Historiographe de la reine Anne
entre des roches, dont beaucoup sont sous l'eau et laissent seulement un passage d'une encablure de large.
L'administration des ponts et chaussées a beaucoup fait pour l'Aber- Vrac'h. Outre le feu de Tîle Vierge, intéressant la navigation générale, on a construit quatre phares de quatrième ordre, huit tourelles sur quelquesuns des écueils les plus à craindre, une grande bouée, un petit môle et un quai. Des trois entrées, celle de l'ouest, ou grand chenal, est la plus
fréquentée, car elle seule suit une ligne droite et les courants n'y sont pas trop gênants. Dans les deux autres, au contraire, ces courants, d'une violence extrême et agissant différemment sur les diverses parties du navire, le rendent peu gouvernable.
Le village, situé près du port, est assez pauvre. La rivière s'enfonce entre des collines couvertes de joncs, laissant apercevoir l'ossature granitique du sol. Du côté du large, le havre semble fermé par des myriades de roches. Certains bâtiments restent mouillés dans la rivière, où un vaisseau pourrait flotter, en prenant quelques précautions pour restreindre son évitage.
Il est possible, d'ailleurs, de remonter bien au delà du village.
Une frégate américaine en fit l'épreuve en 1812. Son équipage, peu jaloux sans doute de rivaliser d'héroïsme avec ceux des Essex et des Constilution\ se trouva si loin du mouillage choisi à plus de deux kilomètres de la station habituelle des caboteurs, qu'il y resta trois ans... Certes, le moyen était excellent pour échapper à tous les dangers, car on ne serait jamais venu chercher une frégate dans cette retraite!
Contrairement à la position générale des rocs, les plus importants
Moulin à l'anse Saint-Anioine, prés l'Aber-Vrac'h.
i. Fréga'.es portant ce nom.
sont, ici, situés en dehors du port, et paraissent défendre les autres.
C'est au milieu de ces périls redoutables que les habitants des hameaux dispersés dans les anses du voisinage, se livrent surtout à la pêche du goémon, pèche sagement réglementée, et donnant lieu, néanmoins, à des discussions sans fin. Les roches marinées, autrement dit : toujours séparées du continent, peuvent être exploitées en tout temps, mais les inscrits maritimes ont seuls le droit d'y récolter. Les roches permettant d'accéder à pied sec, ne fût-ce qu'une fois par année, sont la propriété de tous les habitants de la commune riveraine; cependant, afin d'éviter la destruction de la plante, on ne peut la couper qu'à certaines époques.
Les bateaux goémonniers de l'Aber-Vrac'h sont les plus grossiers qu'il soit possible de voir. Les couples sont à peine taillées* sur leur face de par-
Bateaux goémonniers de l'Aber-Vrac'h.
lage : le reste est encore recouvert de son écorce. Des gournahles ou chevilles en bois, enduites de goudron, unissent le bord à ces côtes primitives. Il n'entre certainement pas un kilo de clous dans toute l'embarcation, bonne mesure, d'ailleurs, comme nous le verrons bientôt. Chacun fait faire son bateau par le charpentier du village, avec les petits chênes rabougris, poussant sur le remblai des fossés de son champ. Pour cent francs au plus, on a un esquif de quatre tonneaux, sommairement gréé en cotre*. Les bateaux destinés à la pêche du poisson se distinguent par une voilure plus soignée.
Ces pauvres cueilleurs de goémon chargent avec un tel excès leur chétive barque, qu'il arrive de les voir naviguer soms l'eau, et, infailliblement, ils chavireraient si le goémon, entassé au centre, n'empêchait la lame de
1 . Pièces de construction à deux branches, s'élevant symétriquement, de chaque côté de la quille, jusqu'à la hauteur du plat bord.
'2. Voir le premier volume : article Uavre.
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pénétrer. On comprend alors l'utilité des gournables : les clous devraient être trop fréquemment remplacés.
Des femmes aident les marins dans ce rude métier. Parfois, les bateaux sont insuffisants, alors on amarre ensemble les tas de goémon coupé et, à marée haute, ces radeaux de nouveau genre, montés par un homme, sont dirigés vers le port.... Mais, gare au vent! la moindre secousse dénoue les cordes, le plancher herbeux fond sous
les pieds du pauvre patron, le laissant en grand péril.... Les accidents sont malheureusement trop fréquents.
Les environs de TAber-Vrac'h sont dénudés par le vent de mer, qui ne laisse pas grandir d'arbres, sinon dans les vallées. A une château de Tiomenec rosace
(de la chapelle), près l'Aber-Vrac'h.
demi-lieue de la côte, est le bourg de Landeda,
sur le territoire duquel fut fondé, par Tanguy du Châtel, le couvent de
Notre-Dame des Anges, maintenant détruit. L'église paroissiale renferme le tombeau de Simon de Tromenec, hardi chef de bandes qui, profitant des troubles de la Ligue, ravagea les biens de i'évêque de Saint-Pol-de-Léon.
Le château deTuoMENEC, ou plutôt ses ruines, s'élèvent dans une jolie vallée boisée. Les murs épais, les fenêtres étroites et comme percées en meurtrières, deux tours, voilà ce qui reste de la forteresse. Un grand arbre pousse à la place des bâtiments disparus, ses branches, passant à travers les ouvertures, escaladent les murailles et donnent un air de gaieté au site pittoresque qu'il embellit encore.
Un peu plus loin de la mer, Lanmlis (Terre de VEglue) possède deux tombeaux remarquables, celui de François de Com et celui d'OuviER, docteur en théologie du seizième siècle. Ce dernier est placé dans la chapelle de Saint-Tariec, tout ornée de jolis vitraux blasonnés.
La ravissante fontaine de Saint-Trouberou, dédiée à Notre-Dame, mais jadis consacrée au culte druidique, mérite une longue visite, comme, d'ailleurs, le pays entier, avec ses aspects frais, variés, gracieux, ses campagnes si fertiles, si bien cultivées.
A quatre kilomètres, dans le sud-ouest de l'Aber-Vrac'h, s'ouvre une autre embouchure de rivière, moins facile comme port, mais laissant pénétrer tout aussi bien la marée.
Des amas de rocs et une pointe sablonneuse, nommée VArmorique de Landeda, la précèdent. So^i chenal, obstrué d'écueils, est rendu plus difficile encore par une grosse roche, la pierre du chien, qui s'élève juste au milieu.
Nous sommes à I'Aber-Benoît (havre béni ou havre de la Bénédiction^), dont les parages offrent beaucoup de dangers, causés par les écueils et les courants.
Le pays recommence à devenir agréable, même au bord du rivage. De petites vallées verdoyantes, plantées d'arbres, le sillonnent, et la population, très nombreuse, a un air d'aisance qui fait plaisir.
La récolte du goémon y est toujours la grande affaire des riverains.
Plusieurs îles sont situées en face de I'Aber-Benoît. A la pointe sud de l'île Guennoc, se voit un roc suspendu, qui a bien une dizaine de mètres de long sur cinq de hauteur. Il parait tenir à peine, et l'impression première est que le moindre choc peut le renverser. Cependant des pêcheurs, craignant sans doute les conséquences de sa chute pour leurs pauvres bateaux, ont essayé de le faire rouler en bas de son piédestal, et n'ont pu y réussir, malgré l'emploi de forts leviers. Seul, le temps, aidé de la mer, y parviendra.