LA RADE DE BREST. — EXCURSION SUR L'ELORN
N'importe le point où, en sortant de Brest, on veuille se diriger, les excursions intéressantes s'offrent nombreuses.
A elle seule, la rade permet de se rendre compte des ressources comme de la beauté du pays : les rivières qui s'y jettent peuvent, quoique moins généralement connues, être citées, près des noms fameux de la Rance, de l'Erdre, de la Sèvre.
Ces commodes voies fluviales entreront, dès qu'on le voudra, plus largement encore dans la transformation industrielle et commerciale du Finistère, car (nous ne nous lasserons pas de le répéter), les routes d'eau sont le complément indispensable des lignes ferrées. Plus les moyens de communication, de transports sont multipliés, plus un désir salutaire de sortir de l'inaction, de l'apathie, se développe, entraînant à sa suite les améliorations utiles, premiers jalons de l'avenir prospère.
VElorn déverse en quelque sorte ses eaux sous les murs de Brest. On l'appelle plus ordinairement : rivière de Landerneau, du nom de la ville dont elle forme le port et qui est située à vingt-deux kilomètres de son embouchure.
Très sinueuse, l'Elorn reçoit beaucoup de ruisseaux et ce n'est pas le moindre attrait de ses bords que la vue de nombreux affluents, ou tranquilles ou rapides, légèrement refoulés par la marée montante entre leurs, rives accidentées... L'aspect de Landerneau double le plaisir du voyage.
Il est assez ordinaire qu'en entendant le nom de cette petite ville un sourire vienne aux lèvres.
Une ignorance sotte, une vanité plus sotte encore, servies, toutes deux, »■ bi)
par la facilité avec laquelle s'implantent les mauvaises plaisanteries, ont attaché à plusieurs localités un renom, en somme, peu enviable. Brives et Carpentras, pour ne citer qu'elles, partagent le triste sort de Landerneau. Leurs habitants seraient de vrais Béotiens!
La jolie cité bretonne s'en console facilement, et se dit, qu'après tout, peut-être, les Béotiens ont été, eux aussi, calomniés par leurs voisins.
Elle ne s'inquiète guère des anecdotes plus ou moins authentiques courant sur son compte, mais s'occupe avec ardeur d'étendre son commerce, d'améliorer sa position déjà si avantageuse.
Le chemin de fer dépendant de la compagnie d'Orléans et desservant le sud de la Bretagne, vient, à Landerneau, se raccorder avec le réseau de l'Ouest, prolongé jusqu'à Brest. Le mouvement de transit y est donc assez important; il le deviendra beaucoup plus encore au fur et à mesure de l'extension des fabriques nombreuses. La vieille industrie bretonne des toiles renaît, florissante, à Landerneau. Après elle, viennent les ateliers d'équipements militaires, les tanneries, les corroieries, les fabriques de chapeaux, de chandelles, de savons; une autre industrie, jadis très prospère en Bretagne, la papeterie, y est fort bien représentée. En même temps, abondent les produits naturels à la contrée : le lin, le chanvre, le miel, très délicat, la cire, les fruits, le poisson frais ou séché....
Les quais ne sont jamais déserts, les navires en charge ou arrivant, toujours nombreux, leur donnent au contraire une vive animation. Soit qu'on les parcourt, soit que l'on gravisse les collines sur lesquelles la ville est bâtie, la vue dont on jouit reste charmante.
L'Elorn coule entre des berges élevées et sa rive droite, bordée par une promenade, mêle de beaux arbres aux jardins de la rive gauche, tout entrecoupés par les maisons, jetées en amphithéâtre sur le flanc de la montagne. Les mâtures des navires couronnent les quais, et les cheminées d'usines émergent de bosquets touffus. La tour de l'église Saint- Thomas, la tour et le dôme de l'église Saint-iïouardon, ajoutent une note grave à la riche couleur du paysage.
Landerneau est d'origine assez ancienne. Sa fondation remonterait au septième siècle et serait due à Ernec^ Ernoc ou Thertioc, fils de Judicaël, roi de la Domnonée'. Le nom breton garde le souvenir du fait : Lanterné
i. On comprenait, sous ce nom, la partie nord-ouest de rArraorique. Elle porta pendant plus de deux cents ans le titre de roijaume.
DU MONT S.MNT-.MlCIlKf, A LOUIENT
ou Landmié, c'est-à-dire pays d'Iirnc. Les léooiulaires représentent le fondalour comme ayant été prélat du canton d'IUy, évéclié renfermant, à cette époque lointaine, une centaine d'ouailles!!!
La situation de la ville lui créa bientôt une importance plus réelle. Les vicomtes de Léon la choisirent comme chef-lieu de leur seigneurie, après le démembrement des propriétés de la famille, et, jusqu'à la lin du dix-huitième siècle, elle conserva ce titre. Sans doute ne lui fut-il pas onéreux,
comme à tant d'autres cités, sous le r ^ rapport militaire. Du moins, ne trouve- ^^ t-on mentionné que deux fois le nom de Landerneau pendant les cruelles guerres souffertes par la Bretagne. En 1374, Jean IV assiégea son château et en passa la garnison au fil de l'épée! En 1592, Guy Eder surprit la forteresse et pilla complètement la ville.
Très longtemps, la proximité de Landerneau avec Brest fut utilisée par la marine militaire, qui y concentrait plusieurs de ses services.
L'achèvement du port militaire a supprimé cette source de revenus; mais une prospérité nouvelle va de plus en plus en croissant, favorisée par l'activité des habitants qui comptent, avec raison, la développer encore.
Les monuments de Landerneau se réduisent aux deux églises paroissiales : celle de Saint-IIouardon, sous l'invocation d'un évêque de Léon, fut reconstruite vers la fin du seizième siècle et réédifiée, il y a peu d'années,
sur un autre emplacement. Sa tour, son dôme et son riche portail corinthien, avec un beau bénitier aux armes de Rohan, ont été restaurés avec soin. Un tableau peint par un artiste du pays représente la légende du saint patron; mais la fameuse girouette en cuivre figurant, disent des chroniques, peut-être apocryphes, une pleine lune superbe, ne brille plus au sommet du clocher, adieu donc au quolibet railleur!...
L'égl.'se primitive de Saint-Thomas fut placée sous le vocable de l'archevêque de Canlorbéry, par le vicomte de Léon, en haine de son ennemi, le roi Henri II d'Angleterre, assassin du prélat (1170). L'édifice actuel date du quinzième et du seizième siècle et n'a rien de très remarquable.
Les vieilles maisons disparaissent peu à peu. Il est regrettable que le siège de la sénéchaussée, ainsi que le moulin féodal, aient perdu une grande partie de leur caractère. Les alignements modernes peuvent produire d'excellents résultats, nous n'y contredisons point; mais il devrait exister des lois sévères protégeant les témoignages du passé contre l'ignorance et la rage de détruire trop naturelle à l'homme, malheureusement.
Si la ville se dégage de ses « antiquités », il n'en est pas de même des localités qui l'entourent.
Partout, les réminiscences poétiques se mêlent aux souvenirs guerriers de l'histoire bretonne, les légendes pieuses aux romans profanes.
Interrogeons les conteurs. Ils nous apprendront que le petit fleuve s'appelait autrefois Doiirdoun ou Dourdu (Eau profonde ou Eau noire); mais un dragon s'établit sur ses bords et, bientôt, comme au Minotaure, il fallut lui payer un tribut de créatures humaines.
Le sort frappa si souvent sur un seigneur, nommé Elhorn ou Elorn, qu'il perdit tous les siens, à l'exception d'un dernier fils, bientôt également désigné. Fou de désespoir, le seigneur se précipita dans la rivière baignant son château, car il ne voulait pas livrer le pauvre enfant. Des pèlerins chrétiens sauvèrent le seigneur et son fils Pâoc, qui tous deux se convertirent. La rivière fut, depuis, appelée Elorn, comme l'Archipel se nomma mer Egée, en souvenir du père de Thésée.... plus infortuné encore, puisqu'on ne le préserva pas des suites de sa méprise.
Voilà la fable; mais l'histoire nous apprend que le château de la Roche, habité ou non par Elorn, le fut»certainement par Morvan, comte de Léon, rival de Louis le Débonnaire, qui n'avait ni le prestige, ni l'habileté, ni la puissance de son père Charlemagne.
En 818, Morvan prit le titre de roi et souleva les Bretons. Nous savons
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« LE REDOUTABLE » ESCADRE 1) EVOLUTION Tribord aiiiurcs.
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Srt fin iiiallieureuso, causée par un courage trop impétueux. La chronique du bénéiiicliu Eumold Nigkll (onzième siècle) fait du comte de Léon la plus noble incarnation du guerrier intrépide, résolu à conquérir la liberté de sa patrie ou à mourir avant de se soumettre aux lois de l'oppresseur.
Les ruines du château de la Roche-Maurice (traduction libre du breton Roc'h Monan), s'éparpillent sur des rochers entassés à soixante-dix mètres au-dessus de la rivière : un bourg a pris le nom de la demeure féodale. La haute llèclie de l'église apparaît, svelte, sur un fond de verdure; si l'on n'est pressé i>ar 1?
temps, une visite à l'os- -'.... "l".!-^ - - i: "^ '
suaire, très vaste et riche- -....'" "5"'" ^^i^^^":.
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sculptée, sera tout indiquée.
En revenant vers Dresl, par la rive droite de l'Elorn, et après avoir franchi le ruisseau de la Palue, on trouve la forêt de Landerneau, abritaiit encore le.restes du château, tour à tour théâtre des exploits des chevaliers de la Table ronde, de la résistance des Dretons aux Français, aux Saxons, aux Danois; enlin, des vives compétitions de Blois et de Montfort.
Qui ne se souvient du château de Douloureuse Garde, défendu par quarante géants, enlevé par Lancelot du Lac tout seul, qui transforme le nom j)rimilif en celui de Joyeuse Garde : les paladins y étant convoqués aux fêtes les plus merveilleuses!
Qui a oublié l'épisode du court manlel, destiné à faire briller dans tout son lustre la vertu des belles châtelaines ou à punir leur hypocrisie.
Dans le cadre ravissant de la fantaisie poétique des bardes, passent les figures, tour à tour chevaleresques et brillantes, du roi Arthur, de Tristan
Ruines du cliâlcau de la Hoche-Maurice, près Landerneau
du Léonais, de Lancelot du Lac, de la reine Genièvre, d'Yseult la blonde et de son homonyme, Yseult aux blanches mains.
Mais les poètes s'effacent, les incursions barbares font entendre leurs bruits farouches. Le châleau est devenu le gardien de la Forêt (Gouëlet-Foresl), les habitants s'y réfugient en foule pour échapper au pillage, au massacre....
Un peu plus tard, les prétendants au trône ducal s'en emparent les uns après les autres et quand, enfin, le grand et honorable édifice, comme une pièce de 1479 l'appelle, a recouvré le calme, il est bien près de sa ruine, déjà à demi accomplie en 1695, puis achevée vers la fin du dix-huitième siècle. On n'en retrouve plus, de nos jours, qu'une arcade et un souterrain à la voûte croulante.... Qu'importe! Il revit dans l'œuvre de ceux qui lui imposèrent son nom d'heureux augure et vivra autant qu'elle : toujours....
C'est sur la rive droite de l'Elorn que se creuse l'anse de Kerhuon, dépôt des bois de la marine militaire.
C'est aussi ce joli cours d'eau que l'on remonte pour aller danser au Pardon de Saint-Jean-de-Dieii , l'un des plus renommés des environs, et l'un des plus suivis.
Sur la rive gaucho, le bourg de Dirinon, admirablement situé, étend son regard jusqu'à la rivière du Faou et aux montagnes d'Arrhez. Ce superbe horizon est cependant surpassé par le panorama que Ton découvre des roches voisines de Quillien et qui embrasse Landerneau, le cours de l'Elorn, la rade de Hrest, le Goulet, borné par la pleine mer.
Dirinon possède une chapelle dédiée à sainte Nonne et le tombeau de cette pénitente, remarquable travail gothique, exécuté tout en granit. Pendant longtemps, on conserva, à la sacristie, un manuscrit breton du onzième siècle, intitulé : Vie de sainte Nonne ^ légende extrêmement curieuse que Le Gonidec a traduite en 1857.
Si l'on continue la route par terre, on arrive bientôt à Plougastel- Dagulas, le jardin fruitier de Brest, oasis parfumée autour de laquelle la mer, se recourbant en ondulations multiples, creuse des criques charmantes au milieu des terres fécondes, des rochers abrupts. Cerisiers, framboisiers, fraisiers, y paraissent être indigènes, comme les petits pois délicats, les melons savoureux. C'était, nous nous en souvenons, une des parties de campagne préférées des habitants de Brest qu'une promenade à Plougastcl. Une fois arrivé, on s'installait dans un champ de fraises et, moyennant la somme d'un sou par personne, on croquait à belles dents le fruit délicieux, n'ayant d'autres bornes à respecter que celles de la raison.... ou de la capacité de l'estomac.
DU MONT SAIiNT-MICIIEL A LORIENT 473
Pour varier le plaisir, on allait, à la marée montante, voir baisser le niveau du puits du cos(]uer ou, à l'heure du reflux^ épier la montée de l'eau, affleurant bientôt la margelle*. On se résignait aussi, très facilement, à affronter l'escalade du clocher, car, de sou sommet, les yeux éblouis peuvent errer sur le plus vaste, le plus merveilleux horizon.
Vers l'est, la montagne de la Roche-Maurice et les bords de l'Elorn se t'ont verdoyants; vers le sud, les derniers contreforts de l'xXrrhez se montrent nus, désolés; vers l'ouest et le nord, Brest, Recouvrance, la rade, ses îlots, ses villages, ses forts; plus loin, l'Océan brisant, calme ou emporté, sur les rivages qu'il assiège sans relâche.
Enfin, ébloui, enivré par ces splendeurs, voulait-on terminer dignement la journée? Le Calvaire ravivait encore l'attention.
Mais, ce serait méconnaître l'un des côtés de la vie intime du Breton que de ne pas consacrer quelques lignes spéciales à ce genre de monuments, si nombreux dans les trois départements les plus fidèles aux mœurs antiques.
Nous ne prendrons pas, toutefois, congé des habitants de Plougastel sans rendre hommage à leur belle mine, à la grâce des femmes et au bon goût, à l'élégance du costume traditionnel. Quel dommage de voir ce costume devenir de plus en plus rare! Et comme on souhaiterait d'être assez puissant pour l'imposer toujours.... La coquetterie ne devrait-elle pas s'en mêler, si la coquetterie, par malheur, n'était trop souvent infiniment sotte et aveuale.
1. On peut voir encore ce curieux pliénomêne. Sans doute, la marée montante intercepte le libre épancliement de la source qui alimente le puits. Le contraire, par suite, se produit à marée basse.
Seau de bord et poulie simple.
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PLOCGASÏEL — DAOULAS