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LE FINISTÈRE

Des cinq départements taillés dans la superficie du duché breton, le Finistère est celui qui, tout à la fois, offre les plus grandes oppositions de mœurs, la plus obstinée fidélité aux traditions, associées à l'intuition la plus vraie des besoins du présent, des aspirations de l'avenir.

Dans le môme arrondissement, ou plutôt très souvent dans le même canton, ces contrastes se heurtent sans que, du choc, résulte une victoire décisive, sans que, de part et d'autre, les grandes lignes perdent rien de leur réelle beauté.

c Nous sommes à trois cents lieues et à trois cents ans de Saint-Pol-de- Léon ! » disent les Morlaisiens.

« Nous sommes à mille ans et à mille lieues de Kerlouan ou de Guisseny! » pourraient dire les Brestois.

Si cela est absolument vrai, les oppositions tirées de la nature du sol ne sont pas moins tranchées.

Sur nombre de points de la côte, les oasis délicieuses promettent une halte séduisante.

Mais, aux plages verdoyantes, succèdent les falaises granitiques mordues, déchirées, s'écroulant, s'émiettant sous le poids des masses d'eau furieuses lancées par la mer. Les bancs d'écueils se prolongent au loin dans l'écume des vagues, comme pour faire du rivage une terre mystérieuse, inabordable à tout effort humain.

Les berges des cours d'eau sont presque toutes boisées, gracieuses, pittoresques ou riches en pâturages, en champs bien cultivés. Mais, sur les plateaux et les contreforts, dernières ramifications des montagnes d'Arrhez et des montagnes Noires, les landes, les bruyères, les ajoncs, mêlés aux monu-

ments druidiques, rejettent la pensée à plusieurs siècles au delà du temps présent.

Nulle vie, nul mouvement.... Pas un arbre ne découpera sa silhouette sur l'horizon, pas un murmure ne troublera l'air silencieux.... Un Celte, armé de sa hache de pierre, vêtu de peaux d'animaux sauvages ; une druidesse, couronnée de verveine et tenant en main la faucille sacrée, pourraient apparaître.... Rien n'est changé : ils se retrouveraient à l'aise au milieu de ce morne tableau.

Suivons, cependant, le flanc des collines : l'agitation, c'est-à-dire le travail lecond redevient visible. Les fermes se cachent sous des bouquets d'arbres ou se groupent fra.ternellement en hameau. Des talus en pierres sèches séparent les possessions rustiques et chaque cultivateur demande à la terre tout ce qu'elle peut donner.

L'aridité enveloppant les mines de Poullaouen complète le souvenir laissé par les aspects désolés de la Pointe du Kaz; tandis que la richesse, la fertilité des campagnes morlaisiennes dépassent encore celles des paysages arcadiens du canton de Quimperlé. La Côte dorée, vantée par César, existe toujours.

Ainsi, d'un point à l'autre du département; ainsi, encore, dans les manifestations du génie de l'homme et dans les faces diverses des caractères principaux de ses mœurs.

Les édifices superbes sont nombreux. Le Léonnais s'enorgueillit delà cathédrale de Saint-Pol, du clocher du Kreisker, de la chapelle du Folgoët. Le Cornouaillais cite la cathédrale de Quimper, Saint-Michel et Sainte-Croix de Quimperlé.

Un peu de tous côtés, disséminés jusque dans les villages les moins visités, les plus oubliés, des calvaires, des ossuaires, des fontaines témoignent, par la richesse, la bizarrerie ou l'originalilé de leur ornementation, du goût des architectes qui les créèrent et de la générosité des fondateurs.

Les costumes des ancêtres n'ont pas complètement disparu. Ils luttent toujours, même dans les villes, contre l'envahissement du laid.

Plougastel-Daoulas, les environs de Châteaulin et de Quimper, la presqu'île du Cap, Pont-l'Abbé, Le Foucsnant, Pont-Aven... nombre d'autres communes n'ont encore admis que peu de changements, surtout en ce qui concerne le costume des femmes. Faut-il voir là une simple coquetterie? Elle serait, certes, très légitime, disons mieux, louable, car il est bien naturel de ne pas chercher à défigurer l'œuvre sortie belle ou gra-

cieuse des mains du Créateur, eu la jetant dans le moule odieusement banal des confections à la mode.

Pas une carie statistique ne représentera le Finistère autrement que teinté d'une ombre épaisse, signe de protonde ignorance. Erreur ou injustice (volontaire?), on n'a pas tenu compte de l'attachement du paysan à sa langue maternelle, et la lecture et l'écriture en breton équivalent à un brevet d'ignorance. Le but poursuivi : unifier le langage, est excellent; l'instruction vient, plus facile, ensuite. Mais y a-t-il nécessité de proscrire impitoyablement un idiome qui devrait, tout au moins, bénéficier du respect dont on entoure, à présent, les monuments précieux pour l'histoire du pays.

Ne faudrait-il pas, au contraire, faire marcher de front l'étude des deux langues? Repousser le breton c'est, seulement, prouver que l'on ignore tout de lui, et avancer que les chefs-d'œuvre qu'il a produits ne valent pas l'attention donnée à un château croulant, à une église en ruines, à un camp romain enseveli sous l'herbe!

Rien de ce qui a contribué à faire la France grande et forte ne devrait être proscrit. Le génie du pays n'est-il donc plus formé du génie particulier à chacune de ses provinces?

Donc, une partie de la Bretagne se francise lentement. Cela ne veut pas dire qu'elle soit rebelle au progrès des idées et aux progrès matériels. L'agriculture et le commerce ont conquis à eux le paysan défiant.

A l'extrémité Sud-Ouest du département, on voit les routes sillonnées de charretées de goémon ou de sable, tramées par les petits bœufs de la contrée, tout comme on a rencontré ces mêmes engrais marins sur les divers marchés des Cùtes-du-Nord.

A l'extrémité Nord-Ouest florissent deux autres industries. Les varechs, brûlés, fournissent de la soude et plusieurs produits recherchés, pendant que le granit des côtes escarpées et des écueils, mis en taille réglée, approvisionne les chantiers de construction bretons, français et anglais.

L'élève du bétail, des chevaux, poursuit un mouvement ascensionnel, et là même, comme à Penmarc'h, où la terre semblerait vouloir se refuser à toute culture, des récolles de blé excellent payent le travail persévérant du laboureur.

Sans chercher beaucoup, néanmoins, on trouverait bon nombre de gens ayant conservé en leur cœur les « dires » des aïeux, et, quand vient la nuit, plus d'un sceptique, riant très haut des « légendes absurdes », se sent n. 33

pénétré d'un malaise à grand'peine réprimé. Les Teuz, nains familiers, sensibles aux bons procédés des hommes; les Groacli, lees malfaisantes; les Korigans, gardiens des trésors ensevelis sous les pierres druidiques; les Poulpikets et les Kornikanets, génies malicieux, toujours prêts à harceler les pauvres humains, ne sont peut-être pas absolument fantastiques! Enfin, la grande idée de la mort, mêlée à tous les actes des vrais Bretons, n'a pas perdu sa puissance !

Les Lavandières de nuit n'ont peut-être pas encore abandonné leur tâche lugubre* et VÀn anhou\ le char funèbre, roule sans doute encore, la nuit, par les chemins!!... W

Avant de rire impitoyablement de « ces folies » il faut comprendre ce qui les a fait naître, ce qui les rend si tenaces. §

L'esprit le mieux trempé ne sera pas sans éprouver une forte impression à la vue de certains paysages.

Dans la lande semée de dolmens ou de menhirs, au bord d'une baie sans cesse retentissante du bruit des vagues affolées, un sentiment d'impuissance étreint le cœur de l'homme et le jette rebelle, mais frémissant, en face du problème dont, en vain, il cherche le mot, dont, quoi qu'il {

fasse, le secret restera impénétrable. i

Que les tristesses d'une existence précaire s'ajoutent à ces menaces de la nature marâtre.... Comment l'imagination éperdue ne se réfugieraitelle pas dans le monde idéal où, près de la cause à craindre, se retrouve le bien protecteur!...

Mais les ombres dernières des légendes mystiques s'effacent. Partout, si l'on prend plaisir à répéter les strophes héroïques des récits de guerre, la rime douce, alanguie, des chants de fiançailles, les vers naïfs des cantiques séculaires; partout, on obéit au sentiment de respect qui ento'are la mémoire des générations disparues :

« Elles ont composé ces pièces vénérables; elles y puisaient, selon les circonstances, la force, l'énergie ou la joie. Imitons, pour les honorer, ceux qui ont préparé, avec quelle constance! notre bien-être actuel; puis, avec une ardeur vaillante, nous continuerons notre tâche nouvelle. »

Et, en effet, on agit. Les campagnes deviennent plus fertiles; la mer reçoit, des rocs battus par elle sans relâche, la lumière qui avertit du

1. Fantômes lavant des linceuls au bord des ruisseaux et des mares, et invitant les passants imprudents à tordre leur propre suaire !

2. Le Char de la Mort, qu'on entend près de la maison des agonisants.

danger, qui montre la roule libre; les villes s'élcndent, les ports s'améliorent, le réseau ferré se eontinue au delà des zones fréquentées, portant avee lui un éhranlement salutaire.

Avant des années nombreuses, la Bretagne aura probablement perdu les dernières lignes de sa physionomie originale. Puissc-t-elle, au moins, continuer à ne pas renier toute solidarité avec le passé qui l'a faite bonne, patiente, courageuse.

Au milieu de la tor[)eur morale envahissant les caractères, nivelant qualités et défauts au proiit, hélas! de ces derniers, que la « terre de granit recouverte de chênes » trouve assez de sève })our rester ce qu'elle doit toujours être :

Une noble province, digne de tant d'hommes illustres donnés par elle à la Patrie commune....

La frégate la Félicité rentrant dans la rade de Brest après sa « touche » sur le plateau des Fillettes, le 25 thermidor an XUI ; dessin inédit d'Ozanne.

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