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CHAPITRE XXXIV

LA IIADE DE BREST : LANDEVENNEC LA COTE NORD DE LA PRESQU'ILE DE CROZON. — CAMARET

Sur le promontoire commandant la rive gauche de renibouchiire de l'Aulne et à Tentrée de la vaste presqu'île de Crozon, le port de LandevENNEc anime le bourg, né sous la protection de la plus ancienne, de l'une des plus célèbres abbayes bretonnes.

Saint Wingalois ou Guénolé, fils do Fragan, en fut le fondateur, grâce à la protection, à l'amitié de Grallon. Ce même Grallon est dénommé comle de Cornouailles, par les cartulaires de Landevennec et de Sainte- Croix de Quimperlé; mais les légendaires le gratifient du titre de Roi... roi d'Is, la ville semi-fabuleuse dont, tout à l'heure, le fantôme surgira des eaux de la baie de Douarnenez!

Le protecteur de Guénolé étant mort, en 445, après un règne de onze ans, l'origine de l'abbaye remonterait donc à la première partie du cinquième siècle, origine controversée, mais que rien n'infirme absolument. Par malheur, ses très curieuses et considérables archives ont été détruites en 1795. Elles servirent, parait-il, à confectionner des gargousses pour le port de Brest où on les avait expédiées dans des futailles!! L'histoire bretonne y a certainement perdu beaucoup de documents précieux. Le cartulaire, toutefois, a échappé aux Vandales. La bibliothèque de Quimper le possède.

A peine resle-t-il quelques débris du chœur et de l'abside de la riche église abbatiale et partie du logement des moines; mais ces dernières constructions, sans intérêt, ne remontent guère au delà d'un siècle. Le cloître, démoli en 1790, a été employé, comme matériaux à bâtir, pour un quartier de Brest!

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Landevennec, d'ailleurs, se console fort bien de la perte de sa grandeur passée, car l'avenir lui apparaît plein de promesses. Son excellente situation a depuis longtemps préoccupé l'administration maritime, qui finira par faire de cette anse, si admirablement disposée, ce que le port de la Spezzia est devenu à l'égard de Gênes.

Le pays est tout transformé depuis l'établissement du chemin de fer et du port de co-mmerce. Il continuera ces utiles réformes qui font tomber les dernières résistances de la routine et créent des ressources appréciables, là, surtout, où régnait la pauvreté.

Il y a moins de cinquante ans, des fermes de trente à quarante hectares n'étaient pas louées plus de trois cents francs! Les races d'animaux domestiques restaient faibles, presque mauvaises. Les cultivateurs comprennent mieux aujourd'hui leur intérêt et marchent d'un pas rapide vers l'aisance.

Plusieurs bois taillis couvrent le territoire et, en dépit du vent de mer, le figuier y atteint de grandes proportions.

Une exploration minutieuse de la presqu'île de Crozon est bien faite pour récompenser pleinement le voyageur de la fatigue de la route.

Rien ne manque pour soutenir l'attention. Souvenirs historiques, accidents du sol, témoignages celtiques et panoramas sans rivaux.

Les dernières ondulations des montagnes Noires qui, sous différents noms, traversent la Bretagne sur une longueur de cent quatre-vingts kilomètres environ, se terminent ici, formant des rivages élevés, crevassés sous l'action toujours renouvelée de la vague.

La côte septentrionale de la presqu'île regarde le sud de la rade de Brest. Elle s'avance jusqu'au passage du Toul-Inguet ou Toulinguet (entrée du Goulet), et possède trois ports : Lanvéoc, Le Fret, Camaret. Plusieurs pointes la découpent : la plus importante est celle de Roscanvel, allongée vers le débouché du Goulet.

Lanvoc ou Lanvéoc est le point d'atterrage, quand on traverse la rade pour venir à Crozon, dont il est plus voisin que le Fret. Si l'on voulait y arriver par terre, il faudrait se résigner à un immense détour et prendre la voie ferrée jusqu'à Chàteaulin,

Les produits agricoles et de la pêche, très active, forment le commerce du petit port de Lanvéoc.

Les monuments druidiques sont très nombreux.

Par un étrange oubli, que l'éloignement explique peut-être, on les connaît à peine et beaucoup sont célèbres bien qu'offrant moins d'intérêt.

DU MONT SMNr-MICIIRL A LORIKNT 495

Une tombelle porto, dans le pays, le nom de tombeau du roi Àrthus, ou Arthur et le savant M. de Fréniinville a décrit la Maison du curé, vaste enceinte reconnue comme monument historique et a})pelée Sanctuaire db: Ker-

KOLCOLL ou de KKrxCOLLÉOC'n.

< Le principal de ces alignements a mille cent pieds d'étendue vers l'ouest; il forme un angle obtus, et aboutit à une enceinte trapéziforme, ayant une avenue de pierres. Tout à côté, et hors du rang, est une autre enceinte carrée, formée d'un double rang de pierres plantées, très serrées les unes contre les autres, et assez élevées. Cette enceinte, la seule que nous connaissions à double rang, porte dans la contrée le nom vulgaire de Maison du curé. Ce nom est-il dû à une ancienne tradition? Un druide aurait-il habité ce lieu, et les premiers chrétiens auraient-ils substitué le mot curé à celui de druide, pour qualifier le pontife de l'ancienne religion? »

La presqu'île de Roscanvel joue un grand rôle dans la défense de Brest, dont elle n'est guère éloignée de plus de huit kilomètres.

Lors de la Ligne, les Espagnols résolurent de profiter de la situation. Au mois de mars 1594, don Praxède, avec cinq mille hommes d'infanterie, cent vingt cavaliers et deux pièces de canon, marcha sur Brest, s'empara de la presqu'île et y fit construire un fort, destiné à protéger le mouillage de la flotte espagnole, prochainement attendue. De plan triangulaire, la forteresse nouvelle comptait deux bastions, et, sauf à l'entrée, était entourée de précipices. Ces obstacles n'empêchèrent pas le brave Sourdéac, gouverneur de Brest, de livrer trois assauts successifs. Le dernier triompha (18 novembre 1594). La garnison fut anéantie et les gens du pays détruisirent eux-mêmes, avec enthousiasme, ce repaire qui leur avait été si nuisible.

Le baron de Molac, Bertrand de Rosmadec, La Tremblaye, Kerjean, Romégou, de Kérallain et plusieurs autres seigneurs bretons de grande renommée, périrent dans le combat, mais le sol de la patrie n'était plus souillé par l'occupation étrangère.

Depuis l'événement, cet endroit a pris le nom de Pointe des Espagnols.

Vauban a fait de la presqu'île entière un vaste camp retranché, soutenu par plusieurs forts, appelés : des Espagnols, de Cornouailles, de Kervignac, des Capucins, de la Fraternité.... sans compter des batteries. L'ensemble est connu sous la dénomination de Lignes de Quelern, place de guerre de première classe, sévèreiL2nt gardée ; ne défend-elle pas l'entrée de Brest, notre admirable port militaire?...

Tout près de ce camp retranché, se trouve l'industrieux petit port du

Fret, choisi, en 1405, comme lieu d'embarquement, par Jeanne de Navarre, veuve du duc de Bretagne Jean IV. La duchesse douairière allait épouser, en secondes noces, le roi d'Angleterre, Henri IV de Lancastre.

Vers l'ouest, et faisant face à l'anse de Bertheaume, s'ouvre la baie de Camaret.

Le port intérieur est protégé par un sillon de galets et une jetée que termine une batterie circulaire, avec une tour en briques. La baie, sablonneuse, est battue en plein par le vent de nord-ouest. Trop souvent, les sautes, c'est-à-dire les changements de brises, s'y font sentir avec brusquerie, et comme le fond offre peu de résistance, les ancres, tenant mal, sont arrachées violemment. Chaque année voit plusieurs sinistres. Cependant, la baie étant facile à atteindre, les caboteurs y relâchent en grand nombre. 11 n'est pas rare de les voir s'y réfugier, guettant le moment propice avant de s'engager dans le redoutable détroit du Baz.

Les mauvais plaisants de bord prétendent que, journellement, un miracle à l'inverse de celui des noces de Cana s'opère à Camaret. Les équipages des navires venant de Bordeaux trouveraient, paraît-il, toute facilité pour vendre dans le bourg le vin soutiré au chargement et remplacé, avec un soin religieux, par une égale quantité d'eau.

« Dans le bon temps », on tirait un baril de galère par pièce bordelaise; mais des savants « gêneurs », ayant inventé le pèse-liqueurs, il faut « se borner » à un simple seau. « Le commerce devient dur! »

Camaret se souvient avec reconnaissance qu'en 1694, Vauban, alors à Brest, accourut, secondé par les capitaines marquis de Langeron et Benoisse, pour tenir tête à une escadre anglo-hollandaise, forte de vingt-cinq vaisseaux, portant dix mille hommes de troupes de débarquement. Lord Barklay commandait l'escadre.

Vauban exalta le courage des habitants et, remarquant que la mer était basse, ne laissa pas aux ennemis le loisir d'attendre le flux. Les Anglo-Hollandais, attaqués de toutes parts, furent massacrés, et les femmes de la côte se jetèrent au plus fort de la mêlée, avec une intrépidité extraordinaire.

Lord Barklay et le général anglais Talmach périrent; la grève où ils avaient abordé s'appelle, depuis : Anse de la mort à l'Anglais.

La Surveillante vint mouiller à Camaret, après le combat qui l'a rendue si célèbre.

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Démâtée, elle coulait bas d'eau, mais les pécheurs d'Ouessant la prirent à la remorque, et la conduisirent au mouillage. Bientôt, aidée par les embarcations des vaisseaux français et espagnols mouillés en rade de Brest, elle faisait, dans le port, une entrée triomphale, saluée d'acclamations, dont on ne pouvait suspecter l'enthousiasme patriotique.

Et, depuis la Surveillante, combien de vaisseaux français ayant glorieusement inscrit leurs noms dans l'histoire du pays, Camaret a-t-il vu passer!!

Les flottes commandées par Tourville, par Duquesne, par Duguay-Trouin, par Chàteau-Benault, par vingt autres marins illustres, ont défilé devant le petit port.

^i'offre-t-il pas un véritable intérêt, par exemple, le dénombrement des bâtiments quittant Brest, pour aller soutenir, dans un combat héroïque, la cause de Jacques II Stuart, détrôné par son gendre et sa fille?

Tourville montait le Soleil-Royal, et ensuite venaient : le Terrible, le Glorieux, Vlntrépide, Y Aimable, le Bizarre, le Fleuron, le Modéré, le Léger, le Prudent, le Prince, le Belliqueux, le Grand, le Florissant, VÂgréable, le Français, le Brave, le Capable, le Vaillant, le Dwc, le Bourbon, le Triomphant, Villustre, le Parfait, le Vigilant, le Comte, le Fougueux, le Cheval-Marin, le Vermandois, le Content, le Magnifique, V Entreprenant, le Fort, le Saint-Michel, VÂpollon, le Fortuné, le Furieux, le Marquis, le Saint-Philippe, le Tonnant, le Sérieux, le Diamant, le Fidèle, le Saint-Paul, le iSeptune, le Henrij^ le Souverain, le Brillant, VÂrc-en-ciel, YÂirogant, le Brusque, le Téméraire^ VÉole, le Ferme, la Couronne, le Courageux, le Fendant, V Action, le Sage, le Précieux, le Faucon, le Bon, Y Ardent, le Dauphin Royal, le Pompeux, V Excellent, le Saint-Louis, le Hardi, le Trident, le Solide, le Monde, le Courtisan, le Conquérant^ V Éclatant, le Fier\...

Plusieurs des capitaines s'étaient déjà fait connaître par leur intrépidité : Jean Bart, la Galissonnière, le chevalier de Forbin, le marquis de Langeron, d'Infreville, le comte d'Estrées, de Coëtlogon....

Cette admirable flotte fut battue; mais nous savons comment elle soutint l'honneur français et fit acheter la victoire à l'ennemi'.

Croit-on, cependant, qu'une nation pouvant mettre en ligne des cuirassés, comme V Amiral-Duperré, VAtalante, le Bayard, le la Galissonnière, le Marengo, le Montcalm^ le Bedoutable, la Reine Blanche, le Richelieu, le Tonnerre, le Trident, la Triomphante, la Victorieuse; des frégates comme la Clo-

\. Nous devons cette nomenclature à M. l'amiral Paris. 2. Voir premier volume, page 362.

rinde et la Bésolue; des croiseurs comme la Vénus, le Villars, la Minerve, le Duchaffaut, le Dupleix..., pour ne citer que quelques noms, croit-on celte nation incapable de vaincre et de se laisser déposséder du rang naval, conquis au prix de sacrifices immenses?

Non! Partout et toujours nos marins se retrouvent remplis de dévouement énergique, de courage indomptable. Notre sympathie n'est (Jonc pas suspecte, et nous dirons ce qu'un examen patient nous suggère, ce que nous pensons, arrivé, maintenant, devant l'entrée du Goulet.

Chaque station nouvelle nous a de plus en plus convaincu de la valeur militaire et commerciale de la rade de Brest.

Elle n'a contre elle que son éloignement de Paris; mais les plus graves objections ton)bent devant une étude sérieuse. L'unique, la grande difficulté dont peut souffrir longtemps encore le commerce brestois provient des servitudes obligatoires résultant des besoins de la marine militaire. Toutefois, ces servitudes ne seront pas sans admettre des adoucissements de plus en plus grands, et le temps viendra, nous le croyons fermement, où la marine marchande prospérera côte à côte de sa puissante sœur.

Alors, notre chère ville natale sera en possession de la prépondérance qui lui est due. Protectrice de la Bretagne, elle en deviendra, également, le vaste et riche entrepôt. Sous son active impulsion, l'industrie et le commerce bretons retrouveront une vigueur, une force nouvelles.

La splendide surface de la rade sera incessamment sillonnée d'autant de navires qu'elle en peut recevoir, et, comme un sang généreux destiné à vivifier les moindres artères de la province armoricaine, toutes ses rivières, tous ses bras de mer rivaliseront de trafic avec les deux voies ferrées*.

C'est un rêve, dira-t-on. C'est, du moins, notre vœu le plus ardent, vœu qui s'accomplira, nous n'en voulons pas douter!...

1. On sait que Landerneau, situé sur l'Elorn, au fond de la rade, est .le point de jonclion de deux Compagnies de chemin de fer : Ouest et Orléans.

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