‹ Le livre (volume 3)Chapitre 64 sur 163 · Une longue étude lui a appris à mépriser les choses · texte numérisé non relu

Une longue étude lui a appris à mépriser les choses

La lecture lienl une «grande place dans le proi^ramme d'éludés et la « discipline » que Rabef.ais (iiSS?-!,*),').")) institue, par Tintermédiaire de Ponocraies, à l'usage de (iargantua. Dans la matinée, « par trois bonnes heures luy cstoit faicte lecture ». Puis, « au commencement du repast, » — du repas de midi, du dîner, que nous appelons aujourd'hui déjeuner, — « estoit lue quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, jusques à ce qu'il (Gargantua) eust pris son vin. Lors (si bon sembloit) on continuoit la lecture bu commençoient à deviser joyeusement ensemble. » L'après-midi, Gargantua « se remettoit... tant à répéter la lecture matutinale qu'à poursuivre le livre entrepris' ».

On connaît les humbles et studieux débuts de Jacques Amyot (1515-1595), qui devint évoque d'Auxerre et grand aumônier de France, et s'est acquis, comme traducteur de Plutarque et de Longus, une gloire littéraire encore brillante : tous les dictionnaires, les galeries d'enfants prodiges, les livres de morale à l'usage de la jeunesse, ont consigné ce salutaire exemple de passion pour l'étude ot les livres, de courageuse et inlassable persévé-

morlelles, et à ne pas ignorer sa propre ignorance. » Cf. MiCHAUD, Biographie univey\^elle. Voir aussi sur Calcagnini un sonnet de M. F. Fertiault, dans les Légendes du livre, pp. 78 et 1U6.

1. Gargantua, chap. xxiii, pp. 41-42. (Rabelais. Œuvres, l'aris, Charpentier, 18G1.)

rance. De Melun, dont il était originaire, la mère de Jacques Amyo.t envoyait à son fils, chaque huit jours, une miche de pain, par les bateliers qui descendaient la Seine ; et l'on rapporte que le manque d'huile obligeait l'enfant à étudier la nuit à la lueur de charbons embrasés. Pour avoir des livres à sa disposition et obtenir des lambeaux de leçons, le jeune Amyot se fit le domestique de quelques étudiants riches, et, à force de privations, de volonté et d'énergie, il réussit à apprendre le latin, le grec, la philosophie, les mathématiques ; il se fit recevoir maître es arts, et, grâce aux protections qu'il s'était acquises, car de tout temps il en a fallu, il finit par obtenir une chaire à l'université de Bourges *.

1. Cf. l'enfance de Pierre Ramls (1515-1572), entré comme domestique, à Tàge de douze ans, au collège de Navarre, et consacrant ses nuits à l'étude: de Georges Stephenson (1781-1848), qui, fils d'un ouvrier chauffeur, n'ayant pas le sou pour acheter des livres d'étude, dans sa mine de Newcastlesur-Tyne, s'improvise le cordonnier de ses compagnons : puis, plus tard, pousse si bien son fils, que ce fils, Robert Stephenson, devient un illustre ingénieur, un des premiers sujets d'Angleterre, et repose aujourd'hui à Westminster, à côté des rois (Fertiault, tes Légendes du livre, pp. 40 et 100) ; du général Drouot (1774-1847), fils d'un boulanger de Nancy : " Le jeune Drouot s'était senti poussé à l'étude des lettres par un très précoce instinct. Agé de trois ans, il allait frapper à la porte des frères des Écoles chrétiennes, et, comme on lui en refusait l'entrée parce qu'il était encore trop jeune, il pleurait beaucoup. On le reçut enfin. Ses parents, témoins de son application toute volontaire, lui permirent, avec l'àgc, de fréquenter des leçons plus élevées, mais sans lui rien épargner des devoirs et des gènes de leur maison. Rentre

l'amour des livres et de la lecture. 121 Ronsard (152 4- 158')) appelle très joliment ses livres familiers :

Mes bons hostes niuels qui ne ràchenl jamais*.

Etienne Pasouieu (1529-1615), Térudit auteur des Rec/ie relies de la France, décrit ainsi, dans une de ses lettres à Achille de Harlay, son genre de vie accoutumé : «... Étant maintenant réduit en ma chambre, voici Téconomie que j'y garde. J'ai d'un côté mes livres, ma plume et mes pensées; d'un autre, un bon le II, tel que pouvait souhaiter Martial, quand, entre

de récolc ou du collège, il lui lallail perler le pain chez les «lionls, se tenir dans la chambre publique avec tous les siens, et subir, dans ses oreilles et son esprit, les inconvénients d'une perpétuelle distraction. Le soir, on éteignait la lumière de bonne heure par économie, et le pauvre écolier devenait ce qu'il pouvait, heureux lorsque la lune favorisait, par un éclat plus vif, la prolongation de sa veillée. On le voyait profiter ardemment de ces rares occasions. Dès les deux heures du matin, quelquefois plus tôt, il était debout; ."était le temps où le travail domestique recommençait à la lueur d'une seule et mauvaise lampe. Il reprenait aussi le sien: mais la lampe infidèle, éteinte avant le jour, ne tardait point de lui manquer de nouveau; alors il s'approchait du four ouvert et enflammé, et continuait, à ce rude soleil, la lecture de Tite-Live ou de César. » (Lacoiîdaire, Oraif(on fuiièhre du général Drouot, p. 2. Paris, IL Gautier, s. d.)

1. Car, seul maistre de moy, jallois, plein de loisir, Où le pied me portoit, conduit de mon désir, Ayant tousjours es mains, pour me servir de guide, Arislote ou Platon, ou le docte Euripide, Mes bons hostes muets qui ne fâchent jamais ; Ainsi que je les prens, ainsi je les remais; O douce compagnie el utile et honnesle !

(RoNSAUD, Poésies pour Hélène, Élégie, p. 64. Œuvres choi- ■'<ies, Paris, Garnier, 1841.)

les félicités humaines, il y mettait ces deux mots : focus perennis. Ainsi me dorlotant de corps et d'esprit, je fais de mon étude une étuve, et de monétuve une étude; et, en Tun et l'autre sujet, je donne ordre qu'il n'y ait aucune fumée : au demeurant, étude de telle façon composée, que je ne m'asservis aux livres, ains les livres à moi. Non que je les lise de propos délibéré pour les contredire; mais tout ainsi que l'abeille sautelle d'une fleur à autre, pour prendre sa petite pâture dont elle forme son miel, aussi lis-je ores l'un, ores un autre auteur, comme l'envie m'en prend, sans me lasser, ou opiniâtrement harasser en la lecture d'un seul : car autrement, ce ne serait plus étude, ains servitude pénible. Ainsi mûrissant par eux mes conceptions, tantôt assis, tantôt debout, ou me promenant, leurs auteurs me donnent souvent des avis, auxquels jamais ils ne pensèrent, dont j'enrichis mes papiers...* ».

Montaigne (1555-1592) vivait de même dans sa « librairie », au troisième étage de sa tour, butinant çà et là, sans contrainte et selon sa fantaisie : « Là, je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues. Tantôt je resve, tantôt j'enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy.... Je passe là et la plus part des jours de ma vie, et la plus part des

1. Etienne Pasquier, Œuvres choisies, t. II, p. 410. (Paris. Didot, 1849.)

i/amour des livres ht de i,â lecture. 123

heures du jour.... (Test là mon siè^e; j'essaye à m'en rendre la domination pure, et à souslraire ce seul coing- à la communauté, et conjugale, et filiale, et civile.... Misérable à mon gré, qui n'a chez soy, où estrc à soy; où se faire parliculièrement la court; où se cacher'. »

« Le commerce (c'est-à-dire la fréquentation et Tusage) des livres, dit-il encore ^ est bien plus sûr et plus à nous (que le commerce avec les hommes par la conversation, et avec les femmes par l'amour)... il a pour sa part la constance et facilité de son service. Gettuy-cy costoye tout mon cours, et m'assiste partout; il me console en la vieillesse et en la solitude; il me descharge du poids d'une oysifveté ennuyeuse, et me desfaict à toute heure descompaignies qui me faschent: il esmousse les poinctures de la douleur, si elle n'est du tout extrême et maistresse. Pour me distraire d'une imagination opportune, il n'est que de recourir aux livres ; ils me destournent facilement à eulx, et me la desrobbent : et si ne se mutinent point, pour veoir que je ne les recherche qu'au défault de ces aultres commodités, plus réelles, vifves et naturelles; ils me receoivent toujours du mesme visage....

1. Essais, livre III, chap. m (t. III, pp. 300-067. Paris, Charpentier, 1802). «Use faut réserver une arrière-boutique, toute nostre, toute franche, en lu(iuelle nous estahlissions nostre vraye liberté et principale retraite et solitude, » dit ailleurs Montaigne (livre I, chap. xxxviii; t. I, p. 559).

'2. Op. cit., livre III, chap. in (t. III, pp. 505-560).

J'en jouis, comme les avaricieux des trésors, pour savoir que j'en jouirai quand il me plaira : mon âme se rassasie et contente de ce droict de possession. Je ne voyage sans livres, ni en paix, ni en guerre : toutesfois il se passera plusieurs jours, et des mois, sans que je les emploie ; ce sera lantost, dis-je, ou demain, ou quand il me plaira : le temps court et s'en va ce pendant, sans me blecer; car il ne se peult dire combien je me repose et séjourne en cette considération, qu'ils sont à mon cosié pour me donner du plaisir à mon heure ; et à recognoistre combien ils portent de secours à ma vie. C'est la meilleure munition que j'aye trouvé à cet humain voyage; et plainds extrêmement les hommes d'entendement qui l'ont à dire » (qui en sont privés).

« Je ne cherche aux livres, dit ailleurs Montaigne % qu'à m'y donner du plaisir par un honneste amusement : ou si j'estudie, je n'y cherché que la science qui traicte de la cognoissance de moi-mesme, et qui m'instruise à bien mourir et à bien vivre.... Si ce livre me fasche, j'en prends un aultre.... Je ne me prends guères aux nouveaux, pour ce que les anciens me semblent plus pleins et plus roides.... »

Il y aurait encore à extraire des Essais bien d'autres passages relatifs à la lecture et aux belles-lettres. En voici un dernier, où, toujours sans parti pris,

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