‹ Le littoral de la FranceChapitre 58 sur 120 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

LE TAYS DES PAÏENS. — LES PILLEIRS DÉPAVES. — PLOUESCAT. — PLOUNÉOUR-TREZ P0>:TLSVAL — KERLOUAN. — GUISSENY

La cote qui s'étend de l'île de Batz à l'Abervrac'h est l'une des plus mauvaises de la Bretagne. Pas un des mouillages que l'on y rencontre ne peut offrir de tenue à une barque de quelque dimension. Partout, des roches innombrables s'avancent à plus d'une lieue au large, sans laisser de coupure.

PoMusvAL est le point unique où, d'après les instructions du Pilote français « l'équipage d'un navire battu en côte puisse espérer échapper à la mort ».

De Plouescat à Guisseny, la population n'était pas, jadis, beaucoup plus hospitalière que la côte : c'est le « pays des païens et des pilleurs d'épaves »

Les gendarmes ni les commissaires de marine ne parcourent encore volontiers, aujourd'hui, celte bande du littoral et se mêlent peu des menus délits maritimes qui s'y commettent.

Plus d'un matelot, natif de ces parages, a grand'peine à se plier aux exigences de la discipline : tout ce qui lui tombe sous la main est de bonne prise.

Ici, on s'adonnerait toujours avec plaisir à la contrebande, car les douaniers sont si souvent tombés au bas des roches « sans savoir comment, qu'ils n'aiment guère à sortir la nuit; mais le métier ne rapporte plus assez! »

Peut-être, même, quelques-uns des habitants ne feraient-ils pas grande difficulté d'imiter leurs ancêtres, et placeraient-ils des lanternes aux cornes de leurs bœufs, afin que, trompés sur la direction à suivre, les navires vinssent donner sur les brisants. Ainsi se trouverait réalisée la parole fameuse du comte de Léon, à propos de la roche qui lui valait un si beau revenu!!

Il y a deux ans (1882), un naufrage eut lieu et plusieurs riverains furent soupçonnés fortement de l'avoir causé.

Les terres avoisinant la côte sont sablonneuses. Il n*y pousse qu'une herbe rare, paissée par des bandes de petits moutons noirs à la chair succulente. Tous les rochers sont couverts de goémon que l'on récolte, soit pour engrais, soit pour le brûler, afin de le convertir en soude.

Un peu plus avant dans la campagne, le sol redevient propre à une culture soignée.

Pas un habitant sur dix ne parle français. Leur physionomie rude, sombre, leurs longs cheveux embroussaillés, tombant parfois jusqu'au milieu du dos, contribuent à donner à tous les mouvements une apparence trop souvent sauvage.

Le costume habituel consiste en une calotte bleue, une veste et un pantalon court, en toile, serré aux genoux. A la mer et pendant les mauvais temps, un vaste bonnet ou plutôt une sorte de capeline en laine tricotée, pointue à son sommet, enveloppe la tête, le cou, les épaules, ne laissant absolument que le visage à découvert.

Beaucoup, parmi ces gens, ont dû servir, soit à bord de la flotte, soit dans l'armée. Ils se soumettent de mauvaise grâce et, revenus chez eux, s'efforcent d'oublier jusqu'au peu de français appris pendant la période détestée.

Ce sont, d'ailleurs, des pêcheurs, des matelots d'une énergie sans égale. Au milieu des effrayants dangers d'une « côte qui se défend d'elle-même », selon la belle expression d'un officier de marine, ils sortent par tous les temps, passent des jours entiers, des nuits complètes, explorant dans de pauvres petits canots, en apparence insuffisants, les fonds où le poisson, les crustacés, les mollusques, trouvent mille abris favorables.

L'agriculture n'est pas, comme on pourrait s'y attendre, délaissée. L'élève des chevaux constitue la meilleure source de revenus du pays. Les rivages, en beaucoup de places, sont protégés contre les envahissements du flot, par des digues ou, plutôt, par de simples levées de terre, limitant d'assez grandes étendues, dont on tire un parti passable. La plus importante de ces digues et peut-être la plus remarquable, en ce genre, de la Bretagne entière, est construite à Keremma, au fond de l'anse de Goulven. Elle date d'une quarantaine d'années. L'ingénieur, M. Rousseau, dut vaincre de formidables difficultés. Combien de fois une violente marée emporta-t-elle le travail d'une année entière! Maintenant, la digue semble être consolidée à jamais par les amas de sable que la mer accumule sans cesse à sa base.

Yis-à-vis Plouescat, à travers les dangereux écueils autour desquels

DU MONT SÂlNT-MICUEL A LuRlÊNT 377

bouillonne la mer, vint mouiller, le 17 juin 177S, la frégate la Belh-Poule, sous les ordres de La Clocheterie. Elle avait livré un rude combat à la frégate anglaise l\irclhuse, combat qui inaugura la guerre de l'Indépendance américaine.

La mâture du navire français était chancelante, son équipage comptait

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Menhir de Pontusval.

beaucoup de blessés.... Heureusement, la mer resta calme, le vent inoffensif, et la Belle-Poule fut sauvée.

Ce n'est pas le seul fait important arrivé sur ce point du littoral. Les Roscovites, ainsi que leurs voisins, se montraient d'une hardiesse extrême, pendant toutes les guerres qui éclatèrent entre Français et Anglais. Montés sur de petits lougres, ils savaient se rendre redoutables, et plus d'une fois ils opérèrent des prises extraordinaires, témoin un magnifique bâtiment an- II. ' 48

glais, capturé, en 1814, au milieu d'un calme gênant sa manœuvre, par quelques hommes résolus, montés sur trois misérables petits canots.

Le savant M. de Blois a fait remarquer que Plouescat se nommait Plœresgat. En ancien breton, hareng se dit Ysgad et se prononce esgat. Il pourrait donc se faire que, dans celte localité, comme dans plusieurs autres bornant la mer de la Manche, la pêche du hareng y ait été abondante.

Les menhirs^ commencent à se montrer nombreux. Ils deviennent bientôt si familiers aux yeux du voyageur que l'on trouve tout simple, tout indiqué le nom donné par les premiers apôtres de Bretagne à la contrée : Land-ar- Payan (Terre des païens).

Plounéour-Trez, dont les bornes s'étendent sur une petite presqu'île, renferme plusieurs dolmens* remarquables. Celui de Kerroc'h est énorme. Les vieillards aiment à en raconter l'origine à leurs enfants, car ce n'est pas, comme on pourrait le croire, un amas de pierres vulgaires. Non!... Il y a longtemps, bien longtemps, alors que l'Évangile était prêché dans le Léonnais par de saints apôtres, une procession passa devant des jeunes filles païennes. Moqueuses et sacrilèges, ces misérables sottes imaginèrent de prouver leur mépris en exécutant une danse impie.... Mais, tout à coup, leurs bras et leurs jambes se raidirent, les paroles expirèrent sur leurs lèvres.... Depuis, les Danseuses attendent, sous l'enveloppe de granit étreignant leurs corps, le jour du jugement où comparaîtra l'humanité entière!!

PoNTusvAL, dépendant de Plounéour-Trez, est plus important que ce bourg même. Son petit port, centre d'exportations pour divers points du littoral breton, offre, sur une longue étendue de côte, nous venons de le dire, le seul refuge possible où un navire en danger puisse espérer échapper à une perte certaine.

Un beau menhir, haut d'une dizaine de mètres, a pris le nom du village; mais il a été baptisé, disent les habitants, qui font remarquer la croix dont a été surmonté le géant druidique.

Kerlouan possède aussi un menhir élevé, et, de plus, une pierre branlante qui domine un rocher perçant le sol. Loin de reposer dans une position d'apparence tout au moins bien assise, la pointe extrême de la pierre vient loucher la partie la plus aiguë du roc. L'équilibre du monument tient du prodige et, peut-être, faut-il trouver la solution du problème dans l'inégale

1. Ainsi que nous l'avons expliqué dans noire premier volume, ce nom vient de deux mots bretons: men, pierre; liir, longue.

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