rocher surgit, la croix le surmonte. Elle marque la place où Efflamm, prince irlandais,

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fuyant la cour du roi son père, aborda (cinquième siècle). On l'avait forcé d'épouser la belle Enora, alors qu'il voulait se consacrer à Dieu. Le soir de ses noces, il s'échappa.

Et il sortit du palais sans éveiller personne, s'éloignant rapidement, sans autre compagnon que son lévrier.

11 oluMohaif un vaisseau et se désespérait de ne rien trouer.

Quand la lune se leva dans le ciel, il aperçut auprès de lui un petit coffre percé, perdu, ballotê par les flots.

Il laltira à lui, y monta, et le jour n'était pas levé, qu'il était sur le point d'arriver en Bretagne {Barzaz-Breiz).

Or, il aborda vis-à-vis de la masse escarpée du Rocliellas (on l'appelle aussi Irglas, contraction du mot breton), alors placée dans une épaisse forêt.

Quand saint Efflamm prit terre, il vit le roi Arthur qui combattait, son cheval à ses côtés, étranglé, renversé sur le dos, rendant le sang par les naseaux.

Devant lui, face à face, un animal sauvage, avec un œil rouge au milieu du front, des écailles vertes autour des épaules, et la taille d'un taureau de deux ans,

La description continue, terrifiante, puis :

Il y avait trois jours qu'ils combattaient ainsi sans pouvoir se vaincre, et le roi allait s'ôvanouir.

Quand le roi Arthur vit Efflamm :

« Voudriez-vous, seigneur pèlerin, me donner une goutte d'eau?

— Avec l'aide du Seigneur, Dieu béni, je vous trouverai de l'eau. »

Et lui de frapper du bout de son bourdon, par trois fois, la roche verte à son sommet, si bien qu'une source jaillit.

Arthur, ranimé, tue le dragon, le jette dans la mer, et veut emmener Efflamm avec lui.

« Sauf votre grâce, seigneur, je ne vous suivrai pas, je désire me faire ermite. Si vous le permettez, je passerai toute ma vie sur cette colline. »

Arthur consent. Efflamm se construit un ermitage.

Mais voici que sa femme, la belle Enora, désolée de sa disparition, est visitée par un songe mystérieux.

Transportée au seuil de l'ermitage, elle frappe trois fois. Efflamm ouvre, reconnaît sa femme, et lui bâtit une cellule près de la sienne. En vénération profonde dans le pays, ils vivent en faisant le bien, et meurent le même jour.

« Saint-Efflamm a planté la croix, » disent les habitants de Plestin et de Saint-Michel-en-Grève. Cela peut être; le granit traverse les âges, et le

monument de la piété de l'ermite est devenu le salut des voyageurs qui parcourent l'étendue sablonneuse.

Si les bras de la croix dominent les vagues, la grève est sûre; hâtezvous, cependant, car la mer monte ici avec une impétuosité extrême. Quand le signe protecteur a disparu, ne vous hasardez pas sur les sables. C'est l'enlisement certain ou le tourbillonnement enveloppant des flots.

« La croix nous voit! « répètent avec gratitude les gens du pays. Ils ont raison de se montrer reconnaissants.... Que la croix soit emportée, nul, sans risquer sa vie, ne pourrait traverser la lieue de grève.

Saint Efflamm et sainte Enora partagent avec saint Yves la gloire d'une popularité presque sans bornes, dans le Trégorrois et le Léonnais. Morlaix a placé un hôpital sous le vocable du prince irlandais, et nombre d'églises ont un autel qui lui est consacré.

Plestin, commune limitrophe de Saint-Michel, qui doit son nom à sainl Gestin le solitaire (Plestin, contraction de Ploë-Gestin ou Ploii-Gestin) , n'en a pas moins pris Ei'flamm pour second patron et se glorifie de posséder son tombeau. Pour être exact, il faudrait dire « le monument qui a remplacé le tombeau ». La statue du saint, ornée des insignes royaux, est couchée sur un sarcophage aux arceaux gothiques. Le travail entier porte le cachet du seizième siècle.

La fontaine, toujours appelée Toul-Efjlamm, est à l'ouest de « la lieue de la grève ».

Cette vaste plage, d'au moins six cents hectares d'étendue, a constamment occupé l'imagination des poètes bretons. Aux légendes saintes, ils ont mêlé des récits où les fées et Satan jouent le rôle principal.

Généralement, c'est le Roc'Hellas qui se trouve choisi pour théâtre de ces exploits fabuleux.

Veut-on contempler des trésors immenses, veut-on acquérir des richesses sans bornes? Il faut, pendant la nuit de Noël, venir se placer devant la masse noire et attendre que le clocher de Saint-Michel ait tinté le premier coup de minuit.

Aussitôt, les blocs de granit s'entr'ouvrent, un passage mène à des salles où sont entassés diamants, or, argent, perles, pierres précieuses et, merveille sans seconde, une baguette de coudrier qui peut rendre son possesseur égal en puissance, en fortune, à tom les rois de l'univers !

Mais, le passage ne reste libre que pendant le court intervalle où la cloche sonne minuit ! Et il est gardé par des fc^s, par des génies chargés

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de multiplier les visions décevantes autour de l'imprudent assez audacieux pour vouloir conquérir la baguette magique.... Combien de fous ont succombé dans l'avonluro!

« Ils sont innombrables!! « disent les vieillards.

Nous le croyons sans peine si, par ce conte poétique, on a voulu désif-ner tous ceux qui, emportés au delà des bornes de la raison, écoulent le désir de posséder la fortune, sans appeler à leur aide la probité et le

travail.

La belle tour du cbâteau de Lesmais (ou Lezmaës) s'élève à l'entrée de

ConstriKlion d'un phsrc.

Plestin. L'église de ce bourg important a été fondée par le duc de Bretagne, Geoffi'oi I" (984). Aussitôt achevée, elle reçut, par les mains de l'évêque de Tréguier, le corps de saint Efflamm (992); un superbe tombeau, entouré d'une riche grille en fer, fut élevé : cette grille a disparu. Le style de l'église est d'un gothique assez pur.

A l'extrémité occidentale de la commune, l'embouchure du Douron forme ua petit port : Toul-an-Héry.

Une ferme royale pour les vins, eaux-de-vie et sels y était autrefois établie. Maintenant, on y exporte principalement des grains et du sable calcaire.

Au moment où nous allons franchir la limite du Finistère, une voix jeune et vibrante, celle d'un mousse assis sur le plat-bord d'une barque, chante la ballade de Lez-Breiz, traduite par Brizeux.

Scandés avec énergie, les couplets prennent une allure martiale, une teinte héroïque bien digne du chevalier « l'appui de la Bretagne ».

Et, presque sans le vouloir, nous répétons, suivant la voix du chanteur :

Bonheur de revivre aux temps primitifs, D'écouter leurs chants joyeux ou plaintifs.

Les chants glorieux que le peuple encor Conserve en son cœur, fidèle trésor !

J'en veux traduire un... Guerriers d'autrefois. Dé vos tertres verts, sortez à ma voix !

Entre deux seigneurs, un Frank, un Breton, S'apprête un combat, combat de renom.

Du pays breton. Lez Breiz est l'appui, Que Dieu le soutienne et marche avec lui!

« Page éveille-toi, car le ciel est clair; Page, apprête-moi mon casque de fer;

Ma lance d'acier, il faut la fourbir

Dans le corps des Franks, je veux la rougir 1

— Maître où vous irez, avec vous j'irai, Où vous combattrez, moi je combattrai.

— Que ton bouclier sur mon bouclier Sonne ! puis marchons, mon jeune écuyer. »

« Page où courez-vous à travers le champ ? Yos bras sont couverts de fange et de sang.

Dans mon ermitage il faut vous laver.

— Je cherche une source, où donc la trouver ?

Je cherche de l'eau pour mon doux seigneur* Brisé de fatigue et tout en sueur.

1. On peut s'étonner de voir le mot doux employé pour un si rude guerrier. Doux est, ici, synonyme

Treize combattants tombés sous ses coups ! L'insolent Lorgnez le premier de tous*.

Treize autres guerriers sont tombés sous moi Et le reste a fui tout pâle d'effroi !»

Il n'eût pas été Breton dans son cœur Qui n'aurait point ri d'un rire vainqueur.

A voir les gazons, en mai reverdij;

Tout rouges du sang de ces Franks maudits.

Leiz Breiz sur leurs corps s'en vient s'accouder Et se délassait à les regarder ! »

Pour le souvenir d'un combat si grande Un barde guerrier a rimé ce chant :

Que dans l'avenir il soit répété !

Que ton nom, Lez Breiz, partout soit chanté I

Allez donc, mes vers, dans tous les cantons Et semez la joie au cœur des Bretons !

H faut lire les chroniqueurs et les historiens pour comprendi^e avec quel indomptable courage les Bretons se défendirent contre l'envahissement de leur pays; quels regrets ils gardèrent pendant plusieurs siècles; avec quelle joie ils saluaient tout ce qui pouvait rappeler leurs combats heureux.... l'humiliation des envahisseurs.

Au comté de Lannion, la valeur de Jean, seigneur des Aubrays, fit le reste, et la mémoire de Morvan (Lez Breiz) y gagna un renouveau de popularité.

Si les chants nationaux n'ont pas, en général, quant aux événements, une grande exactitude historique, ils peignent, du moins, fidèlement, les mœurs et l'esprit d'un peuple. A ce titre, ils méritent d'être recueillis avec un soin jaloux, et bien courte est la vue des sceptiques ou des chagrins qui traitent « ces contes superstitieux » comme indignes d'occuper un seul instant l'attention.

de « cher », avec une nuance affectueuse impossible à rendre. Une fiancée est la douce du fiancé qui l'aime éperdumenl.

1. Dans la ballade, Lorgnez représente le chevalier tenant parti pour la France.

Us imitent ces misérables bandes noires^ causes premières de la ruine de tant de monuments précieux; ils méconnaissent la grande chaîne des traditions, des efforts qui, au courant des siècles, finissent par former les nations grandes, puissantes, éclairées....

Plusieurs belles rivières parviendront à creuser un lit commun, orgueil d'un grand fleuve; mais la source la plus éloignée, le mince filet d'eau qui, sur son passage, a recueilli une foule de ruisselels avant de recevoir ce superbe tribut, ne reste-t-il plus la cause première du bienfait?...

Navire de guerre faisant feu; dessin inédit d'Ozanne.

CïlAriTRE XIX

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