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Pièce d'artifice. — 2. Feu de joie

ri' MONT SAINT-MÏCIIKL A LORIENT 327

il faut renoncer à s'appprocher de l'autel principal de l'église, lorsque les pèlerins s'y précipitent pour se faire donner le doigt c'est-à-dire pour recevoir sur les yeux l'application de la relique de saint Jean.

Alors, la mêlée est indescriptible et rappelle avec avantage ce qui se passe à Naples, le jour du « miracle de saint Janvier ». Chacun désire être parmi les premiers touchés. Remontrances, objurgations, rien n'y fait. Coudes et pieds, frayent un passage, au grand détriment du décorum prescrit....

Tel nous vîmes le Pardon, en 1868. Sauf l'affluence, peut-être diminuée, tel il doit être encore.

rs'existàt-il plus, on irait toujours à Saint-Jean-du-Doigt, pour admirer

Bai'qiie de pêche et visiteurs se reposant sur une bouée ; dessin inédit d'Ozanne.

l'église, d'un style gothique très pur, très élégant et rappelant la ravissante chapelle du Folgoët.

Portées sur d'élégantes colonnettes, les voûtes des trois nefs s'élancent, hardies, gracieuses. Les chapiteaux des piliers sont couverts de feuillages, et des pommes de pin, des grappes de raisin couvrent la ligne de retombée des arcades.

La grande verrière est divisée par une multitude de meneaux rayonnants. Elle était, autrefois, presque entièrement consacrée aux armoiries des familles nobles, bienfaitrices de l'église.

Le clocher, élancé, accompagné de quatre clochetons, porte trois charmantes galeries superposées, et sa plate-forme, à balustrade sculptée, soutient une fort belle pyramide.

On voit que l'on est entré en Léonnais, le pays des magnifiques églises et des clochers à jour.

L'architecte de ce beau monument s'appelait Chevallier. Peut-être futil aussi le créateur de la fontaine, quoique l'on en fasse honneur à un artiste italien, dont le nom, du reste, est inconnu.

Inspirée par les chefs-d'œuvre de la Renaissance, la fontaine se compose d'un vaste réservoir, dont le trop-plein s'écoule par des gueules de lions. Au centre, une colonne cannelée soutient trois vasques superposées; entre la seconde et la troisième, des statuettes représentent la scène du baptême du Sauveur du monde. Une figure du Père Éternel domine le tout, et un groupe d'anges, se donnant la main, est placé au-dessous d'elle.

Un cordon de têtes d'anges, dentelant le rebord de chaque vasque, laisse échapper l'eau par une courbe des plus élégantes.

Un autre petit édilice, ouvert de trois côtés, et renfermant un autel en' pierre, surmonté d'un toit en forme de clocher, se voit dans le cimetière. Les archéologues pensent que c'était une chapelle funéraire, et que, dans la lanterne ménagée au milieu du petit clocher, on plaçait, la nuit, un fanal destiné à rappeler aux vivants le souvenir des morts.

A l'entrée du cimetière s'élève l'arc de triomphe, fourches Gaudines de tant de porteurs de bannières.

Jadis, un autel en pierre se dressait à son centre, et le premier rayon de l'aurore du jour patronal y voyait célébrer une messe, dévotement en-j tendue par les pèlerins, qui avaient, la' nuit entière, veillé près du bûcher] du feu de joie. On a supprimé cette solennité, et la physionomie du pardon i en a été altérée.

Albert de Morlaix raconte avec un grand charme la légende du Doigt, index de la main droite du Précurseur, et d'autant vénéré qu'il avait été étendu par saint Jean-Baptiste pour désigner, dans la foule des catéchumènes accourus à ses prédications, Celui dont « il n'était pas digne de dénouer les cordons de la chaussure ».

Un archer de la suite du duc Jean V dota « sans le vouloir et sans le savoir » son pays natal, Plougasnou, de cette relique insigne, immédiatement célèbre en Bretagne.

D'abord déposée en la chapelle de Traon-Mériadec, elle attira un si grand concours de pèlerins que l'on dut songer à reconstruire l'édifice, devenu insuffisant. La première pierre fut posée le l*"" août 1440, et la dédicace eut lieu en 1513.

Les récits merveilleux se multiplièrent autour de la relique. Saint Jean affectionnait particulièrement la nouvelle église, et le fit bien voir. Ainsi, les Anglais envoyés, en 1489, par Henri Yll, au secours de la duchesse Anne,

voulurent s'approprier le Doigt; mais leur confusion punit cette mauvaise action. Ils trouvèrent vide le reliquaire qu'ils venaient de voler.

Une autre bonne leçon fut reçue par la reine Anne. Estimant qu'elle n'était pas une vulgaire pèlerine et que les reliques pouvaient bien se déranger pour sa plus grande commodité, la duchesse-reine, « ennuyée » par un mal d'yeux, au milieu des fêtes célébrées en son honneur par la ville de Morlaix, donna ordre de lui apporter le Doigt de saint Jean. Ordre vain : le brancard destiné au transport du reliquaire se brisait à la sortie de l'église, et le Doigt avait déjà repris sa place sur l'autel !!!

Force fut à Anne de Bretagne de s'incliner devant l'arrêt céleste; elle se décida alors à visiter l'église de Saint-Jean. La relation de son voyage est pleine de détails charmants. Chez un de ses écuyers, elle accepta une collation, et la croix voisine du château porte, depuis, le nom de croix du petit gâteau de beurre, parce que des gâteaux beurrés avaient été le plat principal du repas. Une autre croix, à l'entrée de la lande qui conduit au

liateau passeur; dessin inédit d Ozanne.

village de Saint-Jean, est appelée : de la Reine, eu souvenir du pas qu'elle y imprima sur le piédesial (!!!), en sortant de sa litière.

Le voyage fut favorable à la souveraine, qui manifesta sa reconnaissance par de riches dons : une splendide croix de procession, des ornements... on lui attribue même l'érection de la fontaine.

On reporte aussi à sa libéralité un superbe calice en argent doré, trésor de la sacristie du pèlerinage.

Une étude plus approfondie du précieux objet a conduit à penser que la donatrice pourrait être Claude de France, fille d'Anne de Bretagne et de Louis Xil, femme de François I". Cette opinion s'accorderait avec le type de l'une des figures de la patène, rappelant le profil du roi-chevalier, et avec les dauphins soutenant la coupe du calice, ornant son pied ou se répétant dans plusieurs autres détails.

La reine Claude donna, en 1518, un dauphin à la France, et le style du travail concorde bien avec cette époque. Anne avait fait son pèlerinage

en 1505, alors que le goût n'était pas encore tourné vers les chefs-d'œuvre italiens. Mais, comme, du reste, la fille tint dans le royaume une place aussi effacée que celle de la mère avait été brillante, le peuple confondit les deux souveraines et garda surtout la mémoire de la plus puissante.

Le vallon de Saint-Jean-du-Doigt ou plutôt de Traon-Mériadec, son nom primitif, est un charmant petit coin de terre, borné à son extrémité septentrionale par la Manche, qui, dans une jolie baie sablonneuse, reçoit le ruisseau du Donnant, tout chargé des émanations des campagnes fleuries.

Sur la rive gauche du cours d'eau, une sorte de petite chapelle, bâtie au sommet de la colline, était autrefois le théâtre d'une naïve offrande*.

Les jeunes filles désireuses de se marier promptement, heureusement, y venaient couper leur longue chevelure, et l'y suspendaient en l'honneur de la Vierge.

C'était, dans tous les cas, une manière originale de rassurer les futurs maris contre la coquetterie des postulantes à la dignité de ménagères,...

Saint-Jean-du-Doigt était autrefois trêve de Plougasnou, commune importante, riche et fertile dont il est fait mention dès le onzième siècle dans les titres. En 1039, la duchesse Berthe, veuve du duc Alain III, donnait le prieuré de Saint-Georges à la célèbre abbaye du même nom. fondée, à Rennes, par le grand duc Alain-Fergent en faveur de sa sœur Adèle.

Plougasnou est depuis longtemps en possession d'une renommée de salubrité, qui fait de son territoire un lieu de plaisance très apprécié. Les habitants de Morlaix l'affectionnent particulièrement et y ont construit un grand nombre de maisons de campagne.

Les anciennes terres nobles étaient excessivement nombreuses dans cette commune; une curieuse nomenclature, publiée par Marteville, d'après M. de Courcy, nomme soixante-quinze d'entre elles, dont les titres armoricains exigent une grande habitude du breton pour être bien prononcés.

Les vieilles mœurs ont laissé une trace profonde chez les habitants, et nous ne ressentirions aucune surprise en apprenant que les cérémonies antiques des mariages y gardent encore quelques partisans.

Les invitations se faisaient en vers, par deux formules consacrées, mais où les inviteurs étaient libres d'introduire les plus poétiques variantes, ce dont ils se montraient jaloux, car leur renommée y gagnait.

Les Bretons, de Brizeux, conservent ces traits curieux, dans des vers

1. Celte construction est nommée YOratoirc, quoique, d'ailleurs , elle ne soit pas affectée au culte.

Dl! MONT SAINT-MICIIEL A LOUIKNT 3:{|

charmants de grâce, de force et de poésie native. Nous apprenons que l'on invitait ainsi toute une maisotuice :

iNy nianquoz pas, sinon vous nous aflligerez'; TtMiez donc, dans un mois, vos chevaux bien ferrés. Venez tous, jeinies, vieux, maîtres, valets, n'importe, El mettez, ce jour-là, votre clef sous la porte I

11 parle ensuite du cortège de la mariée :

A vos armes, sonneurs ! chantez la fiancée, Le char où son armoire avec pompe est dressée S'avance, précédé de l'habile artisan Qui. sur un tel chef-d'œuvre, a sué prés d'un an! Derrière, un bouvillon, une génisse blanche. Puis, entre ses parents, en habit de dimanche, L'aimable jeune fille, avec les yeux baissés. Par qui sont, à l'époux, ces présents adressés

Vient, ensuite, la lutte feinte du désintéressement. Le tenant du marié refusant de recevoir la dot de la jeune fille :

Nous n'attendons rien qu'elle, et nous ne voulons qu'elle!

Ce à quoi répond le tenant de la mariée :

Lorsque sainte Enora s'en vint chez son époux, Son habit nuptial ruisselait de bijoux.

Naturellement, tout s'arrange, la noce a lieu, et Drizeux n'oublie pas de mentionner la tradition attachée aux cierges brûlant pendant la messe. Brùlent-ils d'une manière égale :

.... Nul, à leur clarté, n'aurait pu découvrir Qui, des nouveaux époux, devait d'abord mourir !

Suit la collation, offerte par le recteur dans la sacristie; les jeux, les

bénédictions des invités et, le soir, la fameuse soupe blanche, présentée aux

mariés :

Chantons la soupe blanche, amis, chantons encor Le lait et son bassin plus jaune que de l'or.

Bien, le lait jusqu'au bord dans les écuellcs fume, Dans un seul vase, offrons leur part aux deux époux; Pour qu'ils boivent toujours, ainsi que ce lait doux, Dans un vase commun le miel et l'amertume. Chantons, etc.

Les mariés s'épuisent en vains efforts, car:

Pour boire ils ont reçu des cuillères percées

Et les tranches de pain d'un fil sont traversées.

Vieilles joyeusetés, nouvelles chaque fois,

Qui rendent leurs témoins plus heureux que des rois.

Le lendemain arrivent les pauvres; on leur sert un festin et les nouveaux mariés veillent à ce que rien ne leur manque; enfin la noce entière se rend,

.... Au bourg, et priait pour ses morts, Autour du tréteau noir où l'on pose les corps. Puis, le service dit, on voit la foule entière, Chercher chacun sa tombe aux coins du cimetière j Et le sol fut couvert de parents à genoux, Occupés à prier pour ceux qui sont dessous : Les conviant, ainsi, dans leur couche profonde, A se mêler, un jour, aux fêtes de ce monde !

Dans ce dernier trait, est peint le Breton, ne perdant jamais toute gravité, au milieu des plus grandes joies, et gardant le souvenir de ceux qu'il a aimés, de ceux à qui il doit de la reconnaissance.

En face de l'une des pointes de la presqu'île de Plougasnou, on trouve un cap rocheux, escarpé, environné de tous côtés par la mer, qui le bat avec violence, et séparé de la terre ferme, au moment du reflux, par une fosse profonde. Son nom est Primel.

Un gentilhomme de la commune, François de Goësbriand, seigneur de la Noë-Verte et de l'Armorique, songea à se tailler, sur ces rochers, une principauté fructueuse. Voyant le pays dévasté par la Ligue, il prit le parti du roi et enrôla à ses frais une compagnie. On ne tarda guère à comprendre qu'il pensait, surtout, à ses intérêts, quand s'éleva la petite forteresse de Primel.

Les attentats devinrent si fréquents que le député de Morlaix aux États (1595) incrimina formellement Goësbriand et fit parvenir sa plainte au roi. Mais le roi n'était pas encore assez puissant pour rétablir l'ordre partout. Le mal s'aggrava en 1597, époque où Guy Eder de la Fontenelle, avec l'aide des Espagnols, enleva Primel à son fondateur.

« Les loups ne se mangent pas entre eux » dit un proverbe. Les loups, peut-être, mais les hommes n'ont pas de ces sots scrupules. Bientôt les Espagnols dépossédèrent, à leur profit, l'allié de la veille. Ce fut l'occasion d'une terrible revanche du féroce Guy Eder. Cependant, les

élrangei'S se maintinrent dans la forteresse, et le pays d'alentour souffrit des maux inouïs, jusqu'au moment où Boiséon, gouverneur de Morlaix pour Henri IV, parvint, soutenu par les milices morlaisienncs, à chasser les pirates espagnols (1598).

Toutefois, comme on négligea de raser le château, quelques échappés aux bandes de la Ligue s'y réfugièrent et commirent encore beaucoup de mal. De nouveau, Boiséon dut entrer en campagne; il investit Primel, punit les brigands qui s'en étaient emparés et rasa leur repaire (4616). En 1660, lorsque Vauban vint inspecter la côte, il restait à peine quelques pierres de la forteresse bâtie par Goësbriand. On en peut encore visiter remplacement, en passant sur le pont vermoulu qui a remplacé

Embouchure du Louël; rivière de Morîaix.

le pont-levis, jadis jeté au-dessus de la fosse séparant le rocher du continent.

Dans les champs de l'extrémité de la pointe voisine, on trouve des traces de fortifications militaires et, au centre d'une enceinte rocheuse, des ruines honorées du nom de Gastel-ar-Sal . Très probablement, une partie des bandes de Goësbriand, de Fontenelle et des Espagnols y avait élu résidence, Primel n'offrant pas assez de place pour une forte garnison.

Le fondateur du château, François de Goësbriand, s'était libéré par quatre mille écus de rançon et obtint d'être incorporé dans l'armée royale. Son petit-fils, Yves, créé marquis par Louis XIII, puis capitaine de cent hommes d'armes d'ordonnance, puis maréchal de camp, fut, de 1663 à

•in't LE LITTORAL DE LA FRANCE

1691, commandant du château du Taureau. Son fils lui succéda. Le nouveau gouverneur, vaillant homme de guerre, devint grand bailli de Verdun et s'illustra en résistant, à Toulon , contre le prince Eugène et contre le duc de Savoie. Cette belle défense lui valut le rang de lieutenant général. Après lui, son fils Vincent, aussi maréchal de camp, commanda le château, de 1744 à 1752; mais un capitaine à sa solde le remplaçait, ainsi que déjà en avait usé son père.

Ces divers souvenirs de l'histoire locale ont fait trouver moins longue la distance de deux kilomètres qui sépare Primel du château fort, défenseur de la rade de] Morlaix.

Les groupes de roches, occupant une partie de cette rade, laissent trois passages : celui de Callot, fréquenté seulement par les petits navires; celui de Tréguier; enfin le grand chenal, signalé par des balises et dans lequel un vaisseau peut toujours pénétrer.

La rivière de Morlaix s'ouvre au fond de la baie. Elle est défendue par trois îlots qui portent chacun un phare. Sur le rocher central, nommé le Taureau, s'élève la forteresse. Sa forme est irrégulière, à peu près oblongue et suivant la configuration du bloc granitique où s'enfoncent ses assises. Les murailles épaisses, hautes, flanquées de plusieurs leurs et dominées par un donjon, sont armées d'une batterie basse, rasante, de canons de fort calibre, placés dans les casemates construites par Vauban.

Le Taureau contient des logements et une vaste citerne pour la garnison. Son entrée regarde la rade; un pont-levis la ferme.

Sur la plate-forme du donjon, sont placées des pièces d'artillerie, parmi lesquelles on remarque deux vieilles couleuvrines à huit pans, dont l'une porte le blason de Bretagne entouré de la Cordelière : épave, sans doute, du navire construit par ordre de la reine Anne.

Le château serait formidable pour un navire en bois, obligé de manœuvrer sous sa volée. Les passes sont étroites, les courants très violents, la mer déferle sur les rochers avec tant de furie qu'elle inonde souvent la plate-forme du bastion. La position est donc judicieusement choisie. Il suffirait de compléter les aménagemeuts et l'armement pour rendre le Taureau capable de résister aux attaques de l'artillerie moderne.

Les Morlaisiens, nous le savons, se montraient fiers de leur citadelle et la défendirent longtemps contre tout empiétement illégitime. Ainsi, en 1560, le marquis de Mesgoués, nommé, par Catherine de Médicis, gouverneur de Morlaix, prétendant que le château devait dépendre de lui,

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