SAINT-SERVAN
On ne saurait rêver une ville plus gracieuse, plus active, entourée d'une campagne plus attrayante. Elle a, et au delà, justifié la prétention qui la poussait à solliciter son érection en commune distincte, supplique toujours rejetée par les États de Bretagne et que l'Assemblée constituante admit, en 1792. Cette décision termina enfin la longue querelle si souvent portée devant l'Intendant de la province et le Conseil d'État : Saint-Malo s'opposant absolument à la séparation.
Saim-Servan profite de sa position territoriale pour étendre ses faubourgs et, sage prévoyance, donne le meilleur de ses soins, de ses ressources, à l'amélioration de son port. Le nouveau bassin à flot est terminé; les quais ont une longueur, une largeur très bien appropriées aux besoins du commerce. Le mouillage est fort bon, les communications avec le pays tout entier extrêmement faciles. Que faut-il de plus pour assurer l'avenir d'une ville? Aussi, la prospérité de Saint-Servan suit-elle un mouvement ascensionnel très marqué, très mérité.
Son origine, nous le savons, remonte bien au delà de celle du port voisin.
Aleth, cité gallo-romaine, dominait, en fait, le pays des Curiosolites; sa situation avantageuse lui avait conféré cette prépondérance qui dut aider à la ruine de la célèbre Corseul.
Mais, cette situation l'exposait aux attaques de peuples pillards, tels que les Saxons, dignes prédécesseurs des Northmen. Les vainqueurs de la Gaule parèrent au danger, en entourant Aleth de murailles et en y établissant une préfecture de légion.
Voilà l'opinion des archéologues : elle est corroborée par les découvertes
faites dans des ruines contiguës au fort dit de la Cité. On y a recueilli des monnaies du quatrième et du cinquième siècle, à l'effigie des empereurs Valenlinien I", Valentinien II, Gratien, Théodose, Maxime, Arcadius et Ilonorius, ainsi que de Constantin. Il y a plus, la Notice de l'Empire, dressée sous le règne d'Honorius, place le préfet de la légion de Mars comme résidant à Alelh.
En même temps que des monnaies romaines, on mettait au jour un très grand nombre de plaques rondes en plomb et de monnaies celtes identiques aux objets de ce genre trouvés à Corseul, la vieille ville des premiers habitants de la contrée. Il existait donc, ici, tout au moins un bourg gaulois. Les savants le dénomment : Guic- Alelh (dont on fit Quidaleth).
Cependant, la domination romaine n'avait pas arraché les habitants au culte de leurs ancêtres. Ils restaient fort attachés au druidisme, et ce fut à l'apôtre saint Malo qu'ils durent de se convertir à l'Évangile. Reconnaissants, ils rélevèrent à la dignité épiscopale.
L'ère de prospérité touchait à son terme. Périodiquement, les troupes franques vinrent ravager Aleth, et l'invasion normande compléta l'œuvre destructive.
Traqués de toutes parts, les infortunés habitants cherchaient des refuges. Beaucoup d'entre eux trouvèrent asile sur le rocher d'Aaron, prédestiné à une si glorieuse renommée.
C'en fut fait pour longtemps de la pauvre ville. Elle descendit au rang de simple bourgade et perdit jusqu'à son nom. Un hameau, placé sous l'invocation de Saint-Servais ou Servan, fut le noyau de sa rénovation future. Plus d'une fois, l'humble faubourg de Saint-Malo paya chèrement pour les exploits de la cité des corsaires.
Industrieux et commerçant, il souffrit de maints ravages. L'armée française y établit son camp en 1378, et, pour ne citer que le plus célèbre des envahisseurs, le duc de Marlborough, en 1758, brûla ses navires, bouleversa ses chantiers, ravagea ses ports qu'il tenta d'obstruer....
Les maux d'autrefois sont oubliés : Saint-Servan a trouvé dans le travail le moyen de les réparer et de marcher d'un pas ferme vers un avenir prospère.
De la domination ducale, Saint-Servan garde un pur joyau, la tour Solidor. Elle s'élève, superbe dans son isolement, la forteresse que Jean IV, pour punir les Malouins révoltés contre lui, fit construire en 1382, sur le rocher alors appelé Slyridor. Elle devait commander (et elle remplit bien sa missioiî) l'entrée de la Rance, bloquant Saint-Malo sur son rocher. Le
duc ne se contenta pas de sa vengeance : il voulut en immortaliser le souvenir et, ainsi que plus tard devait le faire son arricre-petitc-fille, Anne de Bretagne, pour une des tours du chàleau malouin, il grava sur l'entrée du donjon cette inscription fulgurante :
ÛUio lui ^fl1ait obriesancf comme à son îuic et scuiufrni» sripeur
11 faut, pour comprendre la portée de cette phrase, se rappeler que Saint-Servan dépendait alors de Saint-Malo.
txceliemnient construite, la forteresse n'a pas souffert des morsures
Tour Solidor.
du temps. Elle figure un trèfle dont les branches sont composées de trois grosses tours, reliées par un carré central, et couronnées de mâchicoulis aux encorbellements très apparents.
Mercœur s'empara de Solidor, au grand déplaisir des Malouins, qui le prièrent de leur en remettre la garde. Le chef de la Ligue n'osa se brouiller avec eux, et, moitié de gré, moitié contraint, il se résigna. Sans doute la Communauté malouine trouvait que le vieux donjon était d'une défense facile, car nous lisons dans les chroniques ce fait curieux :
« Le capitaine commandant la tour Solidor, reçoit trois cents écus de « gage. Il doit, pour cette somme, entretenir trois soldats, un serviteur, une « servante et.... trois dogues I »
Ainsi, Saint-Servan, comme Saint-Malo, avait une garnison de quadrupèdes....
Forteresse d'abord, prison rédoutée ensuite, Solidor défend, de nos jours, l'anse qui porte son nom et l'anse Saint-Père, à peu près exclusivement consacrée au commerce. Le véritable port s'appelle Trichet et il ouvre sur le bassin de Saint-Malo.
Deux autres vestiges du passé attirent l'attention : les ruines de la cathédrale Saint-Pierre d'Aleth, vieil édifice paraissant remonter à une assez haute antiquité, et le puits des Sarrasins^ creusé en plein roc au-dessous du fort de la cité. Une tradition, dont nous ne nous chargerions pas de prouver l'authenticité, affirme que Château-Doré (Château-Malo, annexe de Saint-Servan), autrefois villa épiscopale, fut le quartier général de Charlemagne, guerroyant contre Aquin, souverain musulman des Sarrasins établis à Quidaleth. Cette population exotique aurait échappé à l'écrasement que Charles-Martel fit subir à l'armée d'Abderram, dans les plaines de Poitiers.
Vraie ou fictive, la tradition a pour elle un poème en langue romane, ne comptant pas moins de trois mille vers, trouvé, vers la fin du seizième siècle, dans le couvent de File Césambre. Les imaginations amies du merveilleux le tiennent pour un document méritant quelque attention. Il est plus rationnel de penser que l'unanimité des historiens ne pouvait ignorer un fait de si grande importance.
Le puits n'en est pas moins en possession de son nom retentissant, et la majorité des habitants de Saint-Servan, d'accord, sur la question, avec bon nombre d'habitants de Saint-Malo, admet pleinement la légitimité de l'appellation.
Du haut du Sémaphore, on domine une vue splendide; à Saint-Servan, d'ailleurs, les buts d'excursions charmantes se multiplient. Voici la Balue, le Gros-Chêne, les Guimerais, la Baronnie, la Vieuxville, le Vau-Garny, Kelmé, la Brillantais, Limoilou, dont Jacques Cartier fut seigneur et où il mourut. Riancourt appartint à Surcouf, la Haute-Flourie à Duguay-Trouin.
Voici l'hôpital du Rosais, fondé, en 1712, dans un véritable parc, au bord de la Rance, par Jean Provost et Julienne Danycan.
Ils avaient mille fois raison, les riches marins, échappés aux dangers de leur profession, de chercher le repos dans ces plaines ou sur ces collines enchanteresses, baignées par un petit fleuve dont chaque méandre découvre une beauté nouvelle.
Souvent citée, elle ne perd rien de son actualité, cette phrase des Mémoires d'Outre-Tombo :
c Je suis allé bien' loin admirer les scènes de la nature, j'aurais pu me contenter de celles que m'offrait mon pays natal, » a dit Chateaubriand, en décrivant avec émotion les sites qu'il aimait et en faisant de la population un portrait à la fois poétique et ressemblant. Nous pourrons en reconnaître l'exactitude, mais nous ne quitterons pas Saint-Servan sans avoir salué ses gloires.
La famille Magon est une des plus renommées. Sa fortune colossale dota un grand nombre d'institutions bienfaisantes, tant à Saint-Servan qu'à Saint-Malo. Deux lieutenants généraux des armées du roi portèrent ce nom, M. Magon de Toulouse, et Magon de la Gervaisais. Ils trouvèrent un noble imitateur dans le contre-amiral Magon, tué à Tralalgar.
Un autre marin illustre, fils d'un capitaine du plus grand courage, signalé par des faits admirables, le contre- amiral Bouvet, est né sur le territoire de Saint-Servan, au manoir de la Basse-Flourie . Lieutenant de VAlalante en 1805, il passe sur V Entreprenant, sur la Minerve, sur VIpJiigénie, sur VAréthuse, gagnant ses grades par des actions d'éclat et signalant chaque campagne par des prises importantes.
Les Anglais, qui venaient de ravager l'Ile Bourbon, trouvèrent en lui un redoutable justicier. Ils durent lui abandonner leur vaisseau commodore le Ceylan, capturé pendant le combat de Grand-Port. Le récit de l'engagement où le capitaine Bouvet bat, le 7 février 1813, VAmélia, est digne des plus héroïques annales maritimes.
Cependant, dix-sept années s'écoulèrent avant que le grade de conlreamJral récompensât un aussi noble dévouement à la patrie.
Du Port du Tertre, collaborateur de Fréron et écrivain de mérite; Louis François Du Port du Tertre, son fils, ministre de la justice en 1790, étaient Servannais. Le dernier, condamné à mort pour sa fidélité à Louis XVI, prononça celte belle parole : « Les Révolutions tuent les hommes, la postérité les juge. »
Saint-Servan avait, alors, répudié son vieux nom et s'appelait Port- Solidor.
Aujourd'hui, la ville, de plus en plus fréquentée, s'ingénie pour rendre son séjour aussi agréable que possible aux étrangers.
Très certainement, cette préoccupation a dû être pour beaucoup dans l'établissement du pont roulant, ingénieuse invention qui a supprimé tout ennui de voyage entre Saint-Malo et Saint-Servan. L'œuvre de M. Leroyer, fort simple en elle-même, est devenue la grande curiosité des touristes.
Sur le fond du bras de mer, on a posé des rails qui supportent des
LE LITTORAL DK LA FIUiNCE
montants de bois assez élevés pour atteindre le niveau des quais. Une plateforme munie d'appuis est soutenue par ces montants. Elle figure assez bien la cage d'un ascenseur. La traction s'opère à l'aide d'une chaîne sans fin, que la vapeur met en mouvement.
Les voyageurs entrent, de plein pied, du quai sur la plate-forme. On pousse la porte de celle-ci, et le conducteur de ce tramway d'un nouveau
Le pont roulant enlie Saiiit-Servan et Saint-Malo (marée basse).
genre donne le signal : aussitôt l'appareil s'ébranle, faisant un service continuel de Saint-Servan à Saint-Malo et vice versa.
Au moment de la })leine mer, le tableau est pittoresque. La plate-forme paraissant, nacelle étrange, glisser d'elle-même à la surface des eaux. Vient le reflux, tout le mécanisme est à nu et plus d'un passager ferme les yeux, en se voyant à une telle hauteur. Du reste, chacun apprécie les services du pont roulant. Nulle fatigue n'accompagne désormais la petite traversée, et
on se trouve sur le pavé de Saint-Malo avec la même facilité que l'on a quitté celui de la ville voisine.
Avant de prendre congé, nous souhaitons que des efforts bien entendus préparent et accroissent la fortune des deux cités sœurs. Leur origine est commune, leur intérêt commande une commune action. Enfants nées du même sang ne doivent-elles pas marcher vers l'avenir en se donnant la main?...
Le poiit roulant (marée liaute).
CQAPITRE VI
ASPECT DES RIVAGES. — CHATEAUNEUF-EN-BRETAGNE OU DE LA NOË. LES BORDS DE LA RANGE
Brizeux, le grand poète breton, a écrit de sa chère province natale :
a 0 terre de granit, recouverte de chênes. » Image simple et vraie que nulle autre ne saurait remplacer.
De constitution essentiellement granitique, la Bretagne, vaste péninsule, battue sur plus des trois quarts de ses contours par une mer trop souvent furieuse, oppose aux attaques de la vague obstinée ses promontoires multiples, sentinelles avancées de ses rivages abrupts.
Nous retrouverons bien quelques anses, quelques baies envahies par les sables; mais, toujours, non loin d'elles, une ligne rocheuse se dessinera et toujours, aussi, un bois ou, à défaut d'un bois, un bouquet d'arbres comptera le chêne pour principale essence forestière.
L'arrondissement de Saint-Malo ne fait pas exception à cette loi, pour ainsi dire générale. La partie Est de ses côtes s'enfonce au-dessous des flots, abritée par une digue artificielle, mais les points culminants de la vaste étendue des marais sont des crêtes de l'ossature du sol primitif qui, bientôt, se relèvera et rejettera l'enveloppe bourbeuse pour se couronner de la forte verdure du chêne.
Cancale commence la série des caps bravant audacieusement les marées formidables. On sent que la lutte, lutte acharnée, constante, ne saurait souffrir une trêve prolongée. Hors le granit, tout subira l'action destructive. Aussi, les courbes des grèves seront-elles innombrables; aussi, les écueils, les îles, les îlots se presseront-ils, témoins muets, à faible distance de la terre, pour prouver que, jadis, les champs cultivés tenaient la place de hauts-fonds devenus dangereux.
84 LE LITTORAL DE LA FnANCE
11 suffit, si l'on ne veut pas interroger une carte, de questionner les marins. Bien caractéristique sera la réponse.
« Voyez en droite ligne, au nord de Saint-Malo, le plateau des Minquiers. Il forme, avec les îles Chauseij, l'entrée du passage de la Déroute, trop bien nommé, car les courants y sont redoutables. Après les Minquiers, toujours au nord, c'est Jersey, un morceau de terre française volé par la mer, qui n'a pas su le détendre contre l'ennemi! Suivez la route : c'est un grouillement de rocs, d'îlots au milieu desquels, plus à l'ouest, nous trouvons Serk et Guernesey, notre ancien bien encore; puis Aurigny, si rapprochée de la Normandie, que l'on se demande comment on a pu jamais la laisser passer aux mains étrangères! Imagine-t-on Bréhat, Batz, Ouessant^ Sein, Groix, Belle- Ile, par exemple, pour ne parler que de celles-là, arrachées à notre province? Les Bretons n'ont pas toujours été heureux dans leurs guerres; mais ils ont su mieux que les Normands garder ce qui leur appartenait.... Passons à l'Ouest, maintenant. Partout le flot moutonne autour de groupes d'îles, et c'est ainsi le long des côtes bretonnes. La mer a beau frapper, elle trouve mille restes de ses vieilles colères et s'épuisera longtemps avant d'arriver à les détruire : notre granit est solide. La ville de Saint-Malo en a fait l'épreuve, elle qui est bâtie sur le roc vif et qui a vu tant de belles terres s'émietler autour de ses murailles. »
« La ville de Saint-Servan le sait de même, car elle doit aux pointes de la baie de recevoir un peu affaibli le choc des vagues. »
Ce que nous venons d'observer au bord de la mer, nous le retrouverons en suivant les rives de la Rance, pour aller visiter Ciiateauneuf-ein- Bretagne ou Ciiateauneuf-de-la-Noë.
Nous passons devant Saint- Jouan-des-Guérets, étage sur une verdoyante colline, riche en nombreux châteaux. Tout près est Saint-Suliac, « hameau de pêcheurs, blotti entre deux montagnes » et possédant une superbe église du treizième siècle, encore pourvue d'une éblouissante verrière. On ne peut manquer de gravir le Mont-Garrot, si l'on veut ajouter le souvenir d'un beau paysage à tous ceux déjà visités. Vers l'ouest du village, une petite presqu'île supporte, à son extrémité, le beau château moderne qui a remplacé la vieille forteresse des sires de Rieux.
Une partie du monticule regarde la Grande Bruyère, plaine restée dévastée depuis les inondations marines, et fournissant en quantité le bois submergé, ou couëron.
Au milieu des arbres du nouveau parc, des tours en ruines marquent la place du logis seigneurial, appartenant, au seizième siècle, à une branche
DU MONT SAINT-MICIIEL A LOUIKXT 8")
cadelle de la puissante maison de \\\ev\. Doux cents ans auparavant, Du Guesclin avait délendu ses remparts et, peu après, au mois d'août 1565, Jean de Montibrt y était reçu par son compétiteur Charles de Blois. Les deux princes venaient signer un traité destiné, si on l'avait exécuté, à épargner au duché breton une longue suite de désastres.
A Chàteauneuf, s'élevait la fameuse ibrtcresse appelée château de Bure, dont il est tant parlé dans les légendes locales, qui en font la résidence de héros fabuleux et la donnent pour successeur immédiat à la capitale des Diablintes : ycothinum, très probablement parce qu'on lui accolait le surnosn do la .VoMè (aujourd'hui Noë).
Une seule chose est positive : l'existence, en 1117, d'une forte station militaire. Le château de Hui'e fut restauré par Henri V, roi d'Anglolorro, et sa
Décliartjornent de sable do mer, dessin inédit d'Ozaine.
garnison vainquit un parti d'hommes d'armes aux ordres du roi de France.
La Ligue vit tomber Chàteauneuf, dont le seigneur, Guy de Rieux, essaya, en 1575, de surprendre Saint-Malo; mais les bourgeois étaient sur leurs gardes. Ils prirent, en 1589, une complète revanche. Guy, partisan de Henri IV, fut, à celte époque, nommé gouverneur de Brest. Craignant la vengeance des Malouins, il s'adjoignit pour lieutenant un sire de Milly, gentilhomme normand, qui remplit sa mission en commettant les excès les plus répréhensibles. Mercœur enleva la place et y mit un commandant trop semblable au premier.
Les Malouins perdirent patience. Ne se contentant pas d'avoir confisqué bon nombre d'objets appartenant à Guy de Rieux, ils commencèrent la destruction du château et Henri IV l'acheva.
La forteresse féodale devenait, en 1740, une magnifique propriété particulière, toujours embellie depuis lors par ses possesseurs.
Ici, comme un peu partout en Bretagne, on répète volontiers les histoires surnaturelles. « Le château, disent les vieillards, voit revenir la charmante Renée de Rieux, célèbre, à la cour de France, pour sa beauté, et en l'honneur de qui Desportes, par ordre de Henri III, composa tant de sonnets. »
Tout près de Châteauneuf, quoique bâti sur la commune de Saint-Père, est un fort moderne, destiné à protéger cette partie de la région. Soigneusement casemate, ses glacis gazonnés sont plantés de beaux ormes et simulent une très agréable promenade. Sa construction remonte à 1777.
Mais, serait-il possible de terminer ici notre excursion sur la rive droite de la Rance? Ne faut-il pas plutôt la prolonger jusqu'à Dinan, ville célèbre dans les fastes bretons et que la beauté du site où elle s'élève suffirait à immortaliser?
D'ailleurs, ne fait-elle pas en quelque sorte partie du littoral, la mer remontant au delà de ses murailles et ayant creusé, élargi le lit du petit fleuve qui la baigne?
Aucune route n'est plus attrayante, soit que l'on veuille suivre les sinuosités capricieuses des berges de la Rance, soit que l'on remonte son cours en bateau. On a souvent comparé les paysages traversés à une réduction des panoramas les plus riants, les plus vantés de la Suisse.
C'est, il nous semble, à la fois moins et mieux que cela. Les jolies collines se succédant les unes aux autres ne peuvent, même de loin, subir une comparaison avec les plus humbles des Alpes. Ce qu'elles ont en propre, ce qui les rend si douces à contempler, ce qui répand sur la campagne entière un attrait toujours nouveau, c'est la parfaite harmonie des couleurs, de la lumière, des contours; c'est le mélange d'une richesse inouïe de végétation, avec l'aridité des roches soulevant çà et là le sol; c'est l'éclat des eaux, nuançant leur moire mobile au contact de la vague qui les refoule pour les laisser s'épandre ensuite, murmurantes, autour des îles, jardins verdoyants et fleuris dont leur lit est parsemé; c'est le contraste de la ferme basse, comme écrasée sous les pommiers qui l'abritent, avec les villas superbes, de jour en jour plus nombreuses; c'est la robuste et fraîche population travaillant aux champs ou passant en barques, en canots, d'une rive à l'autre, ou conduisant de vraies flottilles dirigées vers la côte.... Mais toute description reste bien affaiblie, comparée au tableau, chef-d'œuvre de grâce puissante, de merveilleuse poésie.
CflAPITUE Vil
Dl.NAN
Nous avons suivi une route légèrement fantaisiste, puisque, tout à l'heure, nous mettrons le pied sur Je sol du département des Côtes-du- Nord et que nous n'avons pas exploré en entier les grèves de l'ille-et- Vilaine. Mais, comment résister au plaisir d'entrer à Dinan par le beau viaduc jeté sur la Rance? 11 nous eût toujours fallu franchir le profond ravin pour voir la ville sous son aspect le plus séduisant. Le détour se trouve donc justifié.
Les descriptions abondent et sur la vieille cité et sur ses campagnes délicieuses. Ici, néanmoins, comme pour beaucoup de paysages bretons célèbres, il faut voir. Aussitôt, la réalité laisse loin les comparaisons les plus poétiques. La beauté, le charme sont si absolus, ils dépassent tellement tous les rêves de l'imagination, que le souvenir gardé, loin de s'effacer, gagnera avec le temps une harmonie nouvelle.
Rien ne manque à l'éclat des paysages dinannais. Les collines boisées y succèdent aux monticules gazonnés; les vallées, tour à tour encaissées ou largement ouvertes, s'enfoncent, bruissantes de l'écho des cascatelles, au hasard des caprices du terrain ondulé. Un luxuriant manteau de verdure s'agrafe çà et là sur la pente des rocs, sur la croupe des tertres, sur la ligne de partage des champs, des prairies, sur la berge des ruisseaux tapageurs et jusque sur les murailles de la ville bâtie à quatre-vingts mètres au-dessus de la mer.
Les jardins, les terrasses disputent aux tours, aux donjons l'espace nécessaire à faire éclore leurs buissons de lilas, de giroflées jaillissant d'une tunique de lierre.... Dinan tout entier monte vers la clarté de son atmosphère si pure, en même temps que la base de sa montagne reçoit
l'étreinte du flot de la Rance, mêlé, deux fois chaque jour, au flot marin dont l'effort se brise peu de pas plus loin.
Le viaduc' a remi)lacé une côte longue et pénible, autrefois unique
communication entre la ville et Ja route de Uennes.
Le granit seul, naturellement, a servi à sa construction. Jeté sur la vallée profonde des Vaux, il a deux cent cinquante mètres de longueur, coupés par dix arches de seize mètres d'ouverture chacune. Dominant de quarante mètres le chemin de halage, ses fondations pénètrent encore à dix mètres dans le sol. Sa masse entière est d'aspect fort élégant. Frêle et gracieuse à la fois, la silhouetle blanchàlre des arceaux ajoute une note harmonieuse aux tons sombres ou gais du tableau général.
Le bourg de Lanvallay se trouva, par suite de l'érection de ce beau