Ap. Peionot, Manuel du bibliophile, t. I, pp. xxxi-xxxiv
2. Ap. Edouard Fournier, VArl de la reliure en France, p. 57.
Voici en quels termes enthousiastes un poète et philologue allemand, qui vivait peu après Mathias Corvin, Brassicanus (1500-1559), décrit, dans sa préface des œuvres de Salvien, les richesses d'art et d'érudition rassemblées par le roi de Hongrie, avec quelle désolation aussi il raconte la perte de ces merveilles :
« J'ai vu tous ces livres; mais pourquoi dirai-je des livres, quand chacun de ces livres était un trésor? Dieux immortels, qui pourra croire de quelle jouissance a été pour moi un pareil spectacle? Je croyais être, non dans une bibliothèque, mais, comme on dit, dans le sein de Jupiter, tant il y avait là de livres anciens, grecs et hébreux, que le roi Mathias, après la prise de Constantinople et la ruine d'un grand nombre de villes considérables, avait rachetés à grands frais, du milieu de la Grèce, et avait reçus comme des esclaves arrachés aux fers et aux chaînes des barbares.
« Il se trouvait là, à l'exclusion toutefois de tous livres des sophistes, tant d'ouvrages latins, anciens et modernes, que je ne me rappelle pas en avoir vu ailleurs un pareil assemblage. Car le roi Mathias. que l'on appellerait certainement le dévorateur des livres, entretenait à grands frais à Florence quatre fameux copistes, dont la seule et unique fonction était de lui transcrire tous les auteurs grecs et latins les plus célèbres, qu'il n'avait pu faire venir
l'amour des livres et de la lecture. 117 dr la Grèce; car Tari lypographiquc, comme toutes les choses à leur début, n'avait pas encore pris une grande extension ni poussé de telles racines, qu'il piH satisfaire les désirs ardents et vraiment royaux de ce roi, le plus excellent de tous.... J'y ai vu des auteurs grecs innombrables et des commentaires infinis sur presque tous les poètes, commentaires peu ou point connus des savants.... 0 cruauté des Turcs! ô farouche folie des barbares! ô extermination des belles-lettres!... Ainsi cette bibliothèque vraiment précieuse a péri d'une si misérable façon, que, toutes les fois que le souvenir me revient en mémoire (et il m'y revient souvent), je m'écrie avec
Virgile :
.. . Quis, talia fando...
Tcmperet a lacrymis'? •>
Machiavel (1469-157)0) avait coutume, avant d'entreprendre sa lecture quotidienne de quelque chefd'œuvre d'Athènes ou de Rome, de revêtir ses plus beaux habits, comme pour se rendre plus digne de cette haute fréquentation et, en même temps, faire honneur à cet hôte illustre. « ... Le soir venu, je retourne chez moi, et j'entre dans mon cabinet : je me dépouille, sur la porte, de ces habits de paysan, couverts de poussière et de boue; je me rovêts d'habits de cour, ou de mon costume, et,
1. " Qui. à un tel récit, pourrait retenir ses larmes 1 » (Virgile, Enéide, II, vers 0 et 8.) Ap. Lalanne, op. cit., p. 216.
habillé décemment, je pénètre dans le sanctuaire antique des grands hommes de l'antiquité : reçu par eux avec bonté et bienveillance, je me repais de cette nourriture qui, seule, est faite pour moi, et pour laquelle je suis né... et, pendant quatre heures, j'échappe à tout ennui, j'oublie tous mes chagrins, je ne crains plus la pauvreté, et la mort ne saurait m'épouvanter*.... »
Un autre savant italien, le philosophe, poète et astronome Celio Calcagnim (1479-1541), qui, avant Copernic (1475-1545) et presque un demi-siècle avant Galilée (1564-1642), émit l'idée que c'est la Terre qui tourne autour du SoleiP, légua, par son testament, tous ses livres et instruments de mathématiques à la bibliothèque des dominicains de Ferrare, sa ville natale, et voulut reposer, après sa mort, dans le lieu où il s'était toujours plu à vivre. C'est ce qu'une épitaphe de cette bibliothèque nous apprend : Index tumidi Cœlii Calcagnini, qui ibidem Hepelire vohdt ubi semper vixit. Et, au-dessous du mausolée, on lit une inscription où se trouvent ces belles paroles : Ex diuturno studio hoc dedicit : mortalia contemnere, et icjnorantiam suam non ignorare^.
1. Machiavel, Lettre à Francesco Vettori,Œ'wures littéraires, trad. Périès, p. 456. (Paris, Charpentier, s. d.)
2. Cf. son opuscule Quomodo cœlum stet, terra moveatur,\ « Calcagnini n'aurait-il pas droit, lui aussi, à un peu d'immortalité? » {La Grande Encyclopédie, art. Calcagnini.)