‹ Le littoral de la FranceChapitre 77 sur 120 · A. PEYRON · texte numérisé non relu

A. PEYRON

On ne pouvait en moins de mots, et plus noblement, venger nos honnêtes petits mousses de l'injuste, de l'odieux discrédit jeté sur eux et sur la carrière toute de dévouement, de périls qu'ils ont embrassée.

Au point de vue matériel, l'existence est devenue moins rude à bord. Les interminables voyages de jadis ne se renouvellent plus. Par suite, l'ordinaire du marin comprend plus de viande et de légumes frais, ce dont sa santé se ressent favorablement.

La discipline, si rigoureuse qu'elle soit, et doive être, comporte plus d'un adoucissement. Le capitaine d'armes, par exemple, ce cauchemar des vieux matelots, a vu diminuer beaucoup de ses attributions. Il était, autrefois, la terreur du bord. Partout on le retrouvait, son livre de punition sous le bras ou à la main, examinant hommes et choses de l'œil le plus sévère....

Mais, sur ce sujet à la fois intéressant et original : la vie du marin embarqué, nous nous permettrons, lorsque nous serons arrivés à Lorient, le joli port militaire moderne, de reproduire la plus grande partie d'une série de dessins, œuvre de M. le lieutenant de vaisseau Armand Paris, dont le père, M. l'amiral Paris, a bien voulu nous faire connaître cette publication humoristique.

Nous sommes obligé de nous borner à visiter la rade de Brest, tout au moins les lieux les plus célèbres renfermés dans ses limites. Cependant, nous ne les explorerons qu'après avoir salué les noms dont la ville est fière.

Dans une cité où, pour obtenir permission de résider, il fallait faire preuve de toutes les qualités indispensables à l'homme de mer; où l'on allait jusqu'à imposer ce tour de force de la poignée de goémon arrachée à un écueil..,. dans une telle ville, on s'étonnerait de ne pas rencontrer des noms de marins illustres, mais ils y sont nombreux :

Kersaint, le vainqueur de Demerary; La. Motte-Piquet, signalé par cent actions d'éclat; Cosmao, Nielly, d'OnviuERS, Bruix, Verdun de la Crenne, collaborateur de Borda; la Prévalaye, Tredern-Lezurec, Huon de Kermadec, l'un des commandants de l'expédition de d'Entrecasteaux; le vice-amiral Linois, le héros de tant de combats, et bien d'autres.... Tous ne sont pas nés à Brest; mais tous se rattachent étroitement au grand port breton, qui vit le départ de leurs escadres, ou qui en applaudit le retour glorieux....

Le baron Sané, le Vauban de la marine, le constructeur du meilleur voilier de l'époque : l'Océan, était Brestois, et sa ville natale, orgueilleuse

Di; MO.NT SAINT-MICIIRI. A LORIKNT 41',!

de lui, revendique encore i'iioniieur d'avoir mis au premier rang Sourdéac, un autre vaillant délenseur; Ciioqukt de lindu qui, pendant cinquante années, se ronsacra tout entier au port militaire; les frères Ozanne, dessinateurs des Vues des ports de France, travail excellent et artistique.

Non loin d'eux se placent : Rocnox, savant astronome, voyageur intrépide; l'abbé Béchennec, bibliographe et naturaliste distingué.

Nous en oublions, certainement, quoique nous n'aurons garde de manquer de mémoire pour la duchesse de Duras, fille du vice-amiral de Kersaint, et auteur de ces petits romans exquis : Edouard, Calixte, Ourika; enfin, HippoLYTE YioLEAu a SU mcttrc dans des tableaux très simples, dans des scènes familières, la douceur, la grâce, le sentiment, le charme d'une poésie vraie.

Ces dernières lignes semblent s'écarter beaucoup du titre de notre chapitre; mais, sur la vieille terre bretonne, tout n'est-il pas contraste?

Les paysages les plus sévères n'y succèdent-ils pas aux sites bucoliques? L'opiniâtre attachement au passé n'y tranche-t-il pas sur les impatientes aspirations vers l'avenir? L'amour des travaux agricoles ne s'y rencontre-t-il point aussi passionné que l'amour des choses de la mer s'y montre exclusivement jaloux de toute influence étrangère?

Un écho de ces pensées a vibré dans le discours prononcé au concours régional de Brest (1-2 juin 1884), par l'amiral Peyron, ministre de la marine.

« Dans tout autre pays, la présence du ministre de la marine à la tète d'une distribution de récompenses à l'agriculture et aux arts s'expliquerait difficilement. Mais, ici, dans le splendide arsenal dont la France est si fière et qu'elle sait si bien gardé par ses enfants, ma place était tout indiquée. Tout, en effet, y parle de la mer et de ce que le génie de l'homme a produit pour la dompter!

« Je salue donc avec bonheur, en même temps que les braves gens qui m'entourent, ces vaillants soldats et marins bretons que l'on trouve partout où il y a un danger à courir, un service à rendre à la patrie.

« J'ai été à Brest pendant peu de temps; mais assez, cependant, pour avoir gardé le meilleur souvenir de sa population si patriotique. Je ne l'ai jamais oubliée, et c'est pour moi une véritable bonne fortune et un grand honneur que de me retrouver au milieu d'elle aujourd'hui.

« Dans cette vieille terre de Bretagne, dont la mer baigne les côtes et forme l'horizon, il ne se rencontre pas de famille qui n'ait à la mer un de ses enfants. Plus d'un parmi vous, en traçant le sillon, se rappelle avec émotion sa première campagne et le pavillon qu'il a noblement défendu. — J'ai vu les Bretons à l'œuvre, à bord des bâtiments, dans des expéditions maritimes; j'ai toujours admiré leur caractère énergique, leur patience, leur intrépidité et je sais que ces mâles vertus se transmettent de père en fils, comme un héritage de famille.

« Industriels, commerçants, agriculteurs, tous vous tenez à la marine par les liens les plus étroits, les plus puissants. La marine n'est étrangère à aucun de vous; elle est mêlée chaque jour à votre existence, à vos pensées, à vos travaux. La mer n'est-elle pas pour les départements de la Bretagne un champ aussi vaste que fertile, continuant le territoire de la vieille Armorique? Pendant que les uns fouillent et retournent le sol, les autres labourent l'Océan et en exploitent les produits : l'alimentation publique, l'industrie, l'agriculture, trouvent dans ce champs fécond des ressources inépuisables qui, s'ajoutant aux richesses du sol, assurent à jamais la prospérité de la région.

« Une nation comme la France peut être fière de la gloire de ses armes; mais elle ne peut oublier que l'agriculture, l'industrie, le commerce sont les sources les plus vives de la grandeur et de la prospérité du pays. »

C'est un excellent, un noble langage que nous ne saurions trop louer. Ne rien négliger des richesses latentes de notre sol, de notre industrie, de notre commerce, de nos arts.... Ne rien oublier de ce qui peut protéger le libre développement de notre fortune morale et matérielle : voilà la tâche de l'avenir.

La marine aura largement contribué à nous rendre notre prédominance, et lorsque, plus tard, des colonies pro.spères, comme la Cochinchine, le Tonkin, le Cambodge, l'Annam, Madagascar, Taïti, le Congo, pour nommer surtout les principales, feront l'orgueil de la Mère Patrie, on se souviendra de l'abnégation, du courage, de l'énergie de nos marins, reconquérant pour la France la puissance coloniale qui semblait à jamais perdue.

Alors, aussi, on rendra un témoignage reconnaissant à celles de nos provinces sur qui la mer prélève plus particulièrement son pesant tribu.... Ce jour-là, les ports seront armoricains acclamés et la Bretagne, Brest en tête, prouvera qu'elle mérite d'être à llionneur, après avoir été si héroïquement à la peine, aux sacrifices sans trêve!...

Bateau de pèche breton.

LA D K V A S T A T 1 O N EN li A IJ E

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